À LA BONNE HEURE !

CABINET EL OTHMANI ACTE II

Une équipe resserrée. Quelques nouveaux visages. Des compétences avérées. Le leader du PJD a réussi la mission qui lui a été confiée par Sa Majesté le Roi. Il a désormais tous les moyens pour redresser la situation du pays et regagner la confiance des Marocains.

Peut-on le nier? C'est avec des sentiments mêlés que l'opinion publique paraît accueillir le remaniement opéré le mercredi 9 octobre 2019 dans le cabinet Saâd Eddine El Othmani. Ce n'est pas un séisme politique; ce n'est pas non plus une forte inflexion modifiant quelque peu les équilibres au sein de la majorité. La place réservée à des profils censés représenter le «sang neuf» que le Souverain a appelé de ses voeux dans le discours du Trône du 29 juillet 2019 est en partie comblée.

Dans le chapitre des «nouvelles compétences», six ministres dans un cabinet de 24 membres, quatre hommes et deux femmes. Il faut bien relever que l'on s'attendait à davantage de changement. Tel n'a pas été le cas pour toutes sortes de raisons cumulatives. Les titulaires en fonction dans de grands secteurs ont été reconduits (Aziz Akhannouch, Moulay Hafid Elalamy, Mohamed Benchaâboun, Saïd Amzazi, Abdelkader Amara, Aziz Rebbah). Il se trouve qu'ils relèvent respectivement du RNI, du MP et du PJD. Des changements intéressent le statut du PPS qui rejoint l'opposition en perdant deux départements (Santé, Habitat) tandis que l'USFP et l'UC ne gagnent pas au change.

La contrainte de la cohésion
A l'issue de la cérémonie de nomination des nouveaux membres, Saâd Eddine El Othmani a expliqué que le changement apporté allait donner plus d'efficacité à l'action gouvernementale. La partie est-elle vraiment gagnée? L'on peut se demander en effet comment les nouveaux ministres, au nombre de six seulement, vont arriver à dynamiser ce que doivent faire leurs dix-sept autres collègues de l'Exécutif. Le Chef du gouvernement va-t-il lui-même corriger et impulser autrement l'action de son cabinet alors que de grands périmètres échappent pratiquement à son arbitrage et à son autorité? Autre contrainte pesant sur le chef de l'Exécutif: la cohésion de la majorité. Force est de rappeler qu'il a eu bien des difficultés dans ce domaine.

Cette dimension politique se démultiplie également quant aux périmètres des uns et des autres. Certains continuent à être dirigés par des responsables de partis. Ainsi, le secteur économique est globalement confié au RNI; il couvre les départements couvrant un large spectre. Il y a là une sorte de préemption et d'assignation qui se renforce; elle s'est opérée en octobre 2013 avec le retour du RNI,-alors dirigé par Salaheddine Mezouar auquel a succédé en octobre 2016 Aziz Akhannouch, par suite du retrait de la formation istiqlalienne.

Retombées électoralistes
La formation islamiste se trouve de nouveau davantage à l'étroit aujourd'hui avec le départ de trois de ses ministres (Lahcen Daoudi, Mohamed Yatim et Mustapha El Khalfi). Ceux qui ont été reconduits dans leurs départements (Abdelkader Amara et Aziz Rebbah) continuent donc dans des secteurs particuliers (Équipement, Transport, Énergie, Mines,...). Le PJD garde également le secteur du Développement social, de la Solidarité et de la Famille (Jamila El Moussali), se cramponnant sur des questions touchant les normes et les valeurs; il prend encore en charge l'Emploi et l'Insertion professionnelle (Mohamed Amkraz) et les MRE (Nezha El Ouafi).

Quelles réformes significatives peut-il y entreprendre? Des alliés du PJD comme le MP, l'USFP et l'UC n'ont pas beaucoup d'espace non plus par suite de cette forte contraction du cabinet. Le MP est cependant le moins touché avec l'Éducation (Saïd Amzazi) et l'Habitat (Nezha Bouchareb), lesquels permettent une certaine visibilité et des retombées électoralistes non négligeables. L'USFP, elle, ne peut prétendre au même gain avec le seul département de la Justice. Comment valoriser cette affectation alors que le système désormais en place a conduit à l'indépendance du pouvoir judiciaire avec la nouvelle Constitution de 2011? La même interrogation se retrouve à propos de l'UC, qui, avec un seul département, est cantonné à deux secteurs tels la Culture et la Jeunesse et les Sports.

L'arithmétique insultée
Dans la nouvelle configuration, les départements dits de souveraineté n'enregistrent aucun changement. Ainsi, le marché gouvernemental n'est pratiquement ouvert aux partis politiques qu'à hauteur de 16 ministères, auxquels il faut ajouter la présidence de l'Exécutif dans un cabinet de 24 membres. Les leviers des politiques sectorielles sont répartis de manière différenciée, inégale même quant à leur périmètre et à leur impact sur les politiques publiques. Si l'on veut affiner davantage, l'on peut encore observer que l'arithmétique n'a pas été respectée, le RNI étant surreprésenté avec 4 ministères pour 38 députés; à la différence de l'USFP et de l'UC, qui n'en ont qu'un seul pour une vingtaine d'élus.

Reste ce que fera ce cabinet remanié. Va-til s'inscrire dans la continuité, dans le droit fil de l'année en cours? Pourra-t-il marquer rapidement le «changement» attendu et annoncé dans le discours officiel? Il faut relever à cet égard que, dès la semaine prochaine, le cabinet, incluant désormais les six nouveaux ministres, va présenter le 18 octobre le projet de loi de Finances pour 2020. Un texte confectionné depuis des mois sans que ceux-ci puissent y apporter des amendements significatifs lors de la discussion budgétaire qui va suivre. Si bien qu'ils n'auront d'autre choix que de défendre puis de mettre à exécution en 2020 des budgets où il n'y aura pas leurs marques respectives. C'est tout aussi valable d'ailleurs pour les autres ministres reconduits. Si bien que l'on peut se demander quelles fortes inflexions vont marquer l'année à venir.

“Décrochage” des partis
S'y ajoute une autre contrainte: celle de l'élaboration à l'ordre du jour d'un nouveau modèle de développement. Le Souverain doit la nommer et installer prochainement la commission en charge de ce chantier -elle avait été annoncée pour la présente rentrée. Elle va alors s'atteler à proposer une vision, des axes stratégiques, des priorités et leurs déclinaisons sectorielles. Une copie qui ne sera prête qu'à l'été 2020 au plus tôt. Restera au gouvernement en place à concrétiser ses recommandations, ce qui ne peut se faire qu'en 2021. Or, cette année-là est celle des élections législatives; et la pratique montre qu'avec un tel agenda, des réformes sont difficiles à mettre en oeuvre.

En perspective, qu'en tirer? Que les années 2020-2021 risquent de prolonger une transition même si l'on peut escompter davantage de dynamisation de l'action gouvernementale. Que l'on observe un processus continu de «décrochage» des partis au profit de l'extension de secteurs confiés à des profils soit «technocratiques », soit de même cursus mais qui se sont vu octroyer tel ou tel parrainage partisan de convenance. Un prépositionnement est en marche sans doute: maintenir le PJD dans une sorte d'enclosure, et ce au profit d'une nouvelle donne réarticulant le champ politique sur des bases de normalisation par rapport à la séquence ouverte depuis 2011.


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