LA BOMBE ALGÉRIENNE

Depuis l’annonce de la candidature de Abdelaziz Bouteflika à la présidence, les manifestations anti-régime se font de plus en plus violentes. Le pays risque de basculer dans le chaos. Quelles implications pour le Maroc?

La guerre civile? Les Algériens n’en veulent certainement pas, tant le spectre de la décennie noire continue de hanter les esprits: près de 250.000 de morts entre décembre 1991 et février 2002 dans les affrontements entre islamistes et militaires. Mais le pouvoir algérien? A voir sa réaction face à la contestation envers «al-‘ouhda al-khâmissa» (le cinquième mandat) du président Abdelaziz Bouteflika, le moins que l’on puisse dire est qu’il n’en a, vraisemblablement, cure. Et qu’il pourrait même, sait-on jamais?, y aller de plus belle: en jeu notamment, la mainmise sur les riches réserves pétro- gazières -plus de 38 milliards de dollars de recettes en 2018 selon des sources officielles.

Face à des manifestants pourtant pacifistes, se contentant seulement de scander des slogans auxquels une grande partie de la population semble adhérer-«Algérie libre démocratique » ou encore «[C’est] une république pas une monarchie »-, les forces de l’ordre n’ont, ainsi, pas lésiné sur les moyens pour empêcher les rassemblements qui ont tenté de s’organiser pendant le week-end du vendredi 22 au dimanche 24 février 2019: blocage de l’accès aux places et avenues où devaient se dérouler les sit-ins et les marches, charges à coups de matraque, bombes lacrymogènes,... Sans parler des arrestations: quarante-et-une pour la seule journée du 22 février.

Le bon vouloir de l’armée
Sévir, voilà, en tout état de cause, le mot d’ordre du côté du Palais d’El Mouradia -siège de la présidence algérienneface à ceux qui viendraient s’interposer contre le bon vouloir du clan présidentiel et, surtout, de l’armée. Cette dernière, qui tient d’une main de fer le pays depuis son indépendance en juillet 1962, a ainsi bien fait savoir par la voix de son chef d’état-major, le général de corps d’armée Ahmed Gaïd Salah, qu’elle ne tolérerait aucun autre scénario en dehors du maintien de M. Bouteflika aux commandes, malgré la paralysie du côté gauche dont souffre ce dernier depuis son accident vasculaire cérébral (AVC) du 27 avril 2013. A notamment été visé par le patron de l’Armée nationale populaire (ANP) l’ancien général-major Ali Ghediri, ancien aide de camp du général de corps d’armée Mohamed Lamine Médiène, alias Toufik, du temps où ce dernier officiait à la tête du Département de renseignement et de sécurité (DRS) -remplacé, dans la foulée du limogeage de l’intéressé par M. Bouteflika le 13 septembre 2015, par le Département de surveillance et de sécurité (DSS). Le tort de M. Ghediri? D’avoir fait part, en décembre 2018, de ses velléités de briguer la magistrature suprême, sans en avoir référé au préalable «à qui de droit».

Dans ses rangs, l’ANP est allée plus loin, ces derniers mois, en faisant limoger plusieurs responsables qui, visiblement, ne goûtent pas la réélection de M. Bouteflika. Ultimement, c’est le colonel Mustapha Lahbiri, directeur général de la police depuis juin 2018, qui a fait les frais de cette chasse aux sorcières. Tout porte à croire, pour ainsi dire, qu’on devrait encore se retrouver, à l’issue du scrutin du 18 avril, avec M. Bouteflika au sommet de l’Etat; et tant pis pour ceux qui ne s’en arrangeraient pas.

Bouteflika le Marocain
Le président algérien se projette d’ailleurs déjà au-delà, puisqu’il a annoncé dans son «message à la nation» du 10 février 2019, par lequel il avait officialisé sa candidature, convoquer dès sa reconduction une «conférence nationale consacrée à la concrétisation du consensus sur les réformes et les changements».

