Ban ki-moon, l'avocat de diable

Ban-ki-moon-sahara-polisario


“De la Libye vient  toujours quelque  chose de nouveau”.  Le philosophe  grec Aristote aurait pratiquement  pu dire la même chose du Sahara  marocain, en proie à un conflit larvé  depuis plus de quatre décennies avec  l’Algérie par le truchement du Front  populaire de libération de Saguia El  Hamra et du Rio de Oro (Polisario),  l’organisation séparatiste sahraouie.  Le nouveau en l’occurrence dans le  présent cas d’espèce, ce sont ces  déclarations de Ban Ki-moon qualifiant  la présence marocaine dans la région  d’”occupation” à l’occasion de son  ultime tournée dans le Maghreb, du  vendredi 4 au dimanche 6 mars 2016.  Après s’être rendu les jours précédents  dans les capitales respectives de  l’Espagne, le 1er mars 2016, et du  Burkina Faso, le 2 mars 2016, à savoir  Madrid et Ouagadougou, le secrétaire  général de l’Organisation des Nations  unies (ONU) a effectué des visites éclair  en Mauritanie et en Algérie ainsi que  dans les camps de réfugiés sahraouis  établis outre-Moulouya.


C’est la  première fois qu’il fait publiquement  part, du moins officiellement, de son  acquisition aux thèses séparatistes.  Certes, on lui connaissait un certain  tropisme algérien, lui qui a coûte  que coûte tenu à maintenir en tant  qu’envoyé personnel Christopher Ross  -un ancien ambassadeur des Etats-  Unis en Algérie soit dit en passantmalgré  que le Maroc lui ait notamment  en 2012 retiré sa confiance en raison  de sa “ligne de conduite déséquilibrée  et partiale dans de nombreuses  situations”, avait alors notifié le  ministère des Affaires étrangères et de  la Coopération marocain.


Thèses séparatistes
L’usage veut en effet qu’un diplomate  de cette fonction ait le plébiscite de  l’ensemble des parties concernées.  L’Algérie avait d’ailleurs à ce titre  fini par avoir raison en 2008 du  prédécesseur de M. Ross, Peter van  Walsum, parce que ce dernier avait jugé  l’option d’une séparation du Sahara  d’”irréaliste”. Par ailleurs en 2014, Ban  Ki-moon avait appelé à l’instauration  d’un “mécanisme de surveillance des  droits humains soutenu, indépendant  et impartial” au Sahara, atteignant par  là même de façon flagrante et abusive  à l’intégrité territoriale du pays -ce  qui lui avait valu par la suite un appel  téléphonique du roi Mohammed VI en  personne, qui lui avait signifié alors  “l’impératif de préserver les paramètres  de négociations” actuels; c’est-à-dire,  pour reprendre la phraséologie usuelle  du Conseil de sécurité de l’ONU, sorte  de gouvernement de l’organisation,  visant à la recherche d’une solution  politique juste, durable et mutuellement  acceptable au différend.


Mais jamais au jour d’aujourd’hui  le Sud-Coréen ne s’était aussi  ouvertement prononcé en faveur  de l’organisation d’un référendum  d’autodétermination. C’était à l’issue  de ses entretiens avec le secrétaire  général du Polisario, Mohamed  Abdelaziz, samedi 6 mars 2016, dans  les camps de réfugiés. “Aucun progrès  réel n’a été réalisé afin de parvenir  à une solution durable et juste qui  permet au peuple sahraoui d’exercer son droit à l’autodétermination et c’est  ce que demande le Conseil de sécurité  depuis 2004”, a-t-il affirmé à ce sujet,  d’après l’agence de presse algérienne  Algérie presse service (APS); ne faisant  aucunement référence, du coup, au  plan d’autonomie, proposé par le Maroc  en 2007, jugé pourtant à souventes  reprises par les plus hautes instances  onusiennes elles-mêmes de “sérieux”  et de “crédible”.


