ALI CHAÂBANI: "Seule une intervention du Roi peut apaiser la situation"



Ancien professeur à l’université Mohammed V de Rabat, enseignant vacataire notamment à l’ISIC, Ali Chaabani est un chercheur en sociologie reconnu par de nombreux instituts de renommée internationale. Il explique dans cet entretien les raisons sociologiques des manifestations d’Al Hoceima.

Comment analysez-vous, en tant que  sociologue, ce qui se passe dans la  région d’Al Hoceima depuis voilà six  mois?
D’abord, ce qui se passe à Al Hoceima  n’est pas spécifique à la région du Rif  comme on le laisse entendre. Il s’agit  d’une situation économique et sociale  générale qui a engendré pratiquement  partout au Maroc diverses formes de  protestations. Les manifestations d’Al  Hoceima ont malheureusement pris  une autre tournure depuis la mort de  Mohcine Fikri.

Des slogans d’ordre politique sont parfois  scandés… Il ne faut pas culpabiliser  uniquement les manifestants dans cette  escalade. L’Etat, n’ayant pas donné  des réponses appropriées aux revendications  de la population, a entraîné  le pourrissement de la situation. Mais  les manifestations de ras-le-bol ont lieu  fréquemment à Khouribga, Casablanca,  Rabat, Tanger, Marrakech...

Oui, mais celles d’Al Hoceima ont  pris une tournure plus grave ces  derniers jours?
Plus généralement, les Rifains estiment  que leur région a été délaissé, marginalisé  depuis la révolte de 1958. L’Etat,  lui aussi, considère les Rifains comme  des insou-mis, des rebelles. Ce qui n’a  pas permis des relations saines entre le  centre du pouvoir et cette région.  Si on ajoute à cette image, pas forcément  toujours vraie, les six mois  d’attente du gouvernement et leurs  conséquences sur les projets de  développement et on en prenant en  considération la montée des ONG  régionalistes, amazighes, on sort avec un cocktail réellement explosif. Ceci dit,  il ne faut pas oublier que certains milieux  ou certaines personnes, du Maroc ou de  l’étranger, peuvent trouver matière à faire  de la propagande anti-marocaine et à  attiser le feu.
Et ce pour des desseins qui leur sont  propres et que les manifestants du Rif ne  sont pas censés partager.

Pourquoi les Marocains sont devenus  plus prompts à protester? Est-ce la  crise sociale qui s’est aggravée ou y  a-t-il d’autres facteurs?
Le Marocain d’aujourd’hui n’est pas  celui d’il y a dix, vingt ou trente ans.  Le Marocain d’aujourd’hui est ouvert  sur le monde via les réseaux sociaux,  les chaînes de télévision, entre autres.  Avant, le Marocain pouvait “gober” ce  que les médias officiels lui disaient.  Aujourd’hui, la parole des partis politiques  n’est pas audible. Le citoyen  marocain se fait sa propre idée sur ce qui  se passe et comment les choses doivent  être gérées. Le Marocain a accès aux  rapports internationaux comme ceux de  la Banque mondiale ou Transparency  international.

Les intermédiaires traditionnels, les  partis, les élus, ne sont pas crédibles aux  yeux de la population. Reste la rue, qui  constitue le moyen d’expression de cette  nou-velle opinion publique.

Cette nouvelle opinion publique est  menée par des jeunes et moins jeunes  comme Nasser Zafzafi...
Depuis des décennies, l’Etat -ou le  pouvoir- n’a jamais accepté des partis  politiques forts, des ONG fortes et  crédibles. Il a tout fait pour museler  les formations poli-tiques, par tous les  moyens possibles.

Résultat, un parti comme l’Istiqlal ou  l’USFP ne peut plus canaliser la grogne  et jouer ce rôle d’intermédiation avec  l’Etat. Les intellectuels des années  soixante, soixante-dix ou même les  années quatre-vingt, n’ont plus voix au  chapitre.

Certains sont morts, d’autres à force d’être  réprimés se sont tus et enfin d’autres ont  intégré le système. Ce sont les intellectuels  qui pouvaient analyser, alerter et  proposer des pistes de sortie de crise.  Face à ce vide, il y a des pseudo militants  ou des pseudo intellectuels qui se proclament  idéologues et leaders de la contestation  populaire. Cela est grave…

Mais la situation n’est pas sans issue...
Elle n’est pas sans issue, mais, pour apaiser  le climat rapidement, il faut absolument  des mesures de nature à installer ce climat  de confiance entre la population et l’Etat.  Ce climat qui fait défaut. Pour ce faire,  la lutte contre la dilapidation des deniers  publics, les abus de pouvoir doit être une  priorité. Ensuite comment le citoyen peut-il  accepter qu’un projet dont les travaux ont été lancés par SM le Roi ne voie pas le  jour? Cela s’est passé à Al Hoceima après  le séisme de 2004, pour ne citer que cette  ville. Ce climat de confiance passe à mon  avis par une sortie royale, un discours ou  un conseil des ministres au cours duquel  des mesures claires, opératoires et avec  un échéancier d’exécution, doivent être  annoncées.

Cette action royale témoignera, encore  une fois, de la bonne volonté de l’institution  monarchique de lancer et d’accompagner  les grands chantiers de développement  dans le Nord et partout dans le  pays. Ce sera une deuxième séquence  dans le règne de SM Mohammed VI après  la réforme constitutionnelle de 2011. En  définitive, seule une intervention du Roi  peut apaiser la situation.

Ne voyez-vous pas que dans la mouvance  du Rif, il peut avoir des personnes  scissionnistes?
Quand la population d’une région ne voit  rien venir, elle se sent marginalisée et  se recroqueville sur ses propres valeurs  identitaires locales. On le voit depuis un  certain temps avec l’émergence d’ONG  amazighes, par exemple. Ce qui se passe  dans le Rif participe de cette logique, qui y  trouve un terrain fertile.

On n’a pas vu de drapeau marocain lors  des manifestations du Rif, mais plutôt les  drapeaux amazighs, de la république du  Rif, et j’en passe.  Il faut que la protestation reste pacifique  et constitue une réaction à une politique  qu’ils considèrent injuste qu’autre chose.  On ne peut pas accepter que sous prétexte  de mauvaises conditions de vie, d’injustice,  de chômage, voire de manque de  visibilité pour l’avenir, on puisse appeler à  créer son propre état. Surtout lorsqu’à cet  aspect d’ordre socio-économique, vient se  greffer le facteur régionaliste. Parce que  le Marocain est pluriel. Il est musulman,  juif, chrétien, amazigh, arabe et je ne sais  quoi encore. Il n’y a pas un Marocain “pur  sang”, comme on dit.

Il y a un Marocain  produit de centaines de décennies de  brassages avec ses cultures, ses us et  coutumes. Ce qui se passe actuellement  dans le Rif et dans d’autres régions du  pays n’est légitime que s’il s’inscrit dans  une démarche de préservation de l’unité  nationale, de défense sincère de la citoyenneté  des citoyens, et la consolidation  de la construction démocratique...

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