Ce que cache l'affaire Hajar

LES PÉRIPÉTIES D'UNE ARRESTATION

Le malheur de Hajar Raissouni est qu’elle est journaliste, qui en plus travaille dans un journal qui irrite souvent les autorités.

Entamé le lundi 9 septembre 2019, le procès de Hajar Raissouni, une jeune femme âgée de 28 ans, a été repoussé d'une semaine. Accusée d'avortement illégal, de débauche et relations sexuelles hors mariage, les avis divergent pour trancher si Hajar a bénéficié ou pâti de l’appui bruyant, dès le premier jour de son arrestation, d’une poignée de supports médiatiques, notamment électroniques, et d’activistes de la société civile qui ont adopté l’affaire pour relancer un débat quasi agonisant sur l’avortement au Maroc, et surtout l’IGV (interruption volontaire de grossesse), illégale et passible de prison au Maroc, sauf dans le cas où la vie de la mère serait en danger.

Les premiers ont vu en elle un coup médiatique surtout que la jeune femme est journaliste de son état, qui est à ses premières expériences dans le métier après un stage à Al Ahdath Al Maghribiya et un passage plus ou moins long (2 ans) à Attajdid avant de se voir recrutée par Al Yaoum 24, journal électronique appartenant au groupe qui comprend le journal papier Al Akhbar Al Yaoum, lui aussi tristement célèbre par une retentissante affaire de moeurs dont l’acteur est le patron et ex-directeur des deux publications, Taoufik Bouachrine. D’ailleurs, Hajar a intégré Al Yaoum 24 un mois avant l’arrestation de son patron.

Les seconds, eux, ont exploité le statut de Hajar pour chercher un impact beaucoup plus large et retentissant et un moyen de faire pression sur les autorités pour gagner du terrain au sujet de la question de l’avortement et par la même occasion, s’attirer les feux des projecteurs des médias étrangers qui suivent cette affaire de près, parfois sans en saisir les tenants et les aboutissants. Le malheur de Hajar Raissouni est qu’elle est journaliste, qui en plus travaille dans un journal qui irrite souvent les autorités et qu’elle est issue d’une famille d’islamistes leaders du mouvement Attawhid wa Al Islah (Mouvement unicité et réforme (MUR)) à l’image de son oncle Ahmed Raissouni, président de l’Union internationale des oulémas musulmans et ancien président du MUR, qui ont adopté des positions radicales au sujet de la débauche et de l’interruption volontaire de la grossesse pour lesquels Hajar est poursuivie.

Une grossesse indésirable
De retour à cette affaire, l’on se contentera de relater la version officielle, celle du parquet et de la police judiciaire, en l’absence d’autres versions, notamment les déclarations de la mise en cause, du fait que le procès ne fait que commencer. Tout a commencé samedi 31 août 2019. Un jour d’été bien ensoleillé. Nous sommes au quartier Agdal, à Rabat. Des policiers en civil, relevant du service préfectoral de la police judiciaire de Rabat, font le guet devant un immeuble. Ils surveillent les couples qui se rendent au cabinet du docteur Mohamed Jamal Belkeziz, gynécologue obstétrique, situé au deuxième étage, après qu’ils aient eu vent que le médecin en question allait pratiquer ce matin une opération d’avortement clandestin dans son cabinet.

Il est 11h45 quand les limiers de la police aperçoivent un homme monter au cabinet puis en redescendre accompagné d’une jeune femme au visage pâle, essoufflée et souffrante. Soumise à un interrogatoire rapide, selon la version de la police, Hajar craque et crache tout, avouant entretenir une relation sexuelle avec son fiancé qui a fini par provoquer une grossesse indésirable et qu’elle s’est rendue chez le gynécologue pour s’en débarrasser. Elle détenait une ordonnance signée par le docteur Belkeziz où il lui est prescrit des médicaments post-intervention.

Les policiers demandent au jeune couple de les accompagner au cabinet du gynécologue. La secrétaire de ce dernier confirme les propos de Hajar et assure que celle-ci vient de subir une opération d’avortement contre 3.500 dirhams. Les policiers demandent à la secrétaire d’appeler le médecin et de lui demander de venir en urgence. Ce dernier s’exécute. Il regagne son cabinet et se voit confronté aux propos de Hajar et de sa secrétaire. Il finira par avouer qu’il vient de faire subir à la jeune femme une intervention d’aspiration du foetus.

Quelques minutes plus tard, la police scientifique relève les empreintes et les pièces à conviction en vue de l’identification de traces d’avortement clandestin (seringues, gants, tube en verre, pansements portant des taches rougeâtres…). Ces pièces, ainsi que des prélèvements salivaires de Hajar Raissouni et de son financé soudanais, Refaat Alamin, âgé de 37 ans, ont été confiés au laboratoire de la police scientifique à Casablanca.

