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Benkirane: "Je reviens"


Une nouvelle épreuve pour le PJD et la majorité


Il donne écho aux critiques royales mais en imputant la situation aux conditions originelles de la formation du cabinet El Othmani.

C’est fait: Benkirane compte reprendre du service. Lors d’une rencontre avec les MRE de la jeunesse de son parti, dimanche 13 janvier 2019, à Salé, il a déclaré qu’après «une mure réflexion», il allait revenir à la politique. Mais était-il vraiment en dehors de ce champ? S’il a surtout axé son intervention sur la situation judiciaire du député Adelali Hamieddine, puis sur la parlementaire Amina Mae El Ainine, empêtrée dans son histoire de tenue à Paris sans voile, il avait sans doute d’autres intentions qu’il a rendues publiques à cette occasion. Il estime qu’il lui faut revenir au premier plan. Pour faire quoi? Et contre qui?

Discours enflammé
Le cheminement de cette décision a été long, marqué par des hésitations, des velléités réprimées, des réactions compulsives parfois. Mais, en son for intérieur, il n’a jamais admis son déclassement et sa marginalisation. Un processus double. Le 15 mars 2017, il a remis son tablier –même pas au Roi en personne– mais à des conseillers du Souverain qui l’avaient reçu au palais royal de Casablanca. La pilule a été amère; et, d’ailleurs, il a refusé de leur remettre la lettre qu’il avait préparée pour la remettre en mains propres au monarque. Neuf mois après, lors du 8ème congrès de son parti, les 9 et 10 décembre, il perd également la direction du PJD au profit de Saâd Eddine El Othmani, qui lui a d’ailleurs succédé à la tête du gouvernement, le 5 avril. La question de son double mandat en qualité de secrétaire général depuis 2008 empêchait une nouvelle candidature exclue par les statuts. Son éviction n’allait pas s’arrêter là. Elle allait en effet se prolonger et se vérifier de nouveau avec le ratage de son retour politique par le biais du MUR (Mouvement unicité et réforme), qui est la plateforme et le bras idéologique de la formation islamiste. Lors des assises du 6ème congrès, tenu à Rabat, Abdelilah Benkirane est arrivé dernier sur une liste de cinq candidats, Abderrahim Chikhi se voyant accorder un deuxième mandant à la tête du mouvement.

Ferveurs critiques
Sur ces bases-là, peu encourageantes au premier abord, comment expliquer que Abdelilah Benkirane décide de mettre fin à une sorte d’exil, pas vraiment volontaire mais plutôt subi? Il faut dire que, sur le terrain, il était moins isolé qu’il n’y paraît. Lors du congrès de la jeunesse du parti, le 3 février 2018, il prononce un discours enflammé devant un auditoire acquis depuis des lustres et qui même l’adule. Il a ainsi tiré sur tout le monde –ou presque. Parmi ses cibles, la première, Aziz Akhannouch, son ministre de l’Agriculture dans l’ancien cabinet. Il l’apostrophe en lui demandant «quelle voyante (lui) a dit qu’il allait remporter les élections de 2021… et qui vous en a donné la garantie?».

Il a ensuite enfoncé le clou, si l’on ose dire, en le mettant en garde contre le danger, du «mariage entre politique et affaires» et en l’invitant à ne pas répéter «la triste expérience de ce fameux parti», une allusion PAM. Il s’en est également pris aux «hommes d’affaires meilleurs gestionnaires que les hommes politiques quand ils gèrent leurs sociétés, leur argent et la bourse», mais «seuls les hommes politiques savent se comporter avec les citoyens». Il n’épargne pas non plus au passage l’USFP, opposée à la réforme de la retraite des parlementaires «au point d’en arriver à “l’baltaja”». Et de conclure: «s’il le faut, ce gouvernement mettra la clé sous la porte, et nous sommes prêts à partir». Enfin, il a tenu à rappeler qu’il est «royaliste», voire «plus royaliste que le Roi», mais sans être des «mkhaznia»: «Nous donnons notre avis et nous conseillons».

Durant des mois, Benkirane a observé une certaine discrétion, se bornant à des cartes postales, ici et là, en de multiples occasions. Il n’a franchi un pas supplémentaire dans la perspective de son retour que voici trois mois, le 14 octobre 2018, en recevant à son domicile la jeunesse de son parti. Ses déclarations, filmées en direct sur la page Facebook de cette organisation, expriment de nouveau bien des ferveurs critiques. Les unes visent les ministres PJD qui «commencent à profiter de leurs positions, qui disent que tout va bien et se défendent alors que certains d’entre eux exercent une sorte d’intimidation au sein du parti.» D’autres regardent la quête de postes à laquelle la chabiba doit résister, faute de quoi «nous atteindrons la situation dans laquelle se trouvent certains partis politiques aujourd’hui».

Griefs convergents
Abdelilah Benkirane se distingue encore, quelques mois plus tard, en réagissant contre la déclaration du ministre RNI Rachid Talbi Alami, qui, le 22 septembre, lors de l’université d’été de son parti, avait qualifié le PJD de parti destructeur au Maroc. Il y a répliqué en précisant que ce responsable était «profondément immoral … qu’il n’avait pas honte» et que c’est «plutôt la corruption qui est en train de détruire le Maroc». Il a également relevé que la réponse du PJD devait être «plus forte». Enfin, il n’a pas épargné le PAM et son nouveau secrétaire général, Hakim Benchammach, réélu à la tête de la Chambre des conseillers le 15 octobre.

