L'Algérie dans l'incertitude

Démission du président Abdelaziz Bouteflika

De la démocratie à la démocrature, tous les scénarios semblent actuellement plausibles dans la voisine de l’Est.

Il aura donc fallu près de vingt ans pour le déloger, ou plutôt 39 jours pour être exact, pour ne compter que la période s’étant écoulée depuis le début du Hirak algérien le 22 février 2019 contre son cinquième mandat: depuis ce mardi 2 avril, Abdelaziz Bouteflika n’est plus le président de l’Algérie.

Une annonce formalisée par voie de communiqué seulement deux jours après la nomination d’un nouveau gouvernement, mené par le technocrate Noureddine Bedoui, et anticipée de vingt-six jours, puisque le locataire du Palais d’El Mouradia avait indiqué en même temps qu’il procédait à cette nomination qu’il ne rendrait son tablier que le 28, «date de la fin de son mandat électif».

Déclaration d’empêchement
Mais il faut dire que l’Armée nationale populaire (ANP) et son chef d’état-major, en l’occurrence le général de corps d’armée Ahmed Gaïd Salah, n’ont pas voulu lui laisser autant de temps, étant eux-mêmes pressés par la rue et risquant à tout moment de se retrouver sur la sellette en raison de leur symbolisation du système tant vomi aujourd’hui par les Algériens.

Ainsi, lors d’une réunion tenue ce mardi 2 avril au siège de l’état-major avec les commandants de forces, les commandants des régions militaires, le secrétaire général du ministère de la Défense nationale et les chefs des deux départements de l’état-major, le bientôt nonagénaire militaire -il devrait souffler son quatrevingt- dixième anniversaire le 13 janvier prochain- avait affirmé «qu’il n’y a plus lieu de perdre davantage de temps et qu’il faut appliquer immédiatement la solution constitutionnelle proposée, à savoir la mise en application des articles 7, 8 et 102 et entamer le processus garantissant la gestion des affaires de l’Etat dans le cadre de la légitimité constitutionnelle». Les articles 7, 8 et 102? Ceux-ci spécifient, pour rappel, que le peuple est la source de tout pouvoir et que le pouvoir constituant appartient au peuple, et surtout en ce qui s’agit du dernier article cité, est prévue la situation où le président de la République, en cas d’impossibilité d’exercer pour cause de maladie grave et durable, peut faire l’objet d’une déclaration d’empêchement par le parlement après réunion du Conseil constitutionnel et après vérification de la réalité de cet empêchement par tous moyens.

M. Gaïd Salah avait ainsi, effectivement, déjà «proposé» -ou plutôt, au vrai, ordonné- une semaine plus tôt lors d’une visite de travail et d’inspection le 27 mars dans la 4ème région militaire dans la ville d’Ouargla, dans le Centre du pays, l’adoption ce qu’il avait qualifié de «solution pour sortir de la crise, qui répond aux revendications légitimes du peuple algérien, et qui garantit le respect des dispositions de la Constitution et le maintien de la souveraineté de l’Etat». Il a donc réitéré le même propos lors de la réunion du 2 avril. «Notre décision est claire et irrévocable,» a-t-il déclaré. «Nous soutiendrons le peuple jusqu’à ce que ses revendications soient entièrement et totalement satisfaites.»

Pleine conquête du pouvoir
De fait, il apparaît que M. Bouteflika a voulu s’éviter la honte d’un empêchement. Ce dernier aurait alors confirmé aux yeux du monde et surtout de l’histoire, si chère semble-t-il à son coeur, son incapacité depuis l’accident vasculaire cérébral qu’il avait subi le 27 avril 2013 et qui, depuis lors, le paralyse du côté gauche et le cloue à un fauteuil roulant. Le désormais ex-président algérien s’était d’ailleurs trouvé pendant deux semaines, du 24 février au 10 mars, aux Hôpitaux universitaires de la ville de Genève, en Suisse, pour des «examens médicaux périodiques», selon ce qu’avaient affirmé dans un communiqué, le 21 février, ses médecins personnels: au vrai, M. Bouteflika se trouverait «sous menace vitale permanente», selon ce qu’affirmait le 6 mars le quotidien suisse La Tribune de Genève, visiblement mis au parfum de son dossier médical. «Il ne souffre d’aucun mal mortel à court terme, mais c’est un vieux monsieur qui peine à se remettre des conséquences de son attaque cérébrale de 2013,» détaillait le journal.

