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L'AVENIR DU PAYS HYPOTHÉQUÉ

L'abandon scolaire prend des proportions inquiétantes

En plus de grever le Maroc du plein potentiel d’une partie non négligeable de ses forces, la situation actuelle reste d’abord socialement explosive.

“Chaque enfant qu’on enseigne est un homme qu’on gagne”, écrit, en exorde d’un de ses poèmes les plus fameux, Victor Hugo. En tout état de cause, le Maroc est, chaque année, en train de perdre des centaines de milliers de ses citoyens. Plus précisément entre 2015 et 2018, ce sont quelque 1,8 million d’élèves qui se sont retrouvés, et ce de façon irréversible, au ban de l’école: 508.303 en 2015, 407.674 en 2016, 417.597 en 2017 et 431.876 en 2018. Ces chiffres, dévoilés par le Conseil supérieur de l’éducation, de la formation et de la recherche scientifique (CSEFRS) dans l’Atlas territorial de l’abandon scolaire qu’il a fait publier le 25 novembre 2019, effarent à plus d’un titre, en ce qu’ils ne recouvrent pas seulement une réalité que tout un chacun peut, s’il se donne la peine, apprécier de visu et dont les pouvoirs publics ne font depuis belle lurette pas mystère, mais ils sont d’autant plus marqués par genre et par milieu (lire l’article de Aissa Amourag, page 9). Ainsi, si l’on est une fille et qu’on vit dans la campagne, on a moins de chances de poursuivre ses études jusqu’à ses 15 ans, âge correspondant à la limite obligatoire pour fréquenter les bancs d’une école, dans la mesure où 5,6% des filles rurales n’arrivaient pas à passer le cap des études primaires en 2018.

Ce qui ne veut pas dire que les garçons sont en reste, puisqu’eux aussi sont massivement concernés par le phénomène, surtout dans les villes (8,4%, contre «seulement» 6,1% pour les filles). Globalement et à mesure qu’on passe d’un cycle d’enseignement à un autre, le risque d’abandonner s’accentue: jusqu’à 14,9% en moyenne au lycée en 2015, contre un maximum de 5,2% au primaire la même année.

Les fins de cycles scolaires, à savoir la sixième année du primaire, la troisième année du collège et la deuxième année du baccalauréat, sont, à cet égard, les plus désastreuses -respectivement 12,4%, 19,3% et 17,1% de taux d’abandon en 2018. La conclusion qu’on pourrait en tirer, c’est qu’in fine les élèves marocains ne se valent pas, et qu’il est dans une certaine mesure possible de prédire avec plus ou moins d’exactitude, et ce dès le premier jour d’école, la réussite ou l’échec scolaires d’untel.

On dira là qu’il s’agit d’un fait universellement attesté: dans leur célèbre ouvrage «Les héritiers: les étudiants et la culture», publié début octobre 1964, les sociologues français Pierre Bourdieu et Jean- Claude Passeron ont démontré, données à l’appui, qu’en ce qui s’agit de leur pays par exemple, l’école «redoubl[ait] les inégalités sociales en pérennisant une véritable aristocratie scolaire», et que seuls parvenaient quelque peu à échapper au système de reproduction sociale qu’elle génère les enfants d’enseignants, du fait de l’appétence particulière pour la culture générale et classique de leur extraction. Mais le fait est que cette reproduction sociale est beaucoup plus tranchée au Maroc: avec le développement accru qu’a connu l’enseignement privé au cours des dernières décennies -14,2% des élèves marocains y sont scolarisés, selon ce qu’a révélé début mai 2019 le directeur de la coopération et de la promotion de l’enseignement scolaire privé du ministère de l’Education nationale, Mohamed Dali-, une discrimination par l’argent est également venue s’ajouter et fait que quasiment deux systèmes scolaires parallèles et pécuniairement inégaux coexistent actuellement dans le Royaume.

Cet état de fait avait d’ailleurs conduit début septembre 2014 le Comité des droits de l’enfant (CDE), au cours de l’examen périodique de la mise en oeuvre de la convention internationale des droits de l’enfant par les autorités marocaines, à faire part à ces dernières de son «inquiétude (...) que le système d’éducation [marocain] est «à deux vitesses»». Outre de grever le Maroc du plein potentiel d’une partie non négligeable de ce qui devrait normalement constituer une de ses forces, en l’occurrence sa jeunesse, la situation actuelle reste d’abord socialement explosive et n’est pas sans hypothéquer de façon négative le présent avant l’avenir du pays.


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