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COHABITATION À GÉOMÉTRIE VARIABLE

Monarchie, PJD, partis "administratifs"

Il y a donc des cohabitations en cours, leur évaluation, ou leur reddition de comptes, si l’on préfère, se faisant avec les élections de 2021.

Par-delà les législatures successives, quel grille de lecture retenir? L’on peut, pour commencer, s’en tenir à un schéma binaire avec, d’un côté, la majorité et, de l’autre, l’opposition. Est-ce tellement explicatif? Voire. Le mise en perspective historique couvrant les quelque cinq décennies écoulées est peut-être plus opératoire. Dans une première phase, allant jusqu’au cabinet d’alternance en 1998, la vie politique nationale était axée sur une bipolarisation avec la monarchie relayée par des partis dits «administratifs» (FDIC en 1963, puis RNI, MP, UC) et, en face, les formations issues du Mouvement national (Istiqlal, USFP, PPS). Les entre ces deux pôles ont été passablement heurtés. Le rapport de forces était favorable à la monarchie par suite du renvoi du gouvernement Abdallah Ibrahim en mai 1960, de la prépondérance du pouvoir royal consacrée par la première Constitution de décembre 1962, puis l’état d’exception (juin 1965/ juillet 1970).

Compromis consensuel
Avec le gouvernement du socialiste Abderrahmane Youssoufi (mars 1998- octobre 2002) se réalise enfin un compromis supplantant des décennies de rivalité. Il a été question en cette occurrence d’une «alternance consensuelle ». Une qualification discutable parce qu’elle n’a pas procédé des urnes comme le serait toute alternance démocratique. Les partis de la Koutla ne totalisaient en effet que de 102 sièges parlementaires sur 325 formant la Chambre des représentants. Et ils ont dû s’allier avec le RNI et le MP, dénoncés depuis la fin des années soixante-dix comme une création de l’administration sur la base d’élections ni sincères ni régulières ni transparentes. La mise sur pied de ce «montage» soutenant un tel compromis n’a pu se faire qu’avec la garantie royale donnée d’une majorité durant trois ans. La nomination de Driss Jettou, qui a succédé à Youssoufi en octobre 2002, témoigne du fait que l’alternance consensuelle n’a pas conduit une alternance démocratique, même si l’USFP s’était classé en tête aux élections législatives du 27 septembre. Premier ministre sortant, ce responsable de l’USFP avait critiqué à cette occasion le non-respect de la «méthodologie démocratique»... En tout cas, de 1998 jusqu’au cabinet Benkirane nommé le 3 janvier 2012 – soit quatorze ans- ce sont les mêmes formations qui forment la majorité, soit celles de la Koutla avec le RNI et le MP. A noter encore que l’UC n’en fait pas partie de même que le FFD de Thami El Khyari ni le PSD, qui a rejoint l’USFP en 2005.

Un principe consacré
Avec les élections législatives du 25 novembre 2011, s’opère un grand bouleversement dans le système partisan qui prévalait alors. Le PJD remporte 107 sièges et surclasse le PI (60), le RNI (52) et le PAM (47), nouvellement créé en février 2009. Voilà bien une donnée majeure parce que le parti de Abdelilah Benkirane est islamiste même s’il veille à ne mettre en avant que le référentiel islamique. Mais les nouvelles dispositions de la Constitution de juillet 2011 prévoient en leur article 47 que le Roi nomme à la tête du gouvernement une personnalité au sein du parti arrivé en tête au scrutin législatif. Le leader de cette formation bénéficie ainsi de la «méthodologie démocratique» qu’invoquait Abderrahmane Youssoufi en octobre 2002, sauf à préciser ici que ce principe était désormais consacré par la nouvelle Constitution...

Les cartes sont rebattues pour tous les secteurs. Une réarticultion profonde du système partisan s’opère. Dans quel sens? Le Roi a un statut religieux et normatif qui est garanti par la loi suprême. Mais il est désormais astreint à «gérer» une situation nouvelle: celle d’un parti islamiste, venu du vote populaire, dirigeant l’Exécutif avec de surcroît un Chef de gouvernement aux pouvoirs sensiblement rehaussés et un Conseil de gouvernement aux attributions très élargies. Le statut royal, comme Roi et Amir Al Mouminine, ne relève pas évidemment de la comptabilité électorale; c’est l’une des constantes et l’un des fondamentaux de la Nation. Mais peut-être faut-il distinguer entre deux niveaux d’analyse: celui de l’institution monarchique, d’un côté, et celui du Roi comme acteur politique. Dans le champ religieux qui pèse tant dans la vie politique, le PJD occupe une part de marché, pourrait- on dire, confortée par une base électorale de quelque 1.600.000 voix. Cette mouvance-là est élargie a un potentiel connexe avec l’association Al Adl Wal Ihssan, forte, elle, d’une base de plus de deux millions de membres et d’un maillage territorial à travers le Royaume.