“Dérapage sémantique”
Des déclarations qui font écho à  d’autres du même acabit tenues en  novembre 2015 par le secrétaire général  de l’ONU et qui ont été qualifiées, mardi  8 mars 2016, de “dérapages verbaux”  par le gouvernement marocain. Celui-ci  a en effet dit dans un communiqué  recevoir “avec grande stupéfaction” les  propos de Ban Ki-moon en Algérie. “Ils  sont inappropriés politiquement, inédits  dans les annales de ses prédécesseurs  et contraires aux résolutions du Conseil  de sécurité”, a-t-il affirmé.


Le terme d’”occupation” semble  notamment avoir fait beaucoup de  mal. Le gouvernement marocain  dit espérer n’y voir qu’un “lapsus”.  “Ce type de dérapage sémantique  porte dangereusement atteinte à la  crédibilité du secrétariat général des  Nations unies”, relève-t-il à ce sujet.  La tournée de Ban Ki-moon devait  pourtant aider à faciliter la relance  du processus de paix dans la région,  alors que s’annonce fin avril 2016 la  réunion annuelle du Conseil de sécurité  devant décider du sort de la Mission  des Nations unies pour l’organisation  d’un référendum au Sahara occidental  (MINURSO) -vraisemblablement dans  le sens de sa prolongation pour une  année supplémentaire encore.


Le processus est à la traîne depuis  2012 et la tenue du neuvième et  ultime round à ce jour de Manhasset,  dans la ville américaine du même  nom. Mais avec ces déclarations,  nul doute que Ban Ki-moon ne fait  qu’envenimer la situation. Et sans  doute est-ce délibérément, lui qui a  tout simplement ignoré au cours de  sa tournée l’étape, pourtant cruciale,  marocaine sous prétexte que le roi  ne se trouvait actuellement pas au  Maroc -le Souverain vient seulement de  rentrer, le 3 mars 2016, après quelques  jours en France. Il a à ce titre annoncé qu’il ne viendra que “plus tard dans  l’année”. Sans doute le refus, net et  catégorique, du Maroc, en novembre  2015, de permettre à M. Ross de se  rendre dans la ville de Laâyoune,  chef-lieu du Sahara, dans le futur lui  est-il resté en travers de la gorge. Le  ministre des Affaires étrangères et de  la Coopération, Salaheddine Mezouar,  avait à l’époque déclaré à l’agence de  presse espagnole EFE que M. Ross “n’a  rien à faire” au Sahara. “C’est hors de  question qu’il se réunisse avec qui il  veut à Laâyoune”, avait-il ajouté.


ban-ki-moon_polisario


Gain de cause
En réponse, l’ONU avait quelques jours  plus tard préféré botter en touche;  expliquant que l’envoyé personnel  de Ban Ki-moon pouvait se rendre au  Sahara quand il le voulait mais que ce  n’était pas prévu à moyen terme. “Il y  a des endroits que Ross n’a pas visités  cette fois-ci, mais une fois encore  comme je l’ai dit c’est à sa propre  discrétion et nous allons continuer  à insister sur sa liberté à visiter ces  zones”, avait alors affirmé le porteparole adjoint de Ban Ki-moon, Farhan  Haq. Une façon comme une autre  de ne pas se déculotter notamment  face à l’Algérie, dont les diplomates  ont vivement protesté aussi bien en  coulisses que dans les médias face à  la décision marocaine. Quoi qu’il en  soit, avec les faits et gestes accomplis  par Ban Ki-moon tout au long de sa  tournée, la diplomatie algérienne  semble avoir au final eu gain de cause.  C’est en faisant le signe de V de la  victoire que le secrétaire général de  l’ONU a atterri dans l’aéroport de la  capitale de l’Algérie, Alger.


Des rapports accablants
Un geste d’un rare cynisme qui a gêné  même au sein de l’organisation, qui  a fait référence dans la légende de la  photo l’ayant immortalisé à un V de la  paix fort improbable, à tout le moins.  Par ailleurs, au cours de sa visite dans  la zone tampon située au-delà du mur  de défense marocain, élevé dans les  années 1980 pour parer aux infiltrations  du Polisario, Ban Ki-moon a tout le  temps été accompagné d’Ahmed  Boukhari, un responsable polisarien  censé représenter le front séparatiste  auprès de l’organisation. De la sorte,  il contribue à accorder une certaine  légitimité aux prétentions séparatistes.  En outre, faisant référence au sort des  réfugiés, Ban Ki-moon n’a nullement  fait mention du sort de plusieurs  femmes séquestrées depuis début  2015 par le Polisario, malgré les  dénonciations répétées à l’encontre  du front de la part de nombreuses  organisations non gouvernementales  (ONG) internationales de défense des  droits humains, ni des détournements  massifs effectués de l’aide destinés  aux camps depuis 1975.


