BENKIRANE TOMBÉ EN DISGRÂCE AUPRÈS DU PALAIS

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Peut-être bien que le chef de gouvernement,  Abdelilah Benkirane,  pourrait passer actuellement  ses derniers mois à la fonction.  Les prochaines élections législatives, qui  doivent déboucher sur la constitution  d’une nouvelle majorité à la chambre des  représentants, chambre basse du parlement,  et ce faisant la formation d’un  nouvel Exécutif, sont prévues pour le 7  octobre 2016.


Un scrutin dont le Parti de la justice et du  développement (PJD), dont M. Benkirane  est encore pour une année au moins,  jusqu’en juillet 2017, secrétaire général,  demeure à l’heure actuelle favori; ce qui  fait par conséquent de ce dernier un candidat  en puissance pour une éventuelle  nouvelle nomination. Le baromètre politique  rendu public, en mars 2016, par le  réseau associatif Tariq Ibnou Ziyad Initiative  (TIZI) et l’institut d’études de marché  Averty en faisait d’ailleurs, à hauteur de  45%, fortement pressenti pour assurer  de nouveau au lendemain des élections  la primature, bien loin, de 30 points, de  son principal vis-à-vis attendu, le secrétaire  général du Parti authenticité et modernité  (PAM), Ilyas Elomari (15%). Mais  il semble que de jour en jour, le mécontentement  du roi Mohammed VI à l’égard  de M. Benkirane grandit, comme le révèle  l’hebdomadaire français Jeune Afrique  dans son édition du 20 juillet 2016.


Des relations compliquées
Le journal cite “un proche du souverain”.  Il explique que “Mohammed VI a laissé  début juillet (2016, ndlr) filtrer son mécontentement  à l’encontre d’un chef du  gouvernement qui, tout en jurant de sa  loyauté envers la monarchie, “se comporte  en opposant le week-end venu,  lors des réunions et meetings du PJD”.”  Une première pratiquement depuis l’entrée  en fonction de M. Benkirane. On savait  bien sûr les relations entre les deux  parties compliquées.


D’autant que le PJD n’a jamais vraiment  été en odeur de sainteté dans les couloirs  du Palais royal: l’actuel conseiller du  roi, Fouad Ali El Himma, en faisait même  dans une émission sur la chaîne de télévision  nationale 2M en 2007, alors qu’il  s’apprêtait moins d’une année plus tard  à lancer le PAM, l’ennemi à abattre. Mais  depuis que le parti de la lampe a accédé  au gouvernement en 2012, surtout après  le remaniement ayant amené le remplacement,  en 2013, du Parti de l’Istiqlal (PI)  par le Rassemblement national des indépendants  (RNI), la tendance semblait  plutôt à l’apaisement de part et d’autre.


M. Benkirane n’hésitait d’ailleurs plus  dès lors, après des premiers mois polémiques  où il avait continué comme avant  son élection à s’attaquer de front à certains  centres de décision nationaux, à se  faire plus royaliste que le roi, en déclarant  à l’envi, aussi bien à des média nationaux  qu’étrangers, que le Maroc avait  la chance d’avoir à sa tête un chef d’Etat  comme Mohammed VI.


Lui n’avait aucune ambition, expliquait-il,  de gouverner le pays, comme pouvait le  laisser penser une interprétation libérale  de la Constitution de 2011: ce rôle devait,  ajoutait-il, rester dévolu au Souverain,  dont il se disait un serviteur parmi  tant d’autres. Mais l’approche des élections  semble avoir sensiblement changé  la donne: ainsi depuis quelques mois,  M. Benkirane ne manque plus une seule  occasion de pourfendre un prétendu  complot à son encontre, qu’il qualifie de  “tahakkom” (contrôle, en langue arabe).  C’est-à-dire, déclare-t-il en substance,  que l’administration aurait à son sens  un agenda visant à reprendre en main  le champ politique national, comme au  temps des années de plomb.


Des accusations graves
Une situation qui, poursuit-il, supposerait  la minoration du rôle du PJD dans  ce même champ, et la promotion plutôt  de partis à l’instar du PAM, principalement,  ou encore du RNI. Des accusations  graves en ce qu’elle mettent en  cause, à l’international, la crédibilité du  choix démocratique au Maroc, et par là  même peuvent éventuellement affecter  des questions sensibles à l’instar du  Sahara: en effet, comment se peut-il  qu’un chef de gouvernement, jouissant  supposément de la légitimité des urnes,  ne puisse avoir aucun ascendant en pratique  sur son ministre de l’Intérieur?


Une lecture manichéenne
De quoi résolument ranger le Royaume  au rang des démocraties de façade faisant  florès ici et là dans le Tiers-monde.  Toujours est-il que M. Benkirane semble  avoir dépassé les bornes en affirmant fin  juin 2016 devant la jeunesse de son parti,  la Jeunesse de la justice et du développement  (JJD), qu’il y avait deux Etats  dans le Royaume; l’un officiel, dirigé par  le Souverain, et l’autre “parallèle”, dont  il ignorait, détaillait-il, la véritable allégeance.  Une lecture qui rappelle plutôt  le contexte de la Turquie, dont le PJD est  proche de l’actuel parti au pouvoir, au  passage homonyme, et qui demeure in  fine contestable: elle est surtout manichéenne  et du reste, dangereuse.


