AUTANT EN EMPORTE L'AMOUR, L'affaire Benkhaldoune et Choubani

Benkirane-et-Choubani


Enfin! Enfin, donc, le  ciel politique paraît  s’éclaircir après un  brouillard persistant  depuis des semaines,  des mois même. Dès  le retour au pays de S.M. le Roi,  vendredi 8 mai 2015, les choses  n’ont pas traîné. Un communiqué  officiel du Cabinet royal, mardi  12 mai, précisait que le Souverain  a donné son accord pour la  cessation de fonctions de trois  ministres et qu’il a chargé le Chef  du gouvernement de lui faire  des propositions de nominations  à ces départements vacants. Le  texte précise aussi que ce dernier  a soumis au Roi une demande  de décharge de ses fonctions de  Abdelâdim Guerrouj, ministre  délégué chargé de la Formation  professionnelle.
Quelle est donc aujourd’hui la  situation? Deux ministres du PJD,  Soumia Benkhaldoune et Lahbib  Choubani, respectivement  ministre délégué auprès du  département de l’enseignement  supérieur et des relations avec  le Parlement, sont remerciés.  Remerciés? C’est une litote: l’on  a bel et bien affaire à une sanction  liée à un véritable feuilleton  qui s’est déroulé depuis des  semaines. Les deux intéressés  ont été rattrapés par les débordements  publics de leur vie privée.  Ils ont décidé de se marier; c’est  leur droit. Mais les circonstances  qui ont accompagné ce projet  matrimonial ont été tout à fait  particulières.


Ce qui a posé problème est  connu, c’est la procédure même  de demande en mariage, Lahbib  Choubni se faisant accompagner  de sa femme pour demander  la main de la seconde épouse.  Un acte qui a été mal accueilli  par l’opinion publique et par les  réseaux sociaux, fortement mobilisés  à ce sujet. Et puis, la controverse a fait rebondir la question  de la polygamie, qui sensibilise  grandement de nombreuses ONG  et le mouvement féministe.


Destruction d’une famille  benkhaldoune
Le plus étonnant dans cette idylle  mise en scène de manière chaotique,  c’est que personne ne s’est  soucié, semble-t-il, de la régularité  procédurale et juridique de  cette union à l’ordre du jour. Aux  termes du code de la Famille de  février 2004, le régime de la polygamie  est en effet inséré dans un dispositif strict. La première  épouse de Choubani est présumée  avoir accepté la polygamie  de son mari. Une situation prévue  par l’article 42 du statut personnel,  qui précise que l’époux doit  alors présenter les motifs circonstanciés  justifiant son nouveau  mariage ainsi que ses ressources  matérielles. Le juge saisi décide  du bien-fondé de la requête et  statue. Or, il semble bien, en  l’espèce, que Choubani a ignoré  toutes ces conditions.
Face à ce remue-ménage sentimental –on a vu l’annonce du  mariage puis seulement des fiançailles…-  les interpellations ont  été nombreuses. Alors que “l’affaire”  se limitait à des échos dans  certains sites Internet et dans  des publications arabophones  généralement friandes de tels  potins, voilà qu’elle prend une  dimension nationale. C’est lors  d’un meeting à Errachidia, dont  est natif Choubani, le 7 avril 2015,  que le bouillant responsable istiqlalien,  Hamid Chabat, fait le procès  de ce ministre PJD, l’accusant  de tous les maux: atteinte aux  valeurs de la société, destruction  d’une famille… Il en profite pour  imputer la responsabilité de ce  fait au Chef du gouvernement,  une figure classique de sa rhétorique  habituelle.  Abdelilah Benkirane est dans  l’embarras. Il est saisi et même  harcelé par des parlementaires  grincheux et divers membres  du conseil national tout aussi  remontés, lesquels lui font part  de l’impact négatif de ce dossier  sur l’image de leur formation  islamiste. Il les écoute mais sans  se décider.


Une solution laborieuse
Il s’en sort par une pirouette: «Je  n’ai pas été informé, ils ne m’ont  pas consulté». En somme, “qu’y  puis-je?” Mais, devant le mécontentement  grandissant des uns et  des autres et des réseaux sociaux  qui s’enflamment, il se résout,  à la suite d’une réunion avec le  président du conseil national du  PJD, Saâdeddine El Otmani, à  annoncer à Choubani, présent à  ce rendez-vous, qu’il peut seulement  se fiancer tant que lui et sa  future conjointe seront ministres.  Celle-ci réagit et déclare qu’elle  ne démissionnera pas, ajoutant  de la maladresse à une situation  déjà passablement compliquée  pour tout le monde.
Sur ces bases-là, le sentiment  général était qu’une solution  avait été laborieusement trouvée  et qu’il fallait tourner la page. Et  l’idée d’un remaniement qui était  encore à l’ordre du jour devait  trouver une finalisation dès le  retour de S.M. le Roi.
Sur la dimension de ce remaniement,  les avis les plus divers  étaient avancés: “technique”,  mais jusqu’où? Limité au seul  remplacement de l’ex-ministre  de la Jeunesse et des Sports,  Mohamed Ouzzine, limogé le 7  janvier 2015? Nabil Benabdallah,  ministre et secrétaire général su  PPS, a donné des indications à  cet égard en précisant que cela  se ferait pratiquement à minima,  très prochainement.
Reste que tout ce qui s’est passé  ne peut éviter un certain nombre  d’interrogations. Et d’abord celleci:  Le Chef du gouvernement a-t-il  fait montre d’une bonne gouvernance?  Rien n’est moins sûr.  Un ministre déchargé le 7 janvier  n’est pas immédiatement  remplacé; il a fallu attendre deux  semaines, soit le 20 du même  mois, pour que l’intérim de son  département, un secteur important  comme celui de la Jeunesse  et des Sports, soit assuré par  Mohand Laenser, autre membre  du cabinet et par ailleurs secrétaire  général du même parti que  Mohamed Ouzzine, à savoir le  MP. Etait-ce donc si laborieux  d’en arriver là? Plus encore, ce  n’est qu’à la fin mars, dit-on, que  Laenser arrive à boucler une liste  de six candidats “ministrables”.  Dans l’intervalle, M. Benkirane  ne se prive pas de signaler qu’il  attendait les propositions du responsable  de la formation harakie,  une manière de dire qu’il y avait  du retard chez celle-ci.




