Le bilan désastreux du gouvernement El Othmani

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Ni croissance ni création d'emploi


Pour l’heure, le bilan de ce cabinet laisse à désirer et il a dû revoir sa copie. Peut-il finalement faire plus et mieux en 2019?

Ce gouvernement est bien à la peine. Il n’arrive pas à opérer les ruptures de nature à enclencher les voies pouvant conduire, à terme, à l’émergence du Maroc. L’attentisme prévaut partout; il pèse sur les conditions d’une véritable relance de la croissance. L’économie, c’est aussi la place accordée à la perception faite par les ménages et les opérateurs économiques. Pour l’heure, c’est ce qu’il faut bien appeler la «sinistrose» qui s’installe. Jusqu’à quand? L’enquête de conjoncture faite par la CGEM, pour ce qui est du baromètre du 3ème trimestre, témoigne bien de cette situation. Ainsi 86% des chefs d’entreprise ont une opinion négative.

Le pourcentage des grandes entreprises est encore plus élevé avec un taux de 95%. Il faut ajouter que 76% des entreprises ne recrutent pas, même si une partie d’entre elles enregistrent ou escomptent une certaine amélioration. Au niveau micro-économique, les opinions positives approchent de 50% mais elles citent en premier leurs difficultés de trésorerie. Si 25% d’entre elles citent un climat d’affaires encourageant, toutes mettent pratiquement en cause la concurrence déloyale, les créances impayées, la fiscalité trop lourde et les difficultés de la compétitivité.

Au plan macroéconomique, les indicateurs sont-ils encourageants? Le déficit commercial à la fin novembre 2018 s’est aggravé de 77% avec un chiffre de 186 milliards de DH; le taux de couverture de la balance commerciale a reculé pour se situer à 57% par suite de la hausse des importations d’énergie de 11,61% (+18%), de biens d’équipement (8%) et de consommation (7%). Les exportations, elles, ont progressé de plus de (9%), tirées par l’automobile (+5,72 milliards de DH), le groupe OCP (+53 milliards de DH), l’agriculture et l’agro-alimentaire (+3 milliards de DH). Les investissement directs étrangers (IDE), eux, ont connu une forte hausse de 36% avec un total de 32 milliards de DH. Dans la balance des paiements, les recettes des transferts de MRE reculent de 1,7% (59,65 milliards de DH) de même que les recettes voyages de 1,8% (49,7 milliards de DH).

Voici quatre ans, le Roi avait appelé de ses voeux la mise en oeuvre d’une politique économique devant faire entrer le Maroc dans le club des pays émergents. Une transformation en profondeur devait se faire. Le Souverain est encore revenu à la charge devant le Parlement, dans son discours du 13 octobre 2017 puis dans celui du 12 octobre 2018. Où est-on dans le réexamen du modèle de développement «pas suffisamment inclusif pour soutenir durablement la croissance», comme l’a encore noté le tout dernier rapport de l’OCDE? Pour 2018, le taux de croissance du PIB serait de 3% et de 2,9% en 2019, après 4% en 2017, 1,2% en 2016 et 4,5% en 2015. L’inflation se situerait en-deçà de 2%. Le besoin de financement est de 3,9% en 2018 et de 3,6% en 2019. D’où le recours à l’endettement international au moins à hauteur de 10 milliards de DH, une opération qui va être lancée sur les marchés au début du mois de janvier 2019. L’endettement public global de l’économie se situe à 83% environ tant en 2018 qu’en 2019, selon les chiffres donnés par le HCP. Au total, l’économie nationale offre le tableau d’une croissance plutôt faible, soumise encore aux aléas pluviométriques.

Endettement public
Elle se distingue par «une offre à faible contenu en technologie et en capacité d’exportation, peu créatrice d’emplois qualifiés et peu contributive à la réduction des inégalités sociales et territoriales», comme l’a déclaré Ahmed Lahlimi Alami, Haut Commissaire au Plan, en juillet 2018 dans son bilan de conjoncture semestriel. Le gouvernement El Othmani, investi à la fin avril 2017 par le Parlement, a-t-il su faire face aux gros problèmes structurels de l’économie? Au plan social, le taux de chômage moyen, de près de 10%, reste élevé chez les jeunes citadins (24%) et les jeunes diplômés (17%). Les fermes orientations royales dans ses trois discours de cette année ont toutes priorisé la question sociale dans son ensemble. Le projet de loi de finances 2019 se veut ainsi social et solidaire, un axe de premier plan partagé avec la réduction des inégalités et le soutien aux entreprises. Les enveloppes consacrées aux secteurs sociaux sont en hausse avec 68 milliards de DH pour l’enseignement et 16 milliards de DH pour la santé. Le programme Tayssir de lutte contre l’abandon scolaire s’est vu attribuer une enveloppe supplémentaire de 1,5 milliard de DH –cet abandon scolaire concerne chaque année quelque 300.000 élèves. Pour ce qui est de la réduction des inégalités territoriales, il est prévu une augmentation des taux de l’IS et de l’IR affectés aux régions à hauteur de 4% à 5%. Des ressources qui viennent s’ajouter aux 8,8 milliards de DH des contributions du budget général de l’Etat, de 8,4 milliards de DH. Sur ces recettes, 10% d’entre elles, soit 840 millions de DH financeront le Fonds de solidarité interrégionale.

