Algérie: les 10 jours où tout a basculé

L'Algérie dans la tourmente

A défaut de pouvoir se réinventer, c’est le système politique algérien dans son entièreté qui est appelé, aujourd’hui, à passer à la trappe...

Dans le langage courant, on dira du «foutage de gueule». Quoi exactement? Le «renoncement », bien sûr, du président algérien Abdelaziz Bouteflika à une «ouhda khamissa» (un cinquième mandat) à la tête de son pays suite aux manifestations émaillant la voisine de l’Est depuis le 22 février 2019, mais assorti donc d’un report des présidentielles, prévues initialement le 18 avril; le temps, soi-disant, d’organiser la «conférence nationale consacrée à la concrétisation du consensus sur les réformes et les changements» qu’il avait annoncée le 10 février en même temps que sa candidature, dans un message à la nation. D’ailleurs, les étudiants ne s’y sont pas trompés en défilant pour le troisième mardi consécutif ce 12 mars 2019, alors même que le locataire d’El Mouradia -siège de la présidence algérienne- prenait la veille son nouvel engagement, contre ce qui s’apparente à un quatrième mandat bis qui ne dit pas son nom.

Car même si M. Bouteflika -ou les hommes derrière lui; on y reviendra- a indiqué dans son message du 11 mars, officialisant son retrait de la course à la magistrature suprême, que «la conférence doit s’efforcer de compléter son mandat avant la fin de l’année 2019», le moins que l’on puisse dire est qu’il est difficile de le croire sur parole: n’affirme- t-il pas désormais qu’il n’a «jamais été question pour» lui d’un nouveau mandat alors que son message du 10 février dit bien son ambition de rester aux commandes aussi longtemps que possible, au prétexte de «poursuivre [sa] mission au service de la patrie»?

Homme du sérail
S’il retourne sa veste dans un sens, M. Bouteflika ne pourrait-il pas faire, à la première occasion venue, l’inverse? Il ne faudrait pas, pour autant, minimiser l’impact du Hirak des Algériens et de leur détermination à en finir avec 20 ans de Bouteflikie -le natif d’Oujda, le 2 mars 1937, est au pouvoir depuis le 15 avril 1999-, malgré les prophéties de malheur de la nomenklatura et que les militaires, véritables maîtres de l’Algérie depuis son indépendance en juillet 1962, aient brandi la menace d’une guerre civile «à la syrienne», soit pire que pendant la décennie noire (des dizaines de milliers de morts dans les affrontements avec les islamistes entre décembre 1991 et février 2002).

Le chef d’état-major de l’Armée nationale populaire (ANP) -et accessoirement vice-ministre de la Défense depuis septembre 2013-, le général de corps d’armée Ahmed Gaïd Salah, avait ainsi tenu à faire savoir le 5 mars, lors d’une intervention à l’Académie militaire interarmes de Cherchell (près de 120km à l’ouest d’Alger), que la soldatesque «restera le garant de la sécurité et de la stabilité de l’Algérie.» Mais il a depuis, visiblement, tourné sa langue, puisqu’à peine cinq jours plus tard, il assurait qu’en fait «l’armée et le peuple ont une vision commune de l’avenir».

Officines médiatiques
À l’évidence, les manifestations du 8 mars, les plus importantes depuis le déclenchement des protestations -des millions d’Algériens dans toutes les rues du pays-, ont montré qu’il y avait loin d’un mouvement social mineur, comme le soutenaient les officines médiatiques officielles: le rejet à l’encontre de M. Bouteflika apparaît, en vérité, comme large et partagé par un pan important de la population.

En tout cas, on imagine mal le concerné, ou plutôt, par son entremise, M. Gaïd Salah, faire machine arrière n’était-ce des rapports alarmistes des services de renseignements sur le sentiment profond de la rue algérienne. Reste à savoir comment va, maintenant, se décanter la suite. Dans ses manoeuvres pour gagner du temps, le clan présidentiel, où on retrouve notamment le frère cadet et conseiller de M. Bouteflika, Saïd Bouteflika, ainsi donc que M. Gaïd Salah, a débarqué le fidèle Ahmed Ouyahia -trois fois Premier ministre depuis mai 2003- de la primature en le remplaçant par un autre homme du sérail, en l’occurrence le ministre de l’Intérieur Noureddine Bedoui, proche ami de Nacer Bouteflika, autre frère du président. M. Bedoui devra, ainsi, former le nouveau gouvernement, comme l’a annoncé l’agence officielle Algérie presse service (APS) quelques minutes suivant sa désignation, le 11 mars. En outre, l’ancien ministre des Affaires étrangères -et, soit dit en passant, anti-Marocain primaire-, Ramtane Lamamra, a été bombardé vice-Premier ministre, après avoir occupé, pendant les 25 précédents jours, le poste de ministre d’État et conseiller diplomatique de M. Bouteflika.

