Autopsie d'un massacre

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La Oumma musulmane s’est réveillée  sur une nouvelle bien tragique, le 24  septembre 2015, jour de la fête de l’Aïd  Al-Adha. Les images, pour la plupart  amateures, en provenance de Mina, une  petite localité située à quelques encablures de la  ville de la Mecque, en Arabie saoudite, étaient,  à plus d’un titre, horrifiantes: elles montrent des  centaines de corps, amoncelés à même le sol,  jonchant le court chemin menant à l’une des trois  stèles de Satan. C’est là que les pèlerins musulmans  procèdent chaque année, pendant le pèlerinage  rituel du Hajj, à la lapidation symbolique du Diable.  Malheureusement, plusieurs pèlerins n’auront pas,  cette fois-ci, survécu au rituel.


Quelques heures, seulement, après une bousculade  près d’une des stèles, la direction générale de la  défense civile saoudienne dénombrait déjà, sur  le réseau social Twitter, 100 morts et 390 blessés.  Un chiffre qui a sensiblement augmenté, depuis.  Mercredi 30 septembre 2015, il avait été plus que  multiplié par sept. Avec les blessés graves, le nombre  de morts pourrait même atteindre les 800.  A bout de souffle, plusieurs pèlerins racontaient  le massacre aux micros des télévisions, pressés en  grand nombre autour des lieux du drame, malgré  la proscription tacite des autorités saoudiennes.  Ils racontaient les corps sans vie de ceux qui,  quelques heures plus tôt, à peine, étaient toute  joie, encore, d’accomplir le cinquième et dernier  pilier de la religion musulmane. Puis ils racontent  la bousculade. L’étouffement. L’étreinte assurée  d’Azraël, l’ange de la mort.


Proscription saoudienne
La lutte pour la survie. Le chacun pour soi. Le  sauvetage que certains doivent à eux-mêmes;  d’autres au concours d’un héroïque pèlerin de  passage; sinon, en définitive, au bon Dieu, seul.  «Mon heure n’était pas encore venue», déclarera,  lucide, sans doute, l’un des survivants sur une  quelconque chaîne de télévision satellitaire  d’information.
Une journée après le drame, l’on pouvait encore se  rendre compte, sur place, de l’ampleur du désastre.  Certains cadavres, sous l’effet de la chaleur, avaient  déjà commencé à se décomposer; laissant planer, dans l’atmosphère sacrée de  Mina, les relents pestilentiels  de la mort. Les corps, comme  l’illustrent des vidéos volées  par des pèlerins, smartphone  en main, sont uniquement  vêtus de l’“ihram” rituel, mince  voile pudique de circonstance.  La scène est difficilement  soutenable. Surtout pour ceux  qui, venus avec leurs proches  au Hajj, reconnaissent les leurs  parmi les morts. Des larmes  coulent sur leurs joues et se  mêlent au sang et au sable  brûlant du désert arabique.


Mais ceux-là sont les plus  chanceux, car le père, la mère,  l’enfant ou l’ami aura droit  à une sépulture individuelle.  Les autres, certainement, dont  personne n’a pu deviner les traits ou se rappeler la familiarité, ne  pourront connaître que le repos  dérangé d’une fosse commune,  aux côtés de leur compagnons  de sort venus pousser un dernier  râle sur l’autel de l’obligation  religieuse.
Mais que s’est-il donc passé?  Tantôt, ce serait «la grande  chaleur et l’état de fatigue des  pèlerins», comme l’expliquait,  à la presse, le porte-parole du  ministère de l’Intérieur saoudien,  le général Mansour Turki.


Défaillances d’organisation
Tantôt, plusieurs chemins  auraient été fermés pour  laisser, notamment, le passage  à Mohammed ben Salmane, le  prince héritier du trône saoudien,  en pèlerinage, lui aussi, cette année. Le grand mufti saoudien,  le cheikh Abdel Aziz Al-Cheikh,  lui, a tout simplement imputé  le drame à un coup du «sort»  et du «destin». L’enquête, en  tout cas, que le gouvernement  saoudien a promise «rapide et  transparente», devrait, à ce titre,  livrer davantage d’éléments.  Mais l’on peut déjà, cela étant,  faire mention de nombreuses  défaillances observées au niveau  de l’organisation.


Souci humain
Celle-ci avait, déjà, été pointée  du doigt quelques jours avant  le Hajj, lorsqu’une énorme grue  s’était, le 11 septembre 2015, du  fait d’une tempête impromptue  dans le ciel de la Mecque,  abattue sur la tête de centaines de personnes dans l’enceinte de  la Grande mosquée de la ville  sainte.