benkirane-et-el-guerrouj Abdelilah Benkirane et Abdelâdim Guerrouj.

Une histoire de chocolat
La difficulté pour Laenser était  d’arriver à un consensus au sein  de son parti. Traversé par des  groupes rivaux, soumis à des  luttes intestines récurrentes, couplées  à des ambitions de tant  de ‘’ministrables’’ déjà inconsolables  de ne pas avoir été retenus  ni dans le cabinet I de Benkirane,  en janvier 2012, ni dans le cabinet du 2 d’octobre 2013, il lui a fallu  déployer beaucoup d’efforts pour  finaliser sa liste.
Mais pourquoi, au fait, avoir proposé  six noms alors que l’usage  en vigueur au Méchouar depuis  des lustres veut qu’il n’y en ait  que trois pour un poste? Il semble  bien que le sort de Abdelâdim  Guerrouj était déjà scellé à cette  date; d’où les six noms pour pourvoir  à deux nominations. Pourquoi  M. Guerrouj? Il y a, bien  sûr, cette histoire médiocre de  “chocolat” livré par un traiteur  de la place à l’occasion de son  troisième mariage avec une nouvelle  épouse. Vie privée? Oui sans  doute, sauf lorsqu’elle a une incidence  sur les deniers publics. Les  explications données par l’intéressé  n’ont convaincu personne.  Reprises par Mohand Laenser et  même par M. Benkirane, elles  n’ont pas eu davantage de crédibilité.  Et puis M. Guerrouj n’est-il  pas un haraki de fraîche date? Il  ne s’était guère distingué dans ce  parti par un militantisme notable.  Il n’était membre d’aucune instance.  Et il est connu qu’il n’a été  retenu par M. Laenser que sur  proposition insistante de Zoulikha  Nasri, Conseiller de S.M. le Roi, à  partir d’une short list qu’elle avait  établie au sein de l’association  Oujda Angad…


Principes éthiques
Au final, quel est le résultat des  courses, pourrait-on dire? M.  Benkirane donne le sentiment  qu’il n’arrive pas à décider. Il ne  nomme pas les ministres: c’est  là une attribution personnelle et  exclusive de S.M. le Roi en vertu  des dispositions de l’article 47 de  la Constitution. Mais, aux termes  de ce même article, il a le pouvoir  de proposition. Que n’a-t-il  proposé un successeur à M. Ouzzine  après le 7 janvier? Pourquoi  a-t-il accepté, treize jours après,  un intérim assuré par un autre  ministre?
Et puis, à propos des démêlés de  ses deux ministres, pourquoi n’at-  il pas tranché? Il avait d’autant  plus de latitude de manoeuvre  que c’était, après tout, des membres de son parti soumis à la  discipline ou, à tout le moins, aux  principes éthiques et moraux de  la rhétorique du PJD.
Dans les deux cas, force est de  faire ce constat: il n’a pas assumé  la plénitude de ses attributions  politiques et constitutionnelles.  Le discours réformateur de son  gouvernement en a été perturbé,  brouillé, reléguant en arrière-plan  les grands chantiers en instance:  Caisse de retraite, code du travail,  avancement des textes de loi  organique en attente… Il aura  donc fallu l’intervention royale,  tant le 7 janvier que le 12 mai,  pour qu’un terme soit mis à une  conjoncture lourde, plombée par  une situation qui n’a rien à voir  avec les questions de fond et les  défis à relever.


Constat de carence
Si M. Benkirane ne gagne pas  dans le solde de tous ces épisodes,  tel n’est sans doute pas  le cas d’autres acteurs. Le leader  istiqlalien, Hamid Chabat, lui,  a de quoi se frotter les mains:  sa dénonciation du “couple”  PJD a porté ses fruits, ce qu’il ne  manquera pas d’exploiter pour  continuer à dresser un constat  de carence de Benkirane. Le tissu  associatif, dans ses multiples  déclinaisons, en tirera également  des motifs de satisfaction surtout  que le dossier Benkhaldoune–  Choubani portait sur une vision  d’un projet de société mettant en  cause la polygamie.
De quoi relancer “l’activisme”  des uns et des autres alors que  le débat national est de plus en  plus axé précisément sur d’autres  thèmes sociétaux: réforme du  code pénal (avortement, respect  du jeûne, relations sexuelles  hors-mariages…). De quoi nourrir  le ravivement d’un clivage  de fond entre deux visions de la  société...


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