Carton jaune pour El Othmani


La colère du Roi


L’insatisfaction royale à l’endroit de Saâd Eddine El Othmani n’est qu’une suite logique de plusieurs mois où le Chef du gouvernement a surtout donné l’impression d’essayer de gagner du temps.

Le temps de la patience est révolu. Saâd Eddine El Othmani devra faire mieux pour espérer retrouver la confiance du roi Mohammed VI. Le Chef du gouvernement a eu droit à un sermonnage en règle de la part du Souverain lors de la séance de travail à laquelle il a participé ce 29 novembre 2018 au palais royal de Rabat et qui a été consacrée au suivi de la question de la qualification et de la modernisation du secteur de la formation professionnelle. Accompagné de huit de ses ministres en plus de la présence des conseillers royaux Omar Azzimane, qui préside par ailleurs le Conseil supérieur de l’éducation, de la formation et de la recherche scientifique (CSEFRS), et Fouad Ali El Himma et de la directrice générale de l’Office de la formation professionnelle et de la promotion du travail (OFPPT), Loubna Tricha, il s’est vu reprocher les «lacunes» caractérisant son projet de programme de qualification de l’offre de formation professionnelle, selon les termes utilisés par le Cabinet royal dans le communiqué qu’il a publié suite à la tenue de ladite séance de travail.

Programme de qualification
Ce dernier a également rapporté que le roi Mohammed VI a mis l’accent sur la maîtrise des sources et des mécanismes de financement du projet en question. «La promotion future secteur doit être réalisée dans le cadre d’une vision complémentaire de réforme du système de la formation professionnelle, en tirant profit des expériences internationales réussies en la matière, particulièrement l’adoption de l’alternance entre la formation théorique et les stages au sein des entreprises, » a-t-il souligné. M. El Othmani et son gouvernement ont pourtant pris plus de deux mois pour élaborer et soumettre leur projet, après que le Souverain ait accepté d’allonger le délai initial de trois semaines qu’il leur avait accordé le 1er octobre lors d’une première séance de travail également consacrée à la formation professionnelle.

Le 27 octobre, le Cabinet royal avait révélé que le Roi avait bien voulu accéder à la demande de l’Exécutif de bénéficier d’un délai supplémentaire «vu l’importance que S.M. le Roi, que Dieu le préserve, ne cesse d’accorder à la promotion du secteur de la formation professionnelle et le souci du Souverain quant à la qualité des programmes et des propositions qui seront présentés,» détaillait la même source. M. El Othmani a donc failli. Son ministre de l’Industrie, du Commerce, et de l’Économie numérique, Moulay Hafid Elalamy, s’est également vu admonester en raison du manque d’avancées observé dans la mise en oeuvre du plan d’accélération industrielle du Souss-Massa, lancé le 28 janvier 2018 dans la ville d’Agadir sous la présidence du roi Mohammed VI.

L’intéressé a été appelé à redoubler ses efforts et assumer ses responsabilités. A quelques exceptions près, le Roi aurait certainement pu en dire autant de beaucoup de membres du gouvernement de M. El Othmani. Ce dernier déçoit, clairement. Un de ses membres, en l’occurrence Mohamed Boussaïd, s’est déjà vu limoger le 20 août 2018 en raison de ses manquements lors de son mandat à la tête du ministère de l’Économie et des Finances, sans compter les responsables mis à la porte le 24 octobre 2017 suite à leur mise en cause, par la Cour des comptes, dans les dysfonctionnements enregistrés dans la mise en oeuvre du programme de développement spatial de la province d’Al-Hoceïma, Manarat Al-Moutawassit (phare de la Méditerranée, en arabe), lancé en octobre 2015 par le Roi dans la ville de Tétouan -les responsables en question sont, pour rappel, le ministre de l’Aménagement du territoire national, de l’Urbanisme, de l’Habitat et de la Politique de la ville, Mohamed Nabil Benabdallah, le ministre de l’Éducation nationale, Mohamed Hassad, le ministre de la Santé, El Houcine Louardi, et le secrétaire d’État à la Formation professionnelle, Larbi Bencheikh.

Sauver les meubles
De mémoire de Marocain, on a certainement rarement vu pire. On ne saurait, certes, jeter la pierre au seul M. El Othmani, dont de nombreux problèmes appartiennent au legs de son prédécesseur aussi bien à la primature qu’à la tête du Parti de la justice et du développement (PJD), Abdelilah Benkirane. On lui doit notamment d’avoir arrêté de nombreux investissements qui, pourtant, auraient pu s’avérer bien utiles, ce afin de satisfaire le Fonds monétaire international (FMI), qui exigeait de lui de réduire le déficit public en échange de la ligne de précaution et de liquidité (LPL) de 6,21 milliards de dollars qu’il avait contractée auprès de lui en août 2012. Beaucoup de chantiers resteront, ainsi, lettre morte, bien que le gouvernement se soit engagé à les mener à terme dans les délais impartis. Lors du conseil des ministres qu’il préside le 25 juin 2017 au palais royal de la ville de Casablanca, le Roi avait ainsi appelé, sur le ton de la réprimande, que ne lui soient plus présentés que des projets au financement bouclé. M. El Othmani n’est pour autant pas exempt de reproche; loin de là. A défaut d’essayer de sauver les meubles comme il le pouvait, ce qui aurait été louable au vu des conditions où, donc, il est entré en fonction, il s’est surtout distingué par sa passivité, de sorte à enfoncer le clou au fur et à mesure. Résultat, le Hirak d’Al-Hoceima a fait des émules à Zagora, Jerada et jusqu’aux réseaux sociaux par l’entremise de la campagne de boycott, depuis le 20 avril, de plusieurs produits de grande consommation.

Même les élèves, pourtant généralement discrets de ce point de vue, expriment depuis plusieurs semaines leur ras-le-bol envers le gouvernement de M. El Othmani, après que ce dernier ait pris la décision, le 26 octobre, de maintenir l’heure d’été toute l’année -certes, selon ce qu’on raconte, sous la pression des milieux d’affaires français qui auraient ainsi voulu que le Maroc s’aligne sur la France en la matière, mais non sans que l’Exécutif ne commette l’impair de mal communiquer.

Majorité sans queue ni tête
L’insatisfaction royale exprimée lors de la séance de travail du 29 novembre n’est donc qu’une suite logique de plusieurs mois où le dirigeant islamiste a surtout donné l’impression d’essayer de gagner du temps, sans pouvoir satisfaire les demandes de plus en plus pressantes d’une grande partie des Marocains. L’on n’oubliera pas d’y ajouter les conditions ayant, à la base, préludé à la formation de ce gouvernement, suite à plus de cinq mois de blocage qui ont, à la fin, donné une majorité hétéroclite, sans queue ni tête.

Sur ce point, les dirigeants des partis aux commandes -le Rassemblement national des indépendants (RNI), le Mouvement populaire (MP), l’Union socialiste des forces populaires (USFP), l’Union constitutionnelle (UC), le Parti du progrès et du socialisme (PPS), en plus donc du PJD- ne cessent presque plus d’échanger les «amabilités», au point que d’aucuns s’attendent à une potentielle implosion bien avant la fin prévue du quinquennat, en 2021. Mais à bien y penser, ce ne serait pas forcément la pire des choses...

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