Pour autant, il a, selon toute vraisemblance, fallu de longues tractations pour que M. Bouteflika s’exécute. Au cours de la semaine séparant le discours d’Ouargla de la réunion au siège de l’état-major de l’ANP, la presse algérienne a ainsi parlé de la tentative du clan présidentiel, mené par le frère et conseiller du président algérien, Saïd Bouteflika, d’abattre la carte des anciens du Département de renseignement et de sécurité (DRS), l’ancien service de renseignement militaire justement mis en veilleuse et rattaché à la présidence à l’automne 2015 sous son nom actuel de Département de surveillance et de sécurité (DSS) en même temps que son chef historique, à savoir l’ancien général de corps d’armée Mohamed Lamine «Toufik» Médiène, était mis à la retraite.

Ces derniers tiennent ainsi rigueur à M. Gaïd Salah de les avoir évincés, dans la mesure où ils se mettaient en travers de son chemin vers la pleine conquête du pouvoir. Toufik tentait justement depuis plusieurs mois de revenir sur les devants de la scène par l’entremise du général- major Ali Ghediri, son ancien aide de camp, candidat aux présidentielles initialement prévues le 18 avril mais reportées sine die le 11 mars par M. Bouteflika. M. Gaïd Salah avait d’ailleurs senti le coup et a souvent pris à parti son protégé par voie de presse et de communiqués. Les avances de M. Bouteflika envers Toufik n’auront toutefois pas suffi, et ni lui ni l’ancien général ne devraient de sitôt rejouer un rôle en Algérie.

Au vrai, un boulevard semble se présenter devant M. Gaïd Salah. Jamais un militaire algérien n’avait concentré autant de pouvoirs depuis près de 30 ans. On lui prête d’ailleurs des ambitions présidentielles, et on peut bien l’imaginer prendre la succession de M. Bouteflika, tant armée et politique ont toujours fait bon ménage dans la voisine de l’Est.

Chasse aux sorcières
Pour baliser le terrain, il devrait certainement commencer par livrer à la vindicte populaire certaines éminentes personnalités de la Bouteflikie telles l’ancien président du Forum des chefs d’entreprises (FCE), Ali Haddad, arrêté le 31 mars à la frontière avec la Tunisie vers laquelle il tentait de s’enfuir après avoir déjà essayé de prendre la poudre d’escampette par avion. Onze autres hommes d’affaires, qui pour l’instant, eux, demeurent libres, encourent le même risque et se sont d’ailleurs vu notifier une interdiction de quitter le territoire.

La chose permettrait à M. Gaïd Salah de se présenter comme le Zorro algérien, alors même qu’il est l’émanation du régime qui tient en otage l’Algérie depuis son indépendance en juillet 1962. Aujourd’hui, seule la volonté des Algériens à vouloir mettre fin au système des mafias gouvernant leur pays saurait sans doute prévenir le scénario d’une militarisation prolongée de la vie publique. Justement, les manifestations devraient encore continuer bon train au cours des prochaines semaines. A voir le rythme avec lequel les choses s’y développent depuis un mois et quelque, tout semble désormais plausible dans la voisine de l’Est, de la démocratie jusqu’à une démocrature à la sauce de M. Gaïd Salah...


1 commentaire

  • Nasser

    10 Avril 2019

    Démocrature . On ne peut que s'interroger par quel miracle les marocains sont si inspirés lorsqu'ils écrivent sur l'Algérie. Jusqu'à devenir inventifs. Dans quelle source puise t il autant de haine jusqu'à en dégouliner. Arriver dans un seul numéro à se réjouir du départ de l'ancien président et tirer sur ce qu'il pense être le prochain est une performance a souligner. Sauf que il faut savoir raison garder, Gaid Salah est ministre de la république jusqu'après l'élection présidentielle. Maintenant il ne faut pas se tromper de combat. Le votre et en premier lieu c'est de passer du statut de sujet a celui de citoyen. Ça mériterait un article sur les mécanismes pouvant aboutir à cette transformation. Je dirais même plusieurs articles sur plusieurs semaines.

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