Les équilibres modifiés
Le changement est le suivant: à la bipolarisation historique monarchie/ Mouvement national, qui a pratiquement prévalu jusqu’en 1998, est venue se surimposer une autre articulation monarchie/ formation islamiste. La première a été maitrisée au terme d’un long processus jusqu’au cabinet d’alternance en 1998. La seconde, elle, érige le PJD comme nouveau pôle qui s’est d’ailleurs renforcé aux élections législatives du 7 octobre 2016 avec 124 sièges, soit 17 de plus qu’en 2011. Pareille situation ne pouvait que modifier les équilibres existants lors des précédentes décennies. Comment y faire face? Par deux approches opératoires. La première a porté sur le cantonnement et la limitation de l’action et du rôle du Chef du gouvernement Benkirane et de certains de ses ministres. Cette politique s’est ailleurs prolongée avec son successeur du même parti, Saâd Eddine El Othmani, qui a accepté une majorité incluant l’USFF, ce qu’avait refusé Benkirane. Quant à la seconde, elle regarde, depuis 2009, la mise sur pied et la promotion d’un nouveau parti, le PAM, arrivé, ou plutôt propulsé, premier dès les élections communales de juin 2009 et qui devait, du point de vue de ses fondateurs, arriver également en tête au scrutin parlementaire, prévu alors en 2012. Mais l’onde de choc du Printemps arabe et son prolongement au Maroc avec le Mouvement du 20-février en a décidé autrement, et ce avec le PJD, qui a bénéficié de deux facteurs liés. Le premier a trait au vote sanction contre les sortants, englobant même le PAM, nouveau venu, qualifié, lui, de parti du «tahakkoum», comme le RCD tunisien de Benali ou le PND égyptien de Moubarak. Le second porte sur l’aspiration au changement qu’était censé représenter et incarner le PJD. Par suite de l’échec du PAM, classé deuxième an 2016 avec 102 sièges, il a fallu rebattre les cartes. D’où la présidence du RNI confiée Aziz Akhannouch, à la fin octobre 2016, et sa feuille de route pour 2021: arriver en tête pour empêcher que le PJD ne soit reconduit pour un troisième mandat jusqu’en 2026... Le remaniement du gouvernement, le 2 octobre 2019, participe de cette approche. La place des «politiques» des partis -le PJD et les autres- a été réduite. S’en suit un menu différent qui présente certains traits particuliers.

Un schéma prioritaire
Le paramètre d’une cohabitation mais à géométrie variable, comme hypothèse de travail, est le suivant: l’on est passés d’une cohabitation bipolaire dont le statut n’est pourtant pas électoral -avec le pouvoir royal et le Mouvement national (1960-1998)- à une cohabitation multipolaire. Il y a un pôle prépondérant, la monarchie, bien sûr, mais il y a aussi d’autres pôles de moindre rang formés par le PJD depuis 2011, les partis du Mouvement national (PI, USFP, PPS) réduits à un rôle secondaire et, enfin, les partis dits «administratifs» (RNI, MP, UC) pour arriver à contenir la place et le rôle de la formation islamiste. Pour être complet, il faudrait ajouter la promotion des ministres «technocrates», qui s’est améliorée depuis 2012 et plus encore en avril 2017 et octobre 2019.

En résumé, la cohabitation première monarchie/ parti islamiste se double d’une cohabitation secondaire partis du Mouvement national/ partis «administratifs » laquelle vient renforcer la latitude de négociation et d’action de la monarchie. Il y a donc des cohabitations en cours, leur évaluation, ou leur reddition de comptes, si l’on préfère, se faisant avec les élections de 2021. Ce schéma est considéré comme prioritaire par les uns et les autres. Il relève d’une approche de court terme. L’enjeu véritable n’est-il pas ailleurs? Renforcer la construction démocratique: voilà ce qui devrait primer! Mais qui privilégie cette ambition alors que la gestion des «statuts» et des intérêts paraît être le moteur des acteurs dans la vie politique nationale?


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