Avorter, au prix de sa vie

800 avortements clandestins par jour

La pratique clandestine et illégale de l’avortement est répandue au Maroc. Un business juteux pour certains gynécologues et cliniques privées. Les infractions sont sévèrement punies, s’appuyant sur un texte de loi qui n’inclut pas encore le droit à l’interruption de la grossesse en cas d’inceste et de malformations génitales.

Le 13 juin 2019, la justice a encore une fois donné l’exemple. La loi, c’est la loi. Le tribunal de première instance de Marrakech a condamné six personnes à des peines d’emprisonnement allant de trois mois à deux ans et demi pour avoir pratiqué des avortements clandestins avec des pilules achetées en Espagne. Le principal accusé dans cette affaire, un étudiant en médecine, a écopé de deux ans et demi de prison ferme.

Un jeune pilote, 24 ans, en formation à l’Aéroclub royal de Marrakech, ayant importé clandestinement des pilules abortives d’Espagne, s’est vu infliger un an et demi de prison ferme. Dans le cadre de la même affaire, la Cour a condamné deux autres étudiants en médecine à un an de prison chacun, suspendu trois médecins et condamné respectivement deux autres personnes, dont une femme qui avait elle-même subi un avortement, à trois et dix mois de prison.

Pilules abortives
Les chefs d’accusation ont notamment porté sur l’avortement et la falsification d’ordonnances médicales. Le médicament utilisé par ce réseau, du nom d’Arthrote, ne peut être obtenu que sur ordonnance médicale et sert à lutter contre l’arthrose et les maladies rhumatoïdes. Parmi ses effets secondaires, il provoque des contractions de l’utérus pouvant entraîner la perte du foetus en cas de grossesse. Ce médicament a supplanté un autre, du nom de Artotec, anti-épileptique utilisé comme médicament avortif, célèbre pour ses effets immédiats et son efficacité, et qui a retiré du marché en juin 2018, suite à une décision du ministère de la Santé. Depuis, on essaye de se le procurer autrement, clandestinement s’entend, de France, notamment.

Une pratique illégale
Bref, la justice sévit chaque fois que la loi est violée. Les «hors-la-loi» sont passibles de lourdes peines d’emprisonnement dans un pays qui interdit l’avortement à moins que la vie de la mère soit mise en danger. Sauf cette petite exception, la pratique de l’avortement est illégale dans le Royaume. Les sanctions privatives de liberté peuvent osciller entre six mois et dix ans de prison. Pour pallier cette «insuffisance » réglementaire, en 2016, un projet de loi qui étend les hypothèses légales de l’interruption de grossesse au cas de viol, d’inceste ou en cas de malformations congénitales, a été introduit dans le circuit législatif. Il a été soumis à la Chambre des représentants en juin 2016.

Dans le détail, le projet de loi prévoit l’autorisation de l’avortement lorsque la grossesse représente un danger pour la vie de la mère ou sa santé, lorsque la grossesse est générée par un viol ou un inceste, lorsque la mère est atteinte d’une maladie liée à un déséquilibre mental, ou lorsque le foetus est atteint de maladies ou de malformations génétiques graves ne pouvant être traitées au moment où elles sont diagnostiquées. Depuis 2016, la loi n’a toujours pas été adoptée.

Un secret de polichinelle
Cela n’empêche pas que la loi est, quotidiennement, bafouée. A s’en référer à l’Association marocaine de lutte contre l’avortement clandestin (AMLAC), entre 600 et 800 avortements sont pratiqués illégalement au Maroc chaque jour. Enorme! La plupart de ces cas d’avortement clandestin sont pratiqués dans des cliniques privées et des cabinets de gynécologie. A Casablanca, par exemple, les noms de certains de ces établissements sont un secret de polichinelle. Et les prix sont connus. Entre 2.000 et 8.000 dirhams, selon l’âge du foetus et la complication du cas.

Beaucoup d’encre coule chaque année sur l’interdiction de la pratique de l’avortement au Maroc, un pays musulman qu’on taxe d’arriéré dans ce domaine précis. Et pourtant, dans les pays les plus développés, la cause féminine en ce qui concerne l’avortement, n’est pas mieux lotie. Aux Etats-Unis, les chrétiens évangéliques sont engagés dans une croisade contre le droit à l’avortement. Selon The Washington Post, leur offensive se poursuit particulièrement dans les États conservateurs du sud et du centre du pays, notamment dans le Missouri, où l’unique clinique qui pratique encore des interruptions volontaires de grossesse, à Saint-Louis, est menacée de fermeture.

Le droit à l’avortement est aussi l’objet de très vifs débats en Argentine, où les députés tentent vainement de faire passer un projet de loi libéralisant le droit à l’IVG (Interruption volontaire de grossesse), moins d’un an après son rejet par les sénateurs. Il est vrai qu’il est inacceptable qu’au Maroc, l’IVG soit encore interdite par la loi dans le cas d’inceste et de malformations génitales graves. Sur ce point, il est anormal et aberrant qu’un texte de loi instituant ces cas traîne dans le circuit législatif depuis 2016.


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