Ali El Yazidi, doyen des journalistes marocains au Sahara

PORTRAIT. Installé au Sahara depuis 1982, Ali El Yazidi a connu les principales étapes du conflit entre le Maroc et l’Algérie. Tour de la ville de Laâyoune, capitale officieuse de la région, avec le doyen des journalistes locaux.




Ali El Yazidi Ali El Yazidi

La mémoire de Laâyoune


A Laâyoune, tout le monde connaît Ali El Yazidi. Si ce n’est pas, à vrai dire, lui que tout le monde connaît. Directeur de publication du bimensuel "Al-Jihat Al-Maghribia", principal journal du Sahara, il est sans doute la seule personne dans la capitale officieuse de la région à pouvoir prendre des photos, sans être inquiété, du siège de la Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental (MINURSO). L’édifice est constamment surveillé. Des éléments de la sûreté nationale viennent d’ailleurs aussitôt nous demander notre identité. "Cela fait déjà plus de 33 ans que je vis ici, vous savez", nous déclare M. El Yazidi, qui nous conduit dans sa voiture, une vieille Mercedes de couleur beige reconnaissable à mille lieux, à travers les rues et les ruelles de Laâyoune, qu’il a l’air de connaître comme sa poche. "Personne n’ignore plus qui je suis dans la ville. Depuis le temps. Je connais pratiquement chaque coin et recoin; rien n’a plus de secret pour moi".


Partout, les gens saluent chaleureusement M. El Yazidi. Même des inconditionnels de la séparation et de l’établissement d’un Etat indépendant à l’Ouest du Grand Sahara, correspondant aux provinces du Sud. Beaucoup ont été ses élèves à l’école primaire Youssef Ibn Tachfine, où M. El Yazidi a longtemps enseigné la langue arabe. L’établissement, public, se trouve au coeur du quartier Moulay Rachid, appelé "Maâta Allah", du nom d’un homme d’affaires local, par les autochtones; un bastion du séparatisme à Laâyoune. Pourtant, tous savent l’attachement indéfectible de M. El Yazidi à l’intégrité territoriale du pays. "A chaque fois que je les vois, je leur dis qu’ils peuvent toujours courir avec leur idée d’une chimérique république", nous déclare-t-il. "Je leur dis qu’ils peuvent me tuer moi, peut-être, mais que derrière, il y a 34 millions de Marocains prêts à prendre la relève, quitte à saisir les armes".


Installé à Laâyoune depuis 1982, M. El Yazidi en a vu de toutes les couleurs au Sahara. Il a vécu les principales étapes du conflit entre le Maroc et l’Algérie, par le truchement du Front populaire de libération de la Saguia El Hamra et du Rio de Oro (POLISARIO), représentant la mouvance séparatiste dans ces deux provinces respectivement récupérées en 1975 et 1979. Il est notamment aux premières loges lors de la visite, en 1985, du roi Hassan II (1961-1999) dans la région. Il se souvient même de l’hôtel où le défunt monarque avait logé. "C’était l’hôtel Parador, l’un des seuls qu’avaient laissé les Espagnols avant de plier bagage", se remémore-t-il. "Laâyoune a beaucoup changé depuis que je suis venu. A l’époque il n’y avait pratiquement que de la terre rouge. Le Maroc a massivement investi".


La mémoire de M. El Yazidi reste marquée par la série de troubles qu’a connue Laâyoune ces trois dernières décennies, spécialement à partir de 2005, année où les séparatistes tiennent leur première grande manifestation dans la ville. "Les séparatistes avaient détruit beaucoup de biens appartenant à des personnes du Nord, qui pourtant n’ont rien à voir avec le conflit", regrette-t-il.


En 2010, M. El Yazidi couvre les événements de Gdeim Izik, où à une douzaine de kilomètres de Laâyoune des milliers de Sahraouis des classes populaires établissent des campements pour protester contre l’exclusion socio-économique dont ils disent pâtir. "Des éléments du POLISARIO avaient réussi à s’infiltrer dans les campements, et la propagande en avait fait, par la suite, une manifestation séparatiste", explique M. El Yazidi.


Père de quatre enfants, dont le dernier né à Laâyoune - "un vrai Sahraoui" -, le journaliste ne regrette pas d’avoir quitté son Ksar El Kébir natal pour le Sahara. "Je fête cette année 2016 mes 64 ans, je n’ai plus le temps pour avoir des regrets", lâche-t-il, rieur. Il reprend sérieusement: "Quand il s’agit de son pays, il faut, à mon avis, foncer la tête baissée, sans se poser trop de questions".


"Al-Jihat Al-Maghribia" couvrira, comme à chaque fois, la visite du roi Mohammed VI à Laâyoune, la quatrième du souverain dans la ville après 2005, 2006 et novembre 2015. "Nos ennemis doivent savoir qu’ils ne passeront pas", affirme-t-il.


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