Un ami qui nous veut du bien



Le Maroc et la Russie comptent développer davantage leurs relations bilatérales après la réélection de Vladimir Poutine. La position russe au sujet du Sahara est pour le moins encourageante.

Comme beaucoup s’y attendaient, Vladimir Poutine a été réélu, ce dimanche 18 mars 2018, président de la Russie. Une simple formalité en fait, puisque le concerné a dès le premier tour obtenu plus de 76% des suffrages exprimés, et n’a donc pas eu à subir l’épreuve supplémentaire du second tour, qui normalement devait avoir lieu le 8 avril au cas où aucun candidat ne venait à obtenir la majorité des voix. Dans le monde, le maintien de M. Poutine au Kremlin par les Russes a été diversement accueilli, entre ceux qui, comme le président bolivien Evo Morales, y voient une «victoire éclatante», et le gouvernement polonais qui a taxé dans un communiqué, publié dans la foulée, le scrutin d’«illégal», dans la mesure où il s’est également tenu en Crimée, territoire ukrainien occupé depuis mars 2014 par la Russie.

Le Maroc, dont le discours officiel clame la diversification des partenariats, a, en comparaison, eu une réaction plutôt formelle, puisque le message de félicitations adressé par le roi Mohammed VI au président russe le lendemain de sa réélection met plutôt l’accent sur les liens maroco-russes, basés d’après lui sur l’amitié solide, l’estime mutuelle, la solidarité agissante et la coopération fructueuse.

Compétences exclusives
Le Souverain fait ainsi part de sa détermination à continuer à oeuvrer de concert avec M. Poutine pour renforcer et élargir le partenariat stratégique approfondi scellé en mars 2016 lors de sa visite à Moscou, et à consolider les consultations et la coordination au sujet des questions régionales et internationales d’intérêt commun.

Rappelons que Mohammed VI s’était déjà rendu en octobre 2002 dans la capitale russe, tandis que le locataire du Kremlin avait été reçu en septembre 2006 à Casablanca, lors de visites où avaient été respectivement signées cinq accords sectoriels de coopération bilatérale et plusieurs accords de coopération dans les domaines de la justice, des pêches maritimes, du tourisme, de la culture, de la communication, de l’agriculture, de la culture physique et des sports, de la santé et des banques. On peut surtout penser que le Maroc souhaite que la Russie garde sa neutralité dans le conflit du Sahara marocain, puisque le partenariat auquel fait référence Mohammed VI fait notamment mention de la préservation de l’intégrité territoriale des deux pays et de la consolidation de leur unité.

Pour rappel, Moscou tient officiellement «dûment compte» de la position du Royaume à ce sujet, qui propose de régler le conflit à travers son initiative du 11 avril 2007 pour la négociation d’un statut d’autonomie, laquelle prévoit de doter les provinces sahariennes d’organes législatif, exécutif et judiciaire bénéficiant de compétences exclusives. La capitale russe prend également note des projets socio-économiques lancés par Rabat dans le cadre du nouveau modèle de développement desdites provinces, dont Mohammed VI avait présidé le lancement en novembre 2015 à Laâyoune à l’occasion du quarantième anniversaire de la Marche verte et qui vise à développer la région et améliorer les conditions de vie de ses populations, pour un investissement public prévu de 77 milliards de dirhams.

M. Poutine avait même pris position, en avril 2016, en faveur du Maroc après que le secrétaire général de l’Organisation des Nations unies (ONU) de l’époque, Ban Ki-moon, ait qualifié la présence du Maroc dans son Sahara d’«occupation».

Corridor vert
Toutefois, l’abstention dans la foulée du représentant permanent de la Russie au Conseil de sécurité, Vladimir Safronkov, au moment de la prolongation du mandat de la Mission des Nations unies au Sahara marocain (MINURSO) au prétexte que les efforts du Maroc n’étaient «pas d’actualité» laisse comprendre que rien n’est tout-à-fait gagné avec le Kremlin.

Il est cependant réducteur de tenter de décrypter les relations maroco-russes uniquement sous le spectre du conflit du Sahara marocain, bien que celui-ci domine les préoccupations de la diplomatie nationale, comme l’avaient révélé les câbles du ministère des Affaires étrangères et de la Coopération fuités dans la première moitié de la décennie par le mystérieux lanceur d’alerte Chris Coleman sur Twitter.

