Un déficit de confiance et de crédibilité

Le gouvernement à mi-mandat

La situation particulière d’El Othmani est en effet marquée du sceau de la fragilité. Un état de fait qui a pesé sur son cabinet dès les premières semaines de sa mise sur pied.

Plutôt déroutant, le Chef du gouvernement! Il a présenté, lundi 13 mai 2019, devant les deux Chambres du parlement, le bilan de son mi-mandat depuis deux ans. Déroutant, parce que l’autosatisfaction reste sa marque. Le voilà, en effet, qui souligne un travail «riche en réalisations et en indicateurs positifs»; qui met également l’accent sur de grandes avancées concrétisées par des stratégies nationales (énergies renouvelables, réforme des CRI, programmes sociaux, éducation, formation professionnelle, santé, agriculture,...); ou encore qui met en avant la priorité donnée à la compétitivité de l’économie, au soutien aux PME et aux TPME. Dans cette énumération, il a plutôt retenu de manière sélective certains chiffres plutôt que d’autres.

Vote de confiance
Son discours, de près de 70 pages, lu durant une heure cinquante minutes, a-t-il été convaincant? A-t-il entraîné l’adhésion? Difficile de le croire. C’est qu’il avait pratiquement dit les mêmes choses deux jours auparavant au Club de la Presse, à Tanger; quelques semaines avant encore dans plusieurs déclarations. A telle enseigne que nombreux sont ceux -pas seulement du côté de l’opposition- qui estiment que ce cabinet-là, dirigé par Saâd Eddine El Othmani, a atteint ses limites: il gère mais réforme-t-il en profondeur? Peut-il, pour le second mi-mandat qui doit normalement s’achever à la fin de l’été 2021, relancer son action et lui donner le grand élan qui lui a fait défaut depuis son investiture parlementaire le 26 avril 2017? Pour repartir du bon pied, El Othmani doit faire la preuve qu’il a toujours le soutien ferme et total des cinq composantes qui avec son propre parti, le PJD, forment la majorité actuelle. Constitutionnellement, il n’est sans doute pas tenu de demander un vote de confiance engageant la responsabilité du gouvernement devant la Chambre des représentants (article 103, alinéa. I). Mais il faut bien reconnaître que ce serait de bonne politique qu’une telle procédure soit retenue. Elle serait l’occasion de faire la preuve qu’il dispose, au moins en termes arithmétiques, d’une majorité ou encore que l’éventuel refus de la confiance ne réunit pas une majorité absolue de 198 voix. Prudent, frileux, fragilisé, El Othmani ne s’est pas risqué dans cette voie.

Carence de ce gouvernement
Il n’a opté que pour un chemin de traverse, a minima pourrait-on dire: un débat général sans vote. Dans ce schéma-là, les prises de position des uns et des autres -surtout celles de ses cinq alliés et sans doute même dans les rangs de son propre groupe parlementaire- sont-elles maîtrisables et solidaires? Voilà bien l’illustration de la situation particulière d’El Othmani. Elle est en effet marquée du sceau de la fragilité. Un état de fait qui a pesé sur son cabinet dès les premières semaines de sa mise sur pied. Déjà, pour former laborieusement sa majorité, il s’est vu imposer un «bloc» (RNI, MP, UC et USFP) dont le coach et le mandataire n’était autre que Aziz Akhannouche, président du RNI.

Cela pèse sur le rapport de forces et n’a pu d’ailleurs que perdurer depuis deux ans. Il faut ajouter la carence de ce gouvernement face aux évènements d’Al Hoceima. Autre couche: le communiqué du Cabinet royal sanctionnant le Conseil des ministres présidé par le Roi, le 25 juin 2017, à Casablanca. Un texte d’une particulière sévérité à l’endroit de l’action du gouvernement et s’apparentant à une véritable censure royale. Avec l’audit confié au président de la Cour des comptes, Driss Jettou, tombent quatre mois plus tard les sanctions de renvoi de quatre ministres dont le secrétaire général du PPS, Mohamed-Nabil Benabdallah. L’on a parlé à cette occasion d’un séisme politique; c’est évidemment exagéré puisqu’il ne s’agit que d’une crise qui ne paraissait pas compromettre sérieusement une majorité mise sur pied six mois auparavant. Et puis voilà que, dix mois après, en août 2018, une réplique se produit avec le limogeage du ministre RNI de l’Economie et des finances, Mohamed Boussaid, puis de Charafat Afilal, Secrétaire d’Etat PPS.