A cet égard,  plusieurs organisations internationales  à l’instar entre autres du Haut-  Commissariat des Nations Unies pour  les réfugiés (HCR), du Programme  alimentaire mondial (PAM) et de l’Office  européen de lutte antifraude (OLAF),  ont produit ces dernières années des  rapports fort accablants en la matière  à l’endroit de la direction du Polisario.  Le communiqué du gouvernement  marocain le souligne d’ailleurs. Il  rappelle également que Ban Ki-moon  n’a aucunement attiré l’attention au  cours de sa visite dans les camps sur  la nécessité de recenser le nombre de  réfugiés.  Ces déclarations doivent-elles pour  autant faire peur au Maroc? En tout  état de cause, pas vraiment. Dans une  certaine mesure, le gouvernement  marocain ne pouvait pas rester  insensible et se devait de réagir  aux propos du secrétaire général  de l’ONU, même 72h plus tard, de  façon ferme et tranchée -mieux  vaut tard que jamais. Mais cela ne  doit pas forcément être interprété  comme un signe d’affaiblissement  de la position marocaine. Après tout,  la communauté internationale sait  pleinement que l’établissement d’une  pseudo-”République arabe sahraouie  démocratique” (RASD) dans la région  ne peut que mettre celle-ci en péril.


La menace terroriste
La France a d’ailleurs officiellement,  mercredi 9 mars 2016, apporté son  soutien, par la voix de son ministère  des Affaires étrangères, au plan d’autonomie marocain. D’autant que  plane actuellement le terrorisme qui  menace de frapper l’ensemble du  Maghreb. M. Ki-moon en est d’ailleurs  lui-même conscient, puisqu’en Algérie,  en faisant scintiller l’épée de Damoclès  des “attaques” de l’Organisation  de l’Etat islamique (OEI) qui sont  susceptibles de frapper n’importe  quand, n’importe où et n’importe qui,  il reconnaît en substance la difficulté  inhérente à l’aboutissement de  l’entreprise séparatiste.


Baroud d’honneur
Son souci en vérité, et lui-même  d’ailleurs n’a pas manqué de l’afficher,  c’est de trouver de nouvelles  perspectives, un “avenir meilleur”  en somme, pour ces Sahraouis âgés  aujourd’hui de “40 ou 41 ans” et qui  toute leur vie n’ont connu que la honte  des camps. “J’entends apporter ma  pierre aux négociations engagées pour  régler ce différend de longue date et  favoriser les pourparlers afin que les  réfugiés sahraouis puissent rentrer  chez eux au Sahara occidental dans  la dignité”, a-t-il déclaré à ce propos.  Il a dans le même sens annoncé une  réunion “prochainement” des pays  donateurs dans la ville de Genève, en  Suisse, “et pour la première fois dans  l’Histoire de l’ONU”, une conférence  mondiale humanitaire en mai 2016 dans  la ville d’Istanbul, en Turquie.


En fait, il faudrait plus voir dans ses  déclarations un baroud d’honneur qu’autre chose. En effet, il s’apprête,  en décembre 2016, à céder la place  à quelqu’un d’autre. D’ailleurs, on se  demande pourquoi il n’a pas tenu un  tel langage tout au long de ses deux  mandats.


Sans doute voudrait-il que l’on retienne  de lui qu’il a essayé tant bien que mal de  trouver une issue définitive au conflit,  du moins si l’on considère ses ultimes  mois en tant que secrétaire général.  Pas sûr cela dit que cela contribue  véritablement au dénouement de la  situation. Ces déclarations ne font tout  compte fait que compliquer davantage  la tâche de son successeur.


Laisser un commentaire

Merci de cocher cette case