La confiance! Voilà le challenge que doit remporter le gouvernement. Le président de la CGEM, Salaheddine Mezouar, l’a martelé dès sont élection à la présidence de la Confédération patronale à la fin mai 2018. Mohamed Boussaïd, alors ministre de l’Economie et des Finances, a repris ce mot d’ordre en juillet, lors de la présentation des grandes lignes du projet de loi de finances 2019. Son successeur, Mohamed Benchaâboun, a mis en exergue cette même préoccupation. La réunion conjointe qu’il a eue avec la CGEM, le 24 octobre 2018, a porté surtout sur une telle exigence. La communiqué commun publié à cette occasion souligne la nécessité de «consacrer une réforme à inscrire dans une loi de programmation fiscale afin de donner de la visibilité aux acteurs économiques et réinstaurer la confiance». Dans cette même ligne, le président de la CGEM a tonné en déclarant que «les entreprises ont besoin d’un choc de confiance». A ses yeux, cette confiance doit être bâtie sur la neutralité de la TVA, la neutralité juridique dans le traitement fiscal et une fiscalité qui n’impacte pas les restructurations d’entreprises. La relance de l’investissement et l’appui aux PME et TPE doivent constituer une priorité. L’Etat s’est engagé pour 2019 à régler la dette liée à la TVA cumulée durant des années au profit des entreprises du secteur privé, une dette de l’ordre de 40 milliards de DH.

Comptes publics dégradés
Le fera-t-il, comme l’a promis Mohamed Benchaâboun? Et avec quelles ressources financières mobilisables alors que le budget 2019 supporte de fortes contraintes avec au final des besoins du Trésor de 27 milliards de DH? Que le déficit budgétaire se soit dégradé en 2018, pour la première fois depuis 2012, avec un taux autour de 3,8% contre 3% prévu, n’est pas moins préoccupant. Une dégradation des comptes publics qui se retrouve également dans le déficit du Trésor de 65,1% en 2017 à 66,7% en 2018 et qui a conduit, au début du mois d’octobre, l’agence de notation Standard & Poor’s à revoir la note souveraine de crédit du Maroc de «stable» à «négative»… Un avertissement bien reçu par le gouvernement El Othmani, qui s’est engagé à maîtriser les équilibres macroéconomiques et à solliciter de nouveau une nouvelle Ligne de précaution et de liquidité (LPL) auprès du FMI d’un montant de 3 milliards de dollars pour les années 2019-2020. Une référence ou plutôt un parapluie du FMI bien nécessaire auprès des marchés internationaux alors que le gouvernement compte sortir à l’international pour un emprunt.

Voici plus d’un an, devant le Parlement, le Roi avait appelé au réexamen du modèle de développement, qui pâtit de plusieurs hypothèques: accroissement des inégalités sociales et territoriales, croissance modeste sans grand impact sur l’emploi… Un an après, le 12 octobre 2018, devant la même institution, le Souverain avait relevé que ce chantier-là n’avait pas avancé. D’où sa décision de mettre sur pied une commission ad hoc devant remettre sa copie dans les trois mois, soit à la mi-janvier 2019. Cet agenda sera-t-il respecté? Nombreuses sont les voix qui en doutent compte tenu du fait que c’est une gouvernance publique et politique qui reste encore problématique. Ce sont en effet des faiblesses structurelles identifiées qui restent à surmonter.

Lesquelles? Le rattrapage du retard de compétitivité par l’innovation (nouvelles technologies, réduction des coûts de production, amélioration de la qualité des produits); l’encouragement du financement privé par la fiscalité en particulier au profit des PME; un capital humain faible et mal valorisé ou sous utilisé (60% de la population active occupée est sans diplôme, 25% des diplômés sont chômeurs) le taux d’activité des personnes en âge de travailler, de 46,4%, est en baisse continue. Il faut ajouter à ce tableau l’urgence d’une profonde réforme du système éducatif.

Éducation et chômage
Le nombre moyen d’années d’études de la population âgée de 25 ans est faible, avec 4,4 ans selon le HCP, une moyenne déclinée autour de grandes inégalités suivant le milieu de résidence et le genre. Le système éducatif est peu efficient avec des ressources financières élevées de 68 milliards de Dh pour 2019, tournées à 80% vers l’éducation nationale, à 17% vers l’enseignement supérieur et à 3,4% vers la formation professionnelle. Une autre hypothèque intéresse la cohérence des politiques publiques, une condition pour donner de l’efficacité à la politique du gouvernement. La question des stratégies sectorielles reste à l’ordre du jour (Plan Maroc vert, Plan d’accélération industrielle, Halieutis, Vision 2020 du tourisme…). Elles doivent être revues et être traduites en «objectifs et priorités clairement définies et partagées», comme le relève le dernier rapport de l’OCDE.

Recadrages et sanctions
Il leur manque un document d’orientation de politique générale à long terme pour «fédérer et arbitrer entre les différentes stratégies sectorielles » –voilà qui rend encore plus nécessaire un nouveau modèle de développement. Enfin, subsiste la nécessité d’une cohérence des stratégies sectorielles; notamment entre la stratégie logistique, l’efficacité énergétique et le transport ou encore entre l’agriculture et les énergies renouvelables ou le tourisme et le développement durable.

La tâche est lourde et elle appelle une forte volonté réformatrice couplée à une capacité de mettre en oeuvre les politiques appropriées. Le Roi a pris la mesure de tous ces dossiers; il a assigné au gouvernement de fermes orientations; il a aussi fixé des délais. Pour l’heure, le bilan de ce cabinet laisse à désirer et il a dû revoir sa copie. Peut-il finalement faire plus et mieux? Le Chef du gouvernement a-t-il le leadership requis pour porter et incarner cette politique? A-t-il le soutien des composantes de sa majorité alors que celle-ci est minée par tant de difficultés de collégialité et de solidarité? Le bilan de son action et les multiples recadrages et sanctions qui ont marqué les vingt mois passés nourrissent bien des interrogations quant à la restauration de la confiance et à la mise en oeuvre d’une politique vigoureuse de relance économique et de création d’emploi.

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