Le calvaire des Femmes-Mulets

Pour un peu de dignité

Des milliers de Marocaines traversent chaque jour la frontière entre le Maroc et l’Espagne, transportant des dizaines de kilos de marchandises exonérées de taxe. On les appelle les femmes-mulets.

Dans l’enclave espagnole de Sebta, entourée de fils barbelés et de murs, c’est chaque jour la même cohue. Ces femmes marocaines attendent de rentrer chez elles, de l’autre côté de la frontière, le corps plié en deux. Sur leur dos, des marchandises achetées sur le sol espagnol pour ravitailler leur village, leur famille et les contrebandiers. Un travail exténuant qui commence dès l’aube. Dès 5h du matin, les femmes vont jusqu’à Sebta à pied pour aller chercher de la marchandise. Elles se dirigent vers la zone industrielle qui se trouve juste de l’autre côté de la frontière pour faire le plein de produits ménagers, de vêtements ou encore de nourriture afin de les revendre sur les souks marocains. Un vrai commerce qui fait vivre toute la région.

Un bazar quotidien
«Ces sacs sont extrêmement lourds. Cela leur casse surtout le dos», nous explique Mohamed Benaïssa, président de l’Observatoire du nord pour les droits de l’Homme, une ONG marocaine. Dans des draps entourés de scotch, des commerçants chargent eux-mêmes ces femmes (la plupart sont marocains) et elles retournent sur leur pas pour repasser la frontière vers le Maroc. Ces paquets peuvent atteindre jusqu’à 80 kg et ne sont soumis à aucune taxe. Sebta est, en effet, une zone franche et nos douaniers ne taxent que les marchandises arrivant en camion. Mais la charge ne doit jamais toucher le sol. Un business légal qui rapporte quelque 6 millions d’euros à l’Espagne chaque année dans ce territoire minuscule de 19 km2, dépourvu d’industrie.

Elles sont environ 20.000 femmes-mulets à vivre de la frontière avec l’Espagne. Ce bazar quotidien, les autorités espagnoles ont le plus grand mal à le contenir. «La situation est de pire en pire», affirme Manuel Macias, chef de la police espagnole du poste frontière de Sebta, qui constate que les Marocaines sont «de plus en plus nombreuses à vouloir se faire quelques sous avec cette activité».

Un travail de forçat qui permet à peine à ces femmes de gagner de quoi survivre. Ce métier de mule est exercé à 80% par des femmes. Une réalité qui s’explique par le fait que peu d’hommes veulent faire ce travail éreintant. «Ce sont souvent des femmes seules qui transportent les marchandises, car leur statut de mère célibataire est dénigré dans la société. C’est un moyen pour elles de gagner de l’argent et de nourrir leur famille», résume Mohamed Benaïssa.

Préjudices physiques
Ces femmes courageuses sont capables d’enchainer deux allers-retours entre les deux pays dans la même journée, pour un salaire quotidien oscillant entre 100 et 200 dirhams la course. Une somme ridicule compte tenu des préjudices physiques énormes subis par ces femmes. Elles doivent porter des charges pendant des heures souvent plus lourdes que leur propre poids, gravir des pentes et subir les violences des attroupements quotidiens. Nombreuses d’entre elles accumulent des blessures graves, des membres brisés. Pourtant, malgré ces conditions de travail inhumaines, la situation évolue peu. Quand elles se dirigent normalement en file vers la frontière, tout se passe bien. Malheureusement, les autorités des deux côtés leur mettent parfois la pression pour éviter le bazar et cela créé des mouvements de foule, qui créent à leur tour la panique. C’est comme cela que des femmes meurent régulièrement. En 2018, deux femmes d’une quarantaine d’années originaires de Fnideq, sont mortes bousculées.

En 2017, au moins quatre autres porteuses étaient aussi décédées piétinées. Elles sont très nombreuses, mais le nombre d’entrées est limité, ce qui crée des mouvements de foule. Elles sont plus de 20.000 à faire ce travail. Mais en 2017, les autorités espagnoles ont instauré un système de jetons qui n’autorise que 4.000 femmes à passer la frontière chaque jour et elles n’ont le droit qu’à un trajet.

Un commerce mortel
En 2018, sous la pression de plusieurs ONG, qui jugeaient leur conditions indignes, les autorités et les commerçants de Sebta ont lancé une initiative pour que ces femmes utilisent des chariots plutôt que leurs dos abîmés. Depuis, un quota quotidien d’entrée et un système d’alternance entre les hommes et les femmes ont été instaurés.

Des agents de sécurité privée ont récemment été engagés dans la zone commerciale, rémunérés par les autorités de Ceuta et les commerçants locaux. «Les mesures proposées ne règlent pas le fond du problème et restent superficielles», estime, en revanche, Mohamed Benaïssa. «Les diverses formes de violences, de harcèlement et d’exploitation continueront», juget- il. Côté marocain, les autorités ne veulent pas s’attaquer au problème. Il faut dire que ce business profite à tous: qu’ils soient commerçants ou douaniers.


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