Algérie: Gaïd Salah pris dans son propre piège

La junte au pouvoir se déleste de Bouteflika

Alors qu’un large mouvement de protestation frappe de plein fouet l’Algérie depuis le 22 février 2019, les galonnés au pouvoir essaient de tirer leur épingle du jeu. Sans succès, pour l’instant.

Dans vingt ans peut-être, on les appellera les «marsistes»: il s’agit bien évidemment du groupe de galonnés menés par le général de corps d’armée Ahmed Gaïd Salah, chef d’état-major de l’Armée nationale populaire (ANP) algérienne, et qui tentent actuellement de subtiliser aux Algériens et aux Algériennes le Hirak qu’ils mènent depuis le 22 février 2019 contre le cinquième mandat du président Abdelaziz Bouteflika. Un syndicat qui n’est pas sans rappeler son peu glorieux prédécesseur de janvier 1992 -d’où le surnom donné à ses membres de «janviéristes»-, qui avait annulé les élections législatives remportées par les islamistes du Front islamique du salut (FIS) et par là-même sonné la charge de la guerre civile.

Vision commune
C’est, ironiquement et, aussi, effrontément, en agitant le spectre d’un nouveau conflit fratricide, finalement provoqué par les siens, que M. Gaïd Salah avait plaidé le 5 mars, lors d’une conférence donnée à l’Académie militaire interarmes de Cherchell, pour une intervention directe de l’ANP au cas où le régime en place venait à être menacé.

«L’armée garantit la sécurité et la stabilité de l’Algérie,» avait-il invoqué. Puis, voyant que les manifestants ne se démontaient pas, le bientôt nonagénaire -il devrait souffler sa quatre-vingt-dixième bougie le 13 janvier 2020- affirmait moins de cinq jours plus tard, dans un discours à l’Ecole préparatoire aux études d’ingéniorat de la première région militaire, qu’en fait «le peuple et l’armée ont une vision commune de l’avenir». Un retournement de veste que, du temps de sa gloire, n’aurait sans doute pas renié M. Bouteflika, spécialiste en la matière.

Justement, le président algérien est désormais dans l’oeil de mire de M. Gaïd Salah, puisque ce dernier n’a rien de moins demandé, ce mardi 26 mars 2019, que son départ en raison de son état de santé défaillant depuis l’accident vasculaire cérébral qu’il a subi le 27 avril 2013. Ironique, si l’on sait que le natif d’Aïn Yagout (hameau d’une dizaine de milliers d’habitants de l’Aurès, à quelque 390 km au Sud-est d’Alger) s’est justement servi des ennuis de M. Bouteflika pour prendre petit à petit du galon. D’abord en se faisant nommer, le 11 septembre 2013, vice-ministre de la Défense nationale.

Déchéance physique
Puis en évinçant presque deux ans jour pour jour plus tard -le 13 septembre 2015- son seul et unique rival dans l’appareil de l’Etat, à savoir le général de corps d’armée Mohamed Lamine Médiène, alias «Toufik», dirigeant historique du Département de renseignement et de sécurité (DRS), rattaché le 27 octobre 2015 à la présidence. Ainsi, dans un discours donné à Ouargla, au centre de l’Algérie, et dont des parties ont été retransmises sur la télévision publique algérienne, M. Gaïd Salah a proposé d’activer l’article 102 de la Constitution, lequel prévoit, au cas où le président se trouve, pour cause de maladie grave et durable, dans l’impossibilité totale d’exercer ses fonctions, que le conseil constitutionnel propose au parlement, après vérification, de déclarer l’état d’empêchement.

Pourquoi d’ailleurs cela n’a-t-il pas encore été fait, sachant que les éléments ne manquent pas pour mettre en branle la machine -il suffit, pour ce faire, de poser le regard sur les photos de M. Bouteflika au cours des six dernières années et de suivre sa lente et interminable déchéance physique? Voilà tout simplement une autre preuve du fait que l’Etat algérien se trouve bien aux mains de l’armée et non des civils. On peut ainsi imaginer qu’avec la position plus que tranchée de M. Gaïd Salah, le conseil constitutionnel ira désormais vite en besogne.

Au niveau du parlement, la majorité des deux tiers suffit pour déclarer l’empêchement d’abord pour une période probatoire de 45 jours, au bout de laquelle le président peut revenir aux affaires, et si ce dernier n’est pas en mesure de le faire, «il est procédé à une déclaration de vacance par démission de plein droit». Autant dire que pour M. Bouteflika les dés sont jetés. Pour autant, son départ n’équivaut pas, tant s’en faut, à la fin du régime des généraux, puisqu’il n’est que l’arbre qui cache la forêt. Les Algériens en ont d’ailleurs, en toute apparence, bien conscience, dans la mesure où leur demande confine à une démocratisation véritable.

Ainsi, la rue semble avoir parfaitement saisi le manège de l’ANP et sa stratégie visant à jouer autant que faire se peut la montre, le temps de se réadapter au nouveau contexte, comme elle l’avait fait à la fin des années 1980 lorsqu’elle avait opéré une libéralisation du champ politique tout en continuant à exercer sa mainmise par des moyens autrement ambivalents.

Nouveau contexte
D’ailleurs les deux époques demeurent proches, puisque toutes deux mettaient aux prises l’Algérie à un contexte international marqué par la chute des prix des hydrocarbures, à l’heure où les subsides qu’elle tire du gaz et du pétrole lui permettent en temps normal d’acheter la paix. Parmi les cartes abattues par l’armée, celle du diplomate Lakhdar Brahimi, qui a été chargé le 11 mars de présider la conférence censée rebattre de nouveau les cartes dans le pays.

Il est d’ailleurs même annoncé, par certains milieux, comme possible futur président de l’Algérie, lui qu’on suspecte depuis de nombreuses années de velléités de briguer la magistrature suprême. Mais comme le laissent supposer ses déclarations du 26 mars, où il a carrément pris ses distances après avoir entretenu pendant plus de deux semaines le doute -«on ne m’a jamais proposé ce poste; pas plus qu’on ne m’a proposé à aucun instant le moindre rôle officiel ou officieux,» déclare-t-il désormais-, il pourrait finalement se retirer de la course; en attendant sans doute d’y voir plus clair.

En tout état de cause, M. Gaïd Salah risque bien de se retrouver seul, sans soutien aucun, s’il persiste à vouloir confisquer le droit des Algériens de jouir d’institutions démocratiques librement choisies. Ses tactiques, comme sa phraséologie, apparaissent comme éculées et peu propices à faire date. Il ne pourra s’en prendre qu’à luimême si d’aventure, comme M. Bouteflika, il se retrouve sur la sellette, s’il ne l’est pas déjà, dans une certaine mesure...


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