Renforcement de la coopération
La dominante économique est également présente, et est au centre des entretiens à chaque fois que des officiels marocains viennent désormais à rencontrer leurs homologues russes. Ainsi, le chef du gouvernement, Saâd Eddine El Othmani, avait d’abord souligné l’importance économique, avant d’évoquer l’aspect politique, de la visite de deux jours que le premier ministre russe, Dmitri Medvedev, avait effectuée en octobre 2017 au Maroc. M. Medvedev était d’ailleurs flanqué de plusieurs hommes d’affaires, qui en avaient profité pour se réunir avec le patronat marocain, représenté par la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM), lors de la quatrième rencontre économique Maroc-Russie, tenue à cette occasion. Il faut dire que les deux pays avaient convenu, dans le cadre de leur partenariat de mars 2016, d’augmenter le niveau de leur coopération en matière d’économie, de commerce et d’investissement et d’encourager leurs échanges commerciaux.

Au plan de l’agriculture et de la pêche maritime, le ministre de l’Agriculture et de la Pêche maritime, Aziz Akhannouch, et le directeur général des services de douanes russes, Andreï Belyaninov, avaient inauguré un «corridor vert», consistant en un protocole d’échange d’informations relatif à la circulation et des véhicules, auquel est venu s’ajouter, en marge de la visite de M. Medvedev, un accord portant sur l’échange d’informations préalables à l’arrivée sur les marchandises et les véhicules.

Déjà, les produits agro-industriels constituent 97% des exportations marocaines vers la Russie. Le Maroc avait notamment tiré profit de la décision russe de suspendre, en août 2014, les importations depuis les pays occidentaux qui avaient sanctionné Moscou suite à l’annexion de la Crimée. Le marché russe s’accapare désormais, à hauteur de 351.000 tonnes, 18% des exportations marocaines de produits d’agro-industrie, consistant notamment en petits fruits d’agrumes (210.000 t) et en tomates (119.000 t), dont le Royaume est respectivement deuxième et premier fournisseur de la Russie.

Chantre de la realpolitik
Le Maroc est également le premier fournisseur de sardine congelée de la Fédération, avec un volume de 7,4 millions de tonnes. La valeur des exportations marocaines de produits d’agro-industrie est de 1,8 milliard de dirhams. En sens inverse, le Maroc importe 20% de son blé tendre de Russie, à hauteur de 785.000 t et pour une valeur de 128 millions de dollars. L’huile végétale et le sucre font également partie des produits agro-industriels étant les plus importés par le Royaume. Les décideurs marocains et russes souhaitent cependant porter leur attention sur d’autres secteurs que l’agriculture et la pêche, à l’instar de l’énergie, que M. Medvedev avait désignée comme un des aspects importants de la coopération entre le Maroc et la Russie.

À cet égard, Rabat et Moscou s’étaient entendus, au titre de leur partenariat, sur le renforcement de leur coopération dans le domaine de l’approvisionnement du gaz naturel liquéfié (GNL), la création d’infrastructures gazières, l’exploration des hydrocarbures, la coopération en matière de construction et d’exploitation des moyens de production électriques, notamment thermiques, et les ressources énergétiques renouvelables. Ils avaient dans ce sens signé, en mars 2016, un mémorandum d’entente.

M. Medvedev avait pour sa part également cité l’énergie nucléaire. D’autres secteurs comme la pharmacie, les nouvelles technologies, le BTP et les infrastructures sont également évoquées.
Dans le domaine du tourisme, le Maroc a beaucoup profité de sa décision d’exempter, en juin 2005, les ressortissants russes de visa. Le nombre de touristes russes à avoir visité le Royaume en 2016 avait ainsi atteint 50.000 contre plus de moitié moins un an auparavant (24.000), ce qui en fait la dixième destination internationale préférée des Russes.

Un hub d’investissement
L’Office national marocain du tourisme (ONMT) table même, à l’horizon 2026, sur un million de touristes russes. Globalement, le Maroc et la Russie donnent l’impression de pouvoir tirer davantage des accords signés aussi bien lors de la visite de Mohammed VI à Moscou que celle de M. Medvedev à Rabat. Le Royaume peut ainsi, en passant par le marché russe, accéder à l’Union économique eurasiatique (UEEA), qui compte plus de 200 millions de consommateurs, tandis que la partie russe peut, elle, bénéficier d’un hub d’investissement en Afrique. En chantre de la realpolitik qu’il est, M. Poutine n’ignore sans doute pas l’intérêt du partenariat de son pays avec le Maroc.

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