Au nom du bon voisinage


LE CHEF DU GOUVERNEMENT ESPAGNOL AU MAROC


Rabat et Madrid auront l’occasion de raffermir leur concertation politique à la prochaine réunion bilatérale de haut-niveau. Celle-ci permettra aux deux pays de donner une tournure plus concrète à leur coopération.

Moins de vingt-quatre heures pour une visite de travail, c’est généralement limite. Mais pour ce qui s’agit du déplacement effectué ce lundi 19 novembre 2018 par le président du gouvernement espagnol, Pedro Sanchez, dans le Royaume, c’était largement suffisant, tant l’entente semble parfaite par les temps qui courent entre le Maroc et l’Espagne.

L’intéressé n’a d’ailleurs pas manqué de le souligner au point presse qu’il a donné avec le chef du gouvernement, Saâd Eddine El Othmani, dans la capitale, Rabat. «L’Espagne et le Maroc ne sont pas que des pays amis et voisins, mais surtout des partenaires stratégiques. Les deux gouvernements partagent la même vision sur les moyens de faire face aux défis communs», a-t-il déclaré. Même son de cloche côté marocain.

Dans le communiqué publié suite à l’audience accordée par le roi Mohammed VI à M. Sanchez au palais royal de Rabat, le Cabinet royal a indiqué que le Souverain et le président du gouvernement espagnol «se sont accordés sur la nécessité d’impulser davantage les relations bilatérales». Sur le plan régional, les deux hommes se sont également félicités, toujours selon le Cabinet royal, du niveau de la coopération en matière de développement, de sécurité et de stabilité en Afrique, en Méditerranée et au Moyen-Orient, non sans relever l’excellence des rapports entre le Maroc et l’Espagne et la convergence des vues sur l’ensemble des questions abordées (qu’il s’agisse des questions politique, économique, sécuritaire et culturelle ou celles, justement, d’ordre régional et international).

Un moment charnière
M. Sanchez, son ministre de l’Intérieur, Fernando Grande-Marlaska, et son secrétaire général des Affaires internationales, José Manuel Albares, qui tous deux ont accompagné le président du gouvernement espagnol et ont également été reçus au palais royal, pouvaient donc reprendre, tranquilles, le jour même l’avion pour leur pays… Ceci n’astreint pas, pour autant, leur visite à une simple dimension routinière; tant s’en faut. A vrai dire, leur traversée du détroit de Gibraltar pour rencontrer leurs homologues marocains intervient à un moment charnière dans les relations entre non seulement le Maroc et l’Espagne, mais plus largement encore entre le Royaume et l’Union européenne (UE). Ces relations sont notamment dominées, depuis quelques mois, par la question de l’émigration irrégulière en direction de l’Europe, en passant le plus souvent par le Maroc, pays le plus proche géographiquement du Vieux Continent, voire limitrophe si l’on compte l’occupation espagnole des villes de Sebta et de Melilla.

En effet, les tentatives d’émigration irrégulière depuis le Royaume battent, cette année 2018, des records: à fin septembre, selon des chiffres révélés le 7 novembre par le ministre de l’Intérieur, Abdelouafi Laftit, lors de la présentation du projet de budget alloué à son département à la chambre des représentants, 68.000 tentatives ont été avortées. En même temps, 122 réseaux criminels actifs dans ce trafic ont été démantelés. A titre de comparaison, le nombre moyen de tentatives d’émigration irrégulière depuis le Maroc vers l’Espagne était «seulement» de 32.000 entre 2003 et 2015.

Contexte sécuritaire
Dans une interview publiée le 14 octobre 2018 par l’hebdomadaire français Jeune Afrique, le wali, directeur de l’immigration et de la surveillance des frontières au ministère de l’Intérieur, Khalid Zerouali, avait expliqué cette donne par «le renforcement des facteurs d’appel et d’attraction en Europe enregistrés dans le sillage des vagues de migrants et de réfugiés qu’a connues ce continent» et par «le contexte sécuritaire qui a un impact sur la route migratoire passant par la Libye.» En réponse, l’UE avait proposé, le 29 juin 2018, l’idée de «plateformes régionales de débarquement» au Maroc mais aussi en Tunisie et en Algérie consistant en des centres où seraient détenus les candidats à l’émigration irrégulière tentant de se rendre en Europe à partir des trois pays. Refus catégorique des responsables maghrébins. A plusieurs reprises, les responsables marocains déclarent que jamais le Maroc ne sera le gendarme de l’Europe -propos tenus notamment par le ministre délégué aux Relations avec le Parlement et la Société civile, porte-parole du gouvernement, Mustapha El Khalfi, les 6 septembre et 18 octobre, et par le ministre des Affaires étrangères et de la Coopération internationale, Nasser Bourita, au Forum des «Panafricaines», le 26 octobre dans la ville de Casablanca.