Un pan important de l’Etat se retrouve  ainsi, de façon discutable, mis au ban.  Qui plus est, la situation diffère bel et  bien, dans les faits, au Maroc. M. Benkirane  n’a, depuis, pas fait machine arrière.  Il soutient même toujours le même point  de vue. Qu’attendre donc des prochains  mois? M. Benkirane n’a sans doute jamais  semblé, depuis sa nomination, avoir  été dans le coup. Bien des fois il a paru  dépassé. Le costume (et la cravate, qu’il  refusait auparavant de porter, qui va  avec), trop large pour ses épaules. Tantôt  taxant ses adversaires -imaginaires?-  de “crocodiles”, tantôt de “démons”, il  s’est, au lieu de prendre vraiment ses  responsabilités et assumer son plein rôle de chef de l’Exécutif, constamment figé  dans une posture somme toute victimisante,  qui peut-être au départ a convaincu  la population, mais qui au demeurant  perd au fil du temps de sa pertinence.  On se rend compte enfin que le PJD,  malgré ses atours moraux, n’est qu’un  parti comme les autres: l’objectif premier  demeure tout compte fait de perdurer  le plus longtemps possible au pouvoir,  quitte à renoncer au final au slogan de  lutte contre la corruption dont la formation  s’était pourtant faite le héraut effarouché  au plan national -M. Benkirane  avouait même cyniquement en janvier  2016 à la chambre des représentants  avoir échoué à ce titre.


”Agaçantes indiscrétions”
Les “dérapages”, si l’on ose dire, à répétition  de ce dernier dérangent par ailleurs  au plus haut point: Jeune Afrique,  transcrivant toujours le témoignage de  l’entourage royal, qualifie ainsi d’”agaçantes  indiscrétions” la révélation par  le chef du gouvernement de la montre  offerte à sa mère par Mohammed VI  au retour de la visite royale officielle en  2013 aux Etats-Unis. “Sa Majesté n’apprécie  pas que l’on divulgue le contenu  de ses entretiens, encore moins celui de  ses gestes privés”, rapporte-t-il dans la  bouche de son interlocuteur. D’autres propos sont en outre jugés “particulièrement  irresponsable”, notamment la  déclaration du chef du gouvernement  où il claironne, en avril 2016 dans la ville  de Salé, rester contre vents et marées  fidèle au roi “même si me  jette en prison”.


M. Benkirane s’est surtout bâti, depuis  le début de sa carrière politique, l’image  d’un “showman” (lire MHI n°1117, du 8 au  14 mai 2015), et l’intéressé ne semble du  moins pas s’en offusquer: en août 2015,  en campagne dans la ville de Tétouan  pour les communales et régionales, il  se félicitait même d’être “le premier et  dernier chef de gouvernement à   faire rire”; entendre les Marocains. L’opposition,  PAM en tête, a souventes fois  accusé par ailleurs M. Benkirane d’être  plus resté un chef de parti qu’un véritable  homme d’Etat mettant de côté  ses croyances propres pour incarner la  volonté populaire transpolitique qui en  2011 aux législatives l’avait porté là où il  se trouve aujourd’hui.


Son encouragement d’antennes du PJD  à l’instar de la confédération patronale  Amal Entreprises, qu’il avait par exemple  favorisée lors de la visite en 2013 du  président turc Recep Tayyip Erdogan au  détriment de la pourtant plus importante  Confédération générale des entreprises  du Maroc (CGEM), accrédite à titre indicatif  cette thèse. Comment à cet égard  pouvoir jouir de la pleine confiance  royale? Car on ne peut pas dire que Mohammed  VI n’a jamais souhaité déléguer  une partie de ses pouvoirs au chef de  gouvernement.


Une prétendue hostilité à l’endroit du  PJD? Le roi, comme il le rappelait dans  son discours d’ouverture du Parlement  en 2014, n’entre pas dans ce genre de  considérations. Son parti avant tout, clamait-  il, demeure le Maroc, dont il doit en  tant que Souverain assurer la continuité.  S’il décide ainsi possiblement de retirer  sa confiance à M. Benkirane, c’est non  forcément par refus cambré mais parce  que les contingences du moment l’imposent:  le Royaume doit en définitive  pouvoir préserver sa stabilité.


Attributions constitutionnelles
D’ailleurs depuis 2012, il a essayé de  mettre le gouvernement dans les meilleures  conditions, en s’effaçant même  volontairement, comme lors de la crise  ayant conduit au départ du PI, pour permettre  au présent cabinet d’exprimer  pleinement ses vues.


Et même quand il intervient, par rapport  par exemple aux cahiers des charges au  moyen desquels le ministre de la Communication,  porte-parole du gouvernement,  Mustapha El Khalfi, voulait par le  truchement de la Haute Autorité de la  communication audiovisuelle (HACA) islamiser,  au sens politique, la radio et la  télévision publiques, c’est dans le cadre  de ses attributions constitutionnelles,  au titre desquelles il doit veiller au respect  des valeurs civilisationnelles fondamentales.  Imaginer dès lors M. Benkirane  sauter ne semble du coup plus  impossible


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