DESSINE-MOI UNE BAGHRIRA

Abdellatif Mansour

Polémique autour de l’introduction de la darija à l’école


À dire vrai, s’il y a complot contre la langue arabe, c’est bel et bien celui d’une institutionnalisation scolaire de la darija.

On le croyait dépassé, évacué, définitivement caduc. Voilà qu’il revient au galop comme un faux naturel qui n’a rien à faire à l’école. Il s’agit, vous l’aurez deviné, de l’introduction de l’arabe dialectal à l’école. Les parents de nos petites têtes brunes ont été surpris en découvrant l’intrusion, quasiment en effraction, de la darija dans des manuels scolaires destinés aux élèves du cycle primaire. La baghrira a ainsi subitement eu droit de cité dans l’espace scolaire public. Ce produit de la boulangerie traditionnelle ne pouvait mieux espérer que cette promotion providentielle hors ramadan. Ça change quelque peu pour un département attractif si l’on en juge par sa part dans le budget de l’État. Pour preuve, les sommes fabuleuses pour le financement d’une réforme d’urgence dont on n’a jamais vu la trace.

Le problème de l’enseignement, qui perdure depuis des décennies, serait-il à ce point réductible à la baghrira? Rien qu’à évoquer ce genre de questionnement, il y aurait de quoi manger son certificat d’études primaires. Plus d’une fois et au plus haut niveau de l’État, il a été admis que parmi les facteurs qui minent notre système éducatif, à la base, il y a un problème de langue. Pendant longtemps, c’est la question de la langue amazighe qui postulait à une reconnaissance officielle et une entrée assurée dans le corpus scolaire. Depuis, le problème a été résolu par la constitution de 2011 qui en a fait la deuxième langue officielle après l’arabe, et la création d’un institut d’accompagnement et de développement.

Lorsqu’on se hasarde à dire que la langue arabe ne couvre plus la chevauchée fantastique des sciences et des techniques, on passe pour un renégat linguistique à la solde d’on ne sait quelle conspiration contre la langue d’Al Moutanabbi, et dans la foulée celle du Coran et de l’islam. Un véritable lynchage virtuel. Une corporation de défense de la langue arabe a même été créée comme si celle-ci était menacée. À dire vrai, s’il y a complot contre la langue arabe, c’est bel et bien celui d’une institutionnalisation scolaire de la darija. Un patois populaire que ses promoteurs , à l’image de Noureddine Ayouch, n’utilisent même pas chez eux, dans leur parler quotidien. Même à ce niveau, c’est