Autocratie et mainmise
S’agissant par ailleurs de la fameuse conférence annoncée par le président algérien, sa présidence a été confiée au diplomate Lakhdar Brahimi. L’intéressé a d’ailleurs été reçu par M. Bouteflika à El-Mouradia dans la journée du 11 mars pour ce qu’il a qualifié de «visite de courtoisie», sans toutefois que la dépêche de l’APS s’y rapportant pipe mot sur ses nouvelles attributions.

Dans le sillage des étudiants, les Algériens devaient cependant continuer à manifester ce 15 mars à la sortie des mosquées après la prière du vendredi -nouvelle coutume hebdomadaire-, pour bien signifier qu’il faudra plus que des nominations, n’offrant qui plus est aucune rupture, pour les faire rentrer chez eux.

Un caractère bien trempé, ou «nif» comme on dit dans l’arabe dialectal local, qui, au passage, force l’admiration, surtout dans la région, où les pays pâtissant des mêmes problèmes d’autocratie et de mainmise sur le pouvoir par une fournée réduite d’apparatchiks ne manquent pas. Au point de faire des émules comme suite à la révolution tunisienne de janvier 2011? Le souvenir impérissable du Printemps arabe, dont autant les bienfaits que les dégâts continuent de se faire sentir de l’Océan Atlantique au Golfe, semble en effet faire paniquer jusque dans les capitales européennes, inquiètes selon toute vraisemblance de se retrouver sur le flanc sud du Vieux Continent avec de nouveaux foyers de tensions qui viendraient s’ajouter à ceux déjà existants (Syrie, Libye, et dans une moindre mesure le Yémen).

Ambitions électorales
D’ailleurs, l’extrême droite française, par la voix de la présidente du Rassemblement national (RN), Marine Le Pen, demande déjà que l’attribution de visas européens aux Algériens soit suspendue: bien entendu, une ineptie, visant seulement à faire le jeu de ses ambitions électorales. En tout état de cause, M. Bouteflika et son clan devront aussi rapidement que possible passer le témoin au risque d’enflammer non seulement leur pays, mais tout le voisinage, donc.

La possibilité d’une guerre civile est d’autant plus prégnante que le limogeage de plusieurs généraux depuis juin dernier -dont ultimement, le 13 février, le directeur général de la police, Mustapha Lahbiri- avait révélé l’existence de tensions à l’ANP s’agissant du maintien, ou pas, du président algérien.

On sait, en tout cas, que depuis septembre 2015, différents services de l’armée sont en conflit ouvert suite au limogeage du général de corps d’armée Mohamed Lamine Médiène, dit Toufik, de son poste de directeur du Département de renseignement et de sécurité (DRS) -ancienne Sécurité militaire (SM)-; lequel DRS avait lui-même été démantelé et renommé Département de surveillance et de sécurité (DSS), rattaché aujourd’hui à la présidence.

Ce conflit semblait justement sur le point de prendre racine sur le champ de bataille électoral afférent aux présidentielles en la personne de l’ancien général-major Ali Ghediri, ancien aide de camp de Toufik. C’est vraisemblablement dans ce sens que le président français Emmanuel Macron, certes en des termes amènes -il a, préalablement, tenu à rendre hommage à M. Bouteflika-, a appelé depuis Djibouti, où il était en déplacement, «à une transition d’une durée raisonnable» en Algérie.

Prise de décision
En l’état, celle-ci peut encore se relever malgré la crise économique où elle est plongée depuis le début du déclin du prix du pétrole à l’international en juillet 2014 -les réserves de changes ont baissé de moitié en quelques années- et qu’elle demeure surtout affectée par ce que le diplomate espagnol Javier Solana avait qualifié, en mars 2016, de «paralysie dans le processus de prise de décision»: du fait de l’accident vasculaire cérébral (AVC) subi par M. Bouteflika le 27 avril 2013 et qui, depuis lors, cloue ce dernier à un fauteuil roulant en plus de le priver de mouvement de son côté gauche, c’est tout l’État qui se retrouve malade.

Ces dernières semaines d’ailleurs, pendant que d’aucuns s’émouvaient de l’avenir du pays et de son devenir en raison des manifestations, le président algérien se trouvait à Genève, en Suisse, pour ce que son cabinet avait pudiquement appelé, dans un communiqué daté du 21 février, des «examens médicaux périodiques». A défaut de pouvoir se réinventer car n’en ayant, in fine, aucunement les capacités, c’est un système politique dans son entièreté qui, aujourd’hui sans doute, est appelé à passer à la trappe...


1 commentaire

  • gherzouli

    21 Mars 2019

    c'est Mahfoud NAHNAH et non pas Mahmoud si non comme d'hab

Laisser un commentaire