Dans tout cela, El Othmani a-t il la main? A-t-il proposé quelque fin de fonctions de tel ou tel ministre comme le prévoit l’article 47 (alinée 4)? C’est dire que El Othmani n’a pas beaucoup d’autorité sur son cabinet. En principe, il est le chef de la majorité actuelle. De fait, il est loin du compte. Il a fallu attendre le 19 février 2018 pour qu’il arrive à faire signer par ses alliés une charte de la majorité basée sur les principes de la concertation, de la solidarité et de la transparence. D’ordinaire, un tel document portant des engagements est négocié et acté bien avant la formation du gouvernement. Depuis, comment ce cadrelà a-t-il fonctionné? Il y a bien eu quelques réunions -cinq au total- mais elles n’ont pas permis de consolider le dialogue ni la concertation.

Déficit d’autorité
Les différends n’ont pas manqué, surtout entre le RNI et le PJD, étalés sur la place publique, recyclés au parlement et ailleurs. … Le Chef du gouvernement n’a pas que des problèmes avec sa majorité. Il a en effet le même déficit d’autorité à la tête de son parti. Il est établi que sa formation islamiste est divisée depuis deux ans, avec le départ de Abdelilah Benkirane et l’arrivée de son successeur El Othmani.

lEl Othmani est, par ailleurs confronté à d’autres hypothèques bien lourdes. Le rythme des réformes est-il satisfaisant? Pas vraiment. Des secteurs entiers échappent de fait à son domaine (agriculture, pêche, industrie, éducation nationale, formation,...). Ils relèvent en effet de périmètres où le Roi se distingue par un intérêt particulier pour ces grands dossiers de réformes qui n’ont que trop tardé. La révision du projet de réforme du nouveau programme de la formation, durant six mois, témoigne bien de l’insatisfaction royale du travail gouvernemental actuel. Un autre billet d’insatisfaction...

Mais au-delà de cette question, se posent d’autres interrogations: que pouvait-on bien escompter d’un cabinet formé sur une telle équation politique? M. El Othmani manque de leadership, de popularité, de charisme. La comparaison étant faite en creux avec Abdelilah Benkirane. Il n’arrive pas à assumer l’incarnation d’une politique de réformes, pas plus qu’il ne stimule l’action de ses ministres. Le soutien populaire dont il a besoin n’est pas assuré d’autant plus qu’il n’est pas arrivé à nouer un dialogue social continu. Enfin, il reste à son cabinet à restaurer la confiance pour conforter l’attractivité du Maroc et améliorer le climat d’affaires et d’investissement. Du côté du Méchouar, nul doute qu’un tel état des lieux passablement préoccupant n’est pas ignoré.

Il est géré depuis deux ans, mais cela perdurera- t-il encore jusqu’à 2021? Il faut tenir d’ici là. C’est que des contraintes pèsent de plus en plus, cumulativement d’ailleurs. Un nouveau souffle démocratique s’impose à l’évidence. C’est l’exigence d’un nouvel élan avec une autre génération de réformes. De plus, la déflation et l’affaissement du système d’intermédiation et de représentation (partis, syndicats,...) ravive une nouvelle bipolarisation, entre les réseaux sociaux et les citoyens hors cadres institués et le pouvoir. De quoi générer on l’a vu (enseignants contractuels, médecins...) une dynamique sociale contestataire et difficilement maîtrisable...


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