Al Hoceima: coupables et responsables

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Les manifestations du Rif prennent une nouvelle tournure


Comment le gouvernement a-t-il appréhendé cette situation, en dégradation continue depuis des mois et qui a conduit à un tel déroulé, jusqu’à ce vendredi 26 mai avec la perturbation de l’office religieux?

Mais pourquoi en eston  arrivé là? Le script  a été le suivant: une  contestation sociale qui  s’enflamme; elle connaît  divers avatars; et puis  elle finit par la mise en branle de la machine judiciaire  depuis le 26 mai 2017. Pour l’heure, pas  moins de quarante personnes ont été interpellées,  dont Nasser Zafzafi, le principal meneur.  L’historique de ce qui s’est passé depuis des  mois d’ailleurs montre précisément que c’est le  vendredi 26 mai qu’a été opéré ce qu’il faut bien  appeler une “rupture” dans les formes d’action  de cette contestation.

Ce jour-là, M. Zefzafi a fait une faute majeure:  perturbation de l’office religieux à la mosquée  Mohammed V d’Al Hoceima. Les faits sont  connus: discours provocateur, troubles, insulte à  l’imam, atteinte à la sacralité du lieu de culte. Cet  acte est doublement condamnable. C’est un délit  formellement sanctionné par les dispositions de  l’article 221 du code pénal: entrave à l’exercice  d’un culte, désordre volontaire, trouble de la sérénité  du lieu de culte. Sanctions: emprisonnement  de six mois à trois ans, amende de 10 à  500 Dh). Mais cet acte condamnable du point de  vue de la loi pénal en vigueur va bien au-delà. Il  relève aussi du non-respect du Coran, dont un  verset précise: “Qui est plus injuste que celui qui  empêche que, dans les mosquées d’Allah, on  mentionne Son nom et s’efforce à les détruire”. Il  faut dire que l’imam de la mosquée s’est risqué à centrer son prêche sur l’exigence de l’unité des  croyants en dénonçant les fauteurs de troubles  voulant ou générant la “fitna”. De quoi rameuter  et enflammer les groupes de proches de Zafzafi,  lequel s’est alors emparé du micro, bousculant  et insultant l’imam comme étant au “serivce des  Sultans”; un tel acte était dicté par le souci de délégitmer  ce prêcheur officiel et plus globalement  l’“ordre” dont il relevait.

Zafzafi a ainsi changé de registre et de périmètre.  Il est en effet sorti du champ couvrant  différents domaines de sa contestation pour investir  celui de l’exercice du culte religieux. Il a  porté atteinte à la “conscience de la Nation” et  au profond attachement de la communauté de  l’Oumma donc, à des normes et à ses valeurs.  Une mosquée, en tant que de lieu de culte, ne  relève pas du terrain de la contestation, sociale  et politique, elle est, et doit rester, hors champ.  Comment le gouvernement a-t-il donc appréhendé  cette situation, en dégradation continue  depuis des mois et qui a conduit à un tel déroulé  jusqu’à ce jour-là? Gouvernement, dites-vous?  Quel gouvernement, au fait? Celui de Saâd  Eddine El Othmani, nommé le 5 avril après  pratiquement six mois de crise institutionnelle  et politique, n’a pas été mis sur pied dans les  meilleures conditions possibles, tant s’en faut.

Fragilisé, il l’était. Durant cette même séquence,  une mention particulière doit être faite à propos  du décès tragique de Mohssine Fikri, ce poissonnier  broyé par une benne à ordures le 28 octobre.  État de choc à Al Hoceima, dans la région  et dans tout le Royaume.

Populisme et paranoïa
Ce drame réactive la contestation autour de plusieurs  thèmes; corruption, incurie des pouvoirs  publics, marginalisation, exclusion, arbitraire  avec l’invocation de la “hogra” … L’examen de  la rhétorique de Nasser Zafzafi, leader autoproclamé,  s’articule autour d’une “construction”  émotionnelle et historique dont les différentes  composantes sont les suivantes: ravivement  d’une mémoire collective et sa réappropriation  par la figure légendaire de Mohamed Ben Abdelkrim  El Khattabi, rappel de la répression du  Rif en 1958 ainsi que celle des événements de  1984 et 1990...

La structure du discours de Zafzafi met en relief  plusieurs composantes: populisme, paranoïa (il  y a un “ennemi” avec des forces obscures au  sein de l’État), références religieuses (versets,  hadits, Omar Ibn el Khattab) et même marxistes.  Ce discours manque de cohérence et il veut ratisser  large, visant différents publics (religieux, gauche et extrême gauche). Cette particularité  tient à l’influence de plusieurs profils et groupes  et génère ainsi une congruence donnant un caractère  confus à la rhétorique et à l’argumentaire  de Zafzafi. Dans cette mouvance l’on retrouve  la “pâte” de certains éléments: Mohamed Jelloul  (mouvement du 20 Février), Mohamed Mejjaoui,  Najib Ahamjik, Mohamed Asrih et d’autres encore.  Zafzafi est un “porte-voix” et, compte tenu  de son médiocre cursus scolaire, il n’était pas en  mesure d’assimiler et de traiter une thématique  construite et structurée.

Dès le lendemain de sa nomination, le nouveau  gouvernement s’est trouvé confronté à cette  agitation. Une semaine auparavant, le 28 mars  2017, le gouverneur d’Al Hoceima, Mohamed  Zhar, avait été limogé et rappelé à l’administration  centrale. Une mesure qui fait sans doute  suite à l’incendie d’une résidence affectée aux  policiers par des manifestants. Le “pacifisme”  invoqué par les meneurs ne tient plus: la contestation  tourne à la violence. Abdelouafi Laftit succède à Mohamed Hassad au ministère de l’Intérieur  et se rend sur place le 10 avril. Il “check”  l’état des lieux, les revendications comme les  projets en cours. Mais la contestation ne faiblit  pas; elle rebondit même.