Fin de la partie? Voire. Au vrai, les Algériens, semblent de plus en plus se piquer à l’idée d’en finir avec un régime dans lequel ils ne se sont sans doute jamais reconnus et qu’ils considèrent, dans le fond, comme exogène -d’où, entre autres, le qualificatif donné à M. Bouteflika de «Merroki», c’est-à-dire de Marocain, en référence à sa naissance dans la ville d’Oujda le 2 mars 1937. Ce vendredi 1er mars, ils devaient d’ailleurs encore défiler; et, selon toute vraisemblance, le rythme des manifestations devrait aller bon train: les étudiants les ont également, depuis ce mardi 26 février 2019, ralliées. Mais encore? De quoi rêver dans cette Algérie où les galonnés serrent la vis depuis tellement longtemps que les opposants les plus en vue du système en sont, in fine, les enfants prodigues?

Guerre des services
Car c’est cela, au fond, le point fort de M. Bouteflika: d’avoir face à lui un désert où, à sa guise, il peut prêcher. M. Ghediri? Un briscard dans l’âme, en définitive, qui a sans doute gardé de ses quarante-deux ans sous les drapeaux (de 1973 à 2015) les manières de rigueur dans les casernes de l’ANP: au vrai, sa candidature semble davantage procéder d’une guerre des services, en réaction au démantèlement du DRS, que d’une rupture, comme le principal concerné le clame. Quid des autres? Ali Benflis, président du parti de Talaie El Houriat et candidat malheureux aux présidentielles de 2004 et de 2014 (respectivement 6,42% et 12,3% des suffrages, et à chaque fois bon deuxième)? Un ancien Premier ministre de M. Bouteflika, d’août 2000 à mai 2003, et même l’ancien secrétaire général du Front de libération nationale (FLN), l’ancien parti unique: c’est d’ailleurs au nom de ce dernier qu’il s’était, la première fois, soumis à l’épreuve des urnes. Pas vraiment une alternative, donc...

Depuis juin 2018, on parle aussi, notamment, de Mouwatana: les fondateurs de ce mouvement autoproclamé «citoyen», comme y renvoie son nom en arabe -Mouwatana veut dire citoyenneté dans la langue de Moutanabbi-, ont d’ailleurs pris part aux manifestations du 22 février et furent eux-mêmes derrière l’appel à celle du 24 février place Audin à Alger. Qui sont ses animateurs? Comme coordinateur général, on trouve le président du parti Jil Jadid, Soufiane Djilali.

Des élections pipées
Ce dernier s’est surtout fait connaître, en septembre 2013, en annonçant sa candidature aux présidentielles -candidature finalement annulée quelques mois plus tard-, et, en apparence, il n’a jamais vraiment frayé avec le système. Mais derrière lui on retrouve encore un ancien Premier ministre de M. Bouteflika -Ahmed Benbitour, de septembre 1999 à août 2000-, ou encore Ali Benouari, ministre du Trésor sous la présidence de Chadli Bendjedid (de juin 1991 à février 1992). La porte-parole de Mouwatana, Zoubida Assoul -présidente du parti de l’Union pour le changement et le progrès (UCP), qu’elle a elle-même fondé en septembre 2012-, n’hésite d’ailleurs pas à se réclamer de l’ancien président Houari Boumédiène, incarnateur par excellence du mélange des genres entre armée et pouvoir politique...

C’est cette réalité, sans doute, d’une classe politique phagocytée, sans crédibilité aucune, qui semble d’ailleurs pousser les Algériens à chercher à se défaire de leurs élites actuelles par d’autres voies que celles d’élections qu’on sait déjà pipées: l’exemple voisin de la Tunisie est là pour rappeler ces célèbres vers du poète Aboulkacem Chabbi «si le peuple veut, un jour, la vie, force est au destin de répondre». Auquel cas, on l’imagine, l’ANP n’aurait d’emblée aucun rôle à jouer...


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