Migration et développement
Ce dernier, dans une interview publiée par le quotidien français Le Monde le 2 novembre, avait mis en cause l’UE, qui selon lui n’«est cohérente» que «pour mettre la pression sur les pays du transit», dont notamment le Maroc. «La migration doit être prise pour ce qu’elle est, à savoir un phénomène naturel. Il y a 256 millions de migrants dans le monde (3% de la population mondiale), dont 36 millions d’Africains. A 80%, ces migrants africains restent sur le continent. Il reste donc 7 millions de personnes qui quittent l’Afrique pour le reste du monde, dont 1,5 million de façon irrégulière. A l’arrivée, 0,5% de la migration mondiale est africaine et illégale. Voilà de quoi nous parlons. Or, quand on écoute les discours politiques en Europe, quand on regarde certains reportages, on présente cela comme une invasion de l’Europe par l’Afrique,» avait-il exposé.

Les responsables marocains ont multiplié ces derniers mois les rencontres avec leurs homologues européens pour leur faire entendre leur point de vue. M. Laftit s’est notamment entretenu, en marge du Sommet G6 des ministres de l’Intérieur tenu le 8 octobre dans la ville de Lyon, en France, avec le commissaire européen aux affaires intérieures, Dimitris Avramopoulos, dans ce qui était leur deuxième discussion de l’année après celle du 2 mai, en compagnie de M. Bourita, dans la ville de Marrakech, à l’occasion de la conférence du dialogue euro-africain sur la migration et le développement. Pour Rabat, aussi bien les pays d’origine, de transit que de destination devraient assumer une part égale de responsabilité. Dans son intervention au Forum des «Panafricaines», M. Bourita avait cité l’exemple du Maroc, qui en janvier 2014 avait adopté, selon ses termes, «une politique migratoire favorise l’intégration durable des migrants» et qui «touche à la fois à l’éducation, la santé et l’emploi, avec une attention spécifique aux femmes migrantes». «La migration n’est pas une problématique sécuritaire, c’est une question de sécurité humaine,» avait-il plaidé.

Pour revenir à la visite de M. Sanchez, ce dernier a admis, lors de son point presse avec M. El Othmani, la «responsabilité partagée » de tous les pays concernés, y compris les pays européens. Dans ce sens, il a souligné la détermination de l’Espagne à renforcer la coopération avec le Maroc en matière de lutte contre la migration irrégulière. Cette coopération devrait notamment s’illustrer par le soutien de la capitale espagnole, Madrid, au plan d’action 3S pour la soutenabilité, la stabilité et la sécurité en Afrique, lancé conjointement avec le Sénégal à Marrakech en novembre 2016 en marge de la 22ème Conférence des parties de la convention-cadre de l’Organisation des Nations unies (ONU) sur les changements climatiques (COP22) et qui vise à stabiliser les zones sujettes à la migration et à la radicalisation des jeunes en ciblant les ressources naturelles. Dans ce cadre, un million de jeunes Africains devraient être formés dans les domaines de l’agriculture et de l’adaptation au changement climatique.

Coopération bilatérale
L’Espagne sera également présente au plus haut niveau, selon M. Sanchez, au Forum mondial sur la migration et le développement qu’accueillera le Maroc à Marrakech, du 5 au 7 décembre 2018, et qui donnera lieu à la signature du Pacte mondial pour les migrations.

Le président du gouvernement espagnol a, du reste, souligné l’engagement de son pays à défendre les positions du Maroc dans les fora internationaux, particulièrement au sein de l’UE. Quoi qu’il en soit, Rabat et Madrid auront l’occasion de raffermir leur concertation politique à la prochaine réunion bilatérale de haut-niveau. Celle-ci, qui est prévue en 2019, permettra aux deux pays de donner une tournure plus concrète à leur coopération en matière de migration, mais aussi en ce qui concerne les diverses questions d’intérêt bilatéral.

Laisser un commentaire