Atteinte à la sûreté de l’État
Une réunion des chefs de partis de la majorité  est convoquée le dimanche 14 avril à laquelle  assiste Saâd Eddine El Othmani, Chef du gouvernement.  Un communiqué fait état de la prise  en compte des demandes sociales légitimes de  la population d’Al Hoceima, mais il condamne  aussi leur instrumentalisation par des groupes  séparatistes et leurs relais étrangers. De l’huile  sur le feu! Quatre jours plus tard, à l’issue d’un  conseil de gouvernement hebdomadaire, le jeudi  18 avril, un autre communiqué s’attache à reconnaître  un caractère fondé, légitime, à la même  contestation sociale.

Le lundi 22 avril, sept ministres se rendent sur  place pour tenter de nouer un dialogue avec les élus, la société civile aussi; mais les représentants  de “Hirak arrifi”, sous la houlette de Nasser  Zafzafi, boycottent ce rendez-vous. Sont de nouveau  détaillés et mis en relief les programmes de  l’ordre de 10 milliards de dirhams prévus dans  le chantier lancé par le Roi, à la fin 2015, dans  le cadre du programme “Al Hoceima, Manarat al  Moutawassit (2015-2019)”.

Les esprits se sont-ils pour autant calmés? Pas  le moins du monde. L’opération de proximité et  d’écoute des citoyens ne porte pas ses fruits.  L’État et son autorité ont-ils gagné en crédibilité?  Le spectacle de ministres piétons, déambulant  dans les rues et s’employant à parler aux contestataires  n’a-t-il pas été contreproductif? Zafzafi et  les siens n’ont pas ainsi considéré ces membres  du gouvernement comme des interlocuteurs  représentatifs, exigeant en l’occurrence qu’ils  soient formellement mandatés par le Roi. Le  bras de fer change de niveau, il veut donc impliquer  la plus haute autorité du Royaume. Nasser  Zafzafi se hisse à cette échelle-là, censeur de tout un gouvernement et interpellateur national  comme s’il était désormais dépositaire d’une  nouvelle légitimité concurrente voire même alternative...

Mutisme partisan
Dans cette épure, tout le “système” d’intermédiation  institutionnelle accuse le coup et se claquemure  dans l’embarras, la frilosité et la démission.  Les sections locales de trois partis (PJD, USFP,  PI) s’étaient déjà désolidarisées de la prise de  position des partis de la majorité en date du 14  avril. Curieux de voir la formation islamiste signer  avec l’USFP et le PI par ailleurs –dans l’opposition–  se rallier à ces deux partis. Tout paraît se  passer, semble-t-il, comme si une spirale régionale  –voire régionaliste?– happait ces partis-là  alors que leurs directions nationales respectives  observaient un mutisme complet. Il n’y a que  le MP de Mohand Laenser qui a pris position  contre les menées de “Hirak Arrif” alors que le  PSU leur apportait son soutien. L’attitude d’un  autre parti, pourtant dans l’opposition, comme le  PAM nourrit de fortes interrogations. En voyage  à Washington, Ilyas El Omari se borne à lancer  un appel au dialogue. Ce n’est qu’à la fin mai,  qu’il s’est résolu à sortir de cette réserve. Il propose  une conférence nationale pour le début du  mois de juin comme une initiative de médiation devant associer des membres du gouvernement,  l’administration territoriale, les élus, les  ONG et les représentants de “Hirak”.

Compte tenu de la modestie des moyens et  des ressources de toutes ces collectivités territoriales,  que peut-il faire de plus? Ce sont, en  effet, les politiques publiques du gouvernement,  déclinées dans de multiples secteurs, qui sont  en cause. L’on y revient: c’est la gouvernance  institutionnelle qui est en cause. Pouvait-elle  être mieux assurée dans un contexte automne  2016–printemps 2017 plombé par une formule  gouvernementale en panne?

Le gouvernement en panne
La difficulté qui va peser intéresse plusieurs  ordres. Comment mettre fin à la situation actuelle  de fronde “antisystème” qui rejette l’administration,  les élus et qui n’augure d’aucune chance de succès à une éventuelle médiation?  Au Parlement, mardi 30 mai, lors de la séance  des questions orales de la Chambre des conseillers,  les groupes de la majorité et de l’opposition  ont demandé au Chef du gouvernement d’organiser  une séance spéciale sur la situation à Al  Hoceima. Quant aux députés de la Chambre des  représentants, ils ont réclamé la réunion urgente  de la commission de l’Intérieur pour auditionner  Abdelouafi Laftit, en charge du département. Enfin,  un collectif d’intellectuels et d’artistes a publié  un communiqué sollicitant l’intervention du Roi,  faisant un parallèle au passage entre le Mouvement  du 20 Février 2011 et le discours historique  du Souverain du 9 mars qui a suivi -une manière  d’accrocher la contestation actuelle à Al Hoceima  à l’onde de choc du printemps arabe voici  six ans...

Comment assainir le climat social et politique  et faire prévaloir une “normalisation” alors que  les poursuites judicaires actuelles vont se poursuivre  et risquer de relancer une contestation  ne pouvant, par ailleurs, qu’être de nouveau  instrumentalisée au dedans et au dehors? Enfin,  comment consolider l’autorité de l’État et le  respect de la légalité avec les principes d’une  construction démocratique assurant à tous une  pleine citoyenneté marquée du sceau de la lettre  et de l’esprit de la Constitution de 2011?.

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