Si l’accusation à l’encontre des  autorités saoudiennes sourdait  tout au long des jours ayant  fait suite au drame, seul l’Iran,  l’ennemi régional de l’Arabie  saoudite, a franchi le pas. Il  faut dire que plus d’un tiers  des victimes sont iraniennes.  Présent à l’Assemblée générale  de l’Organisation des Nations  unies (ONU), le président iranien,  Hassan Rohani, a appelé l’Arabie  saoudite à assumer ses pleines  responsabilités dans le drame.  Une accusation, en somme,  mettant en cause directement  le régime saoudien, à laquelle  ce dernier a rétorqué en faisant  porter le chapeau aux pèlerins iraniens, principaux responsables,  à ses yeux, de la catastrophe de  Mina.


Mardi 29 septembre 2015,  une partie des morts iraniens  devaient être rapatriés. Mais le  rapatriement a, cela dit, pris du  retard. Par la voix du guide de  la Révolution de la République,  Ali Khamenei, l’Iran a menacé  de réagir «durement». Le  pays asiatique a, par ailleurs,  également demandé d’être  associé à l’enquête.


Morts marocains
Au Maroc, le souci était moins  politique qu’humain. En effet,  parmi les deux millions de  musulmans qui se rendent  chaque année au Hajj, plusieurs milliers sont Marocains.  Aussitôt le drame de Mina  ébruité, le roi Mohammed VI  a appelé, au téléphone, son  homologue saoudien Salmane  ben Abdelaziz, pour s’enquérir  du développement de la  situation sur le terrain; surtout  pour prendre des nouvelles  des pèlerins nationaux, dont  plusieurs s’étaient évaporés  dans la nature dans la foulée de  la tragédie.


L’inquiétude était, alors, à son  comble, d’autant qu’un chiffre,  initialement publié par l’agence  de presse française, AFP, avait  fait état de 87 morts parmi les  Marocains. Un bilan porté au  double, même, par certains  médias nationaux, avant que le ministère des Habous et des  Affaires islamiques, en liaison  permanente avec l’ambassade  du Maroc en Arabie saoudite, ne  le ramène à trois morts. Entretemps,  le ministre de l’Economie  et des Finances, Mohamed  Boussaid, qui préside, cette  année, la délégation officielle  marocaine pour le Hajj, et le  président du bureau des pèlerins  marocains, supervisaient, sur  place, les recherches.


Lundi 28 septembre 2015,  dans une liste diffusée, auprès  des médias nationaux, par le  ministère des Affaires étrangères  et de la Coopération, on  dénombrait plus de 34 disparus.  Ceux-ci pouvaient être soit  hospitalisés dans la région de la  Mecque, soit, malheureusement,  pour leurs familles, décédés.  Quatre d’entre eux furent, hélas,  formellement identifiés en tant  que tels, après que des membres  de la communauté marocaine en  Arabie saoudite se soient déplacés  dans la morgue d’Al-Moussaiem pour prendre des photos des  victimes et les diffuser sur les  réseaux sociaux, afin que cellesci  puissent être reconnues par  leurs proches.  Il faut noter, là, le rôle essentiel  joué par ces réseaux dans  l’identification des victimes.
Plus que jamais, ils sont appelés  à jouer un rôle prépondérant  dans les drames. Mercredi 30  septembre 2015, le ministère  des Affaires étrangères et de  la Coopération dénombrait dix  morts et huit blessés parmi les  pèlerins marocains. Une liste,  comprenant le nom des pèlerins  disparus, est constamment  actualisée sur le site web du  ministère, et celui-ci, poursuivait  un communiqué du département,  maintient un contact permanent  avec les familles.


Contact permanent
D’ici là, la question se pose sur  l’organisation du Hajj par l’Arabie  saoudite. Valeur aujourd’hui, la  charge semble, en effet, d’une  ampleur trop large pour les  seules épaules du royaume du  golfe arabo-persique. Certains  en appellent à des opérateurs  privés, auquel les autorités  saoudiennes pourraient déléguer  tout le cérémonial entourant la  saison du pèlerinage. D’autres,  plus nombreux, à l’instar de  l’Iran, encore lui, à l’implication  active de l’Organisation de la  coopération islamique (OCI), qui  rassemble l’ensemble des pays  majoritairement musulmans. Le  Qatar, pour sa part, va plus loin,  et se propose même d’organiser  le prochain pélerinage. Une  charge dont on se demande bien  comment elle peut l’assumer.  Les lieux saints relevant de la  souveraineté saoudienne.  En attendant, la mort pourrait  encore longtemps continuer de  faire planer son ombre macabre  sur la Mecque.


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