Tous ces faits traduisent un climat passablement délétère au sein d’un gouvernement dirigé par le chef du PJD, Saâd Eddine El Othmani, confronté à deux difficultés qu’il n’est pas arrivé à surmonter: la fronde de plus en plus marquée de son prédécesseur, Abdelilah Benkirane, et la peine qu’il a à coordonner et à conforter la majorité. Un état des lieux royalement censuré, à différentes reprises, par le Souverain, peu satisfait de l’action du cabinet actuel. Que ce soit au cours de l’année 2017 – avec les discours du Trône ou devant le Parlement ou avec le renvoi des quatre ministres le 24 octobre– ou au cours de l’année écoulée, les interpellations n’ont pas manqué.

Justification rétrospective
Le Roi a dû fixer des délais pour des réformes en instance (formation professionnelle, texte sur la déconcentration administrative) ou encore pour des mesures d’urgence intéressant la rentrée scolaire et le préscolaire. Le retard mis par ce cabinet pour le réexamen du modèle de développement demandé par le Souverain voici plus de quinze mois, le 13 octobre 2017, dans son discours devant le Parlement, témoigne bien de sa difficulté à se hisser au niveau de ses responsabilités.

La situation est paradoxale parce que le Roi et Benkirane partagent globalement la même évaluation du travail gouvernemental. Mais si leurs griefs sont convergents, ils ne le font pas pour les mêmes raisons. Pour le Souverain, il faut accélérer le rythme des réformes, suivre au plus près l’application des réformes, activer les chantiers prévus et rendre des comptes. Comme cette reddition n’est pas faite par le Parlement, c’est au Souverain que remontent tous les dossiers, une sorte de subsidiarité renversée au profit du «haut» parce que les organes constitutionnels en responsabilité sont défaillants.

Pour Abdelilah Benkirane, ce gouvernement ne trouve pas grâce à ses yeux mais c’est que différents facteurs ne pouvaient que pousser dans ce sens. Il a ainsi attendu quelque dix huit mois pour dresser un état pas positif du bilan gouvernemental. Il donne écho aux critiques royales mais en imputant la situation aux conditions originelles de la formation du cabinet El Othmani. Il trouve là une justification rétrospective de son refus de s’appuyer sur les composantes d’une telle majorité. Pour lui, la formule retenue – surtout avec l’adjonction de l’USFP de Driss Lachgar– ne pouvait que compromettre les chances du gouvernement.

Mais Benkirane ne se borne pas à ce seul aspect. Ainsi, alors que la question n’est pas à l’ordre du jour, le voilà qui prend position pour la première fois sur le plan institutionnel: celui du pouvoir royal. Il se prononce en termes clairs sur le rôle du Souverain: «le Roi doit régner et gouverner». Il critique dans cette même ligne ceux qui –telle la gauche– qui demandent l’instauration d’une «monarchie parlementaire».

Et de justifier sa position par la nécessité de faire face et de relever les grands défis auxquels est confronté le Royaume. Une conviction sincère chez lui? Ou une posture, une manoeuvre tactique et opportuniste pour donner des gages de loyauté voire d’allégeance? Dans le périmètre du champ makhzénien, pourrait-on dire, Benkirane entend se redéployer de nouveau pour y préserver sa place…

Une fronde ingérable
En ce début d’année 2019, les regards et les calculs se tournent de plus en plus vers les élections de 2021. Le RNI s’active de nouveau après un passage à vide lié au boycott du printemps dernier, qui a porté atteinte à l’image de son président, Aziz Akhannouch. Le parti paraît se remobiliser en vue de l’agenda électoral de 2021. La polarisation qui se précise rappelle celle qui avait marqué en 2016 l’affrontement Benkirane–Ilyas El Omary, alors secrétaire général du PAM. Aujourd’hui, ce dernier est substitué par Aziz Akhanouch.

Et les autres responsables? Saâd Eddine El Othmani et ses alliés? Ce qui paraît se dérouler, n’est–ce pas un pré-positionnement Benkirane-Akhannouch, une sorte de match retour de la fin 2016 et du début 2017, qui avait conduit in fine à l’échec du Chef du gouvernement sortant, désigné sans succès pour sa reconduction?

Si Benkirane entend revenir au centre la vie politique, il ne pourra pas le faire avec le maintien en l’état de la majorité. Pas davantage, il n’aura de marge de manoeuvre s’il continue une «fronde», pas forcément ingérable. Mais c’est l’affaire Hamieddine qui risque dans les prochaines semaines de cristalliser les contradictions au sein de la formation islamiste. Les dirigeants du PJD ont apporté leur soutien à ce parlementaire, membre du secrétariat général et vice-président du conseil national. Mustapha Ramid a même critiqué un procès «politique», Saâd Eddine El Othmani a fait part de ses réserves et de son incompréhension à propos d’une procédure nouvelle dans le cadre du procès Benaïssa Aït El Jid, cet étudiant d’extrême gauche décédé en 1993 par suite d’une rixe avec les étudiants islamistes, dont Hamieddine.

Quelles seront les conclusions de la procédure judiciaire dont l’instruction reprend le 12 février 2019, à Fès? Seront alors en cause deux faits: la réalité de l’indépendance du pouvoir judicaire et le ressenti de l’arrêt de la chambre criminelle de la cour d’appel. Une épreuve d’instrumentalisation pour la formation islamiste, qui fait déjà état d’une forte campagne d’instrumentalisation et de déstabilisation...

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