Entre temps, les éléments de la police judiciaire conduisent le jeune couple à l’hôpital Avicennes, à Rabat. Une première expertise élémentaire a été réalisée le jour même mais étant insuffisante, elle sera suivie d’une seconde plus approfondie lundi 2 septembre 2019. Les aveux de la secrétaire du docteur Belkeziz ont confirmé l’opération d’avortement et que Hajar s’était présentée la veille au cabinet sous une autre identité (Hajar Zaini), se plaignant de douleurs atroces suite à des complications de grossesse, et qu’elle souhaiterait avorter. Elle a aussi déclaré que le jour de l’intervention, Hajar avait rendez-vous à 9 heures et qu’elle avait tardé, ce qui l’a amenée à la joindre au téléphone pour lui rappeler le rendez-vous. Une demi-heure plus tard, Hajar pointe au cabinet et subit illico une échographie qui a démontré que l’âge du foetus ne dépassait guère 7 semaines. Elle avait payé les 3.500 dirhams, contrepartie financière mais, ne disposant plus d’argent pour payer l’échographie, elle a dû appeler Refaat Alamin pour qu'il lui ramène les 700 dirhams nécessaires.

Clinique surveillée
A ce stade de l’enquête, Hajar Raissouni a refusé de signer le PV de son interrogatoire. Selon celui-ci, Hajar rendait régulièrement visite à son financé Refaat. Le couple, qui se préparait à l’annonce de leur mariage, avaient des relations sexuelles consentantes. Hajar aurait découvert juste après l’Aid Al Adha qu’elle était enceinte de Refaat et qu’après l’avoir avisé, ce dernier s’est opposé à l’avortement du fait que leur union légale (mariage) était imminente.

Elle a déclaré aussi que la veille de l’intervention chirurgicale, elle avait remarqué un saignement au niveau de son vagin accompagné de douleurs monstrueuses et qu’elle avait tout expliqué au gynécologue qui, après l’avoir auscultée, a conclu que son état nécessitait une intervention urgente. Dans le PV de la police, il y a des détails «trop précis» sur la relation entre Hajar et son fiancé. On lit que Hajar aurait connu Refaat dans un cadre professionnel en sa qualité d’ex-coordinateur de l’Institut des droits de l’Homme de Genève puis de directeur exécutif de l’Académie suisse des droits de l’Homme et qu’il y a 8 mois, Refaat a rendu visite aux membres de sa famille à Larache et qu’à cette occasion, ils avaient convenu de fêter leur mariage le 14 septembre 2019.

Sensationnalisme médiatique
Or, le Soudanais Refaat aurait fait part d’une version différente. Selon ses aveux, il aurait fait connaissance avec Hajar en février 2019 à la faculté de droit, où elle poursuivait ses études, et qu’ils avaient entretenu une certaine relation d’amitié qui s’est vite développée en relation amoureuse. Le Soudanais aurait déclaré, par ailleurs, qu’il ignorait tout de cette opération d’avortement et que s’il a accompagné Hajar au cabinet du gynécologue le jour de l’arrestation, c’était uniquement pour une échographie à même de déceler la source de ses douleurs ininterrompues.

Quant au médecin, en état d’arrestation comme son infirmier chargé de l’anesthésie et du couple Hajar-Refaat, il s’est cramponné dans ses déclarations que l’opération d’aspiration de l’embryon a été dictée en urgence par la présence d’un hématome vaginal et qu’il pratiquait ce genre d’interventions aussi souvent que la vie de la mère est en danger.

Toujours est-il que cette affaire a été exploitée de manière sensationnelle par certains sites électroniques en avançant le fait que Hajar aurait été même enlevée par la police sur la voie publique. Certains scénarios avancés ont été extravagants à telle enseigne que le parquet a été obligé de sortir de son mutisme et de communiquer autour de ce dossier, en rendant publics des détails qui ont compliqué la position de la journaliste.

Ainsi, le 6 septembre 2019, le procureur du Roi près du tribunal de première instance de Rabat souligne que Hajar Raissouni a été arrêtée en flagrant délit, alors qu'elle sortait d'une clinique surveillée par la police judiciaire sur la base d'informations obtenues sur la pratique habituelle des avortements dans la clinique concernée. Elle n'était donc pas personnellement ciblée, affirme le communiqué. L'arrestation a eu lieu à l'entrée du bâtiment et non sur la voie publique, selon la même source.

Un certain nombre de détails relevés dans les conclusions des expertises réalisées par la section biologie forensique du laboratoire de la police scientifique de Casablanca et le service de médecine légale de l’hôpital Avicennes ont été fournis pour corroborer «la réalité des accusations ». Point positif à relever, le communiqué conclut en soulignant le respect de la présomption d'innocence. Somme toute, infirmer ou confirmer cette innocence est du seul ressort de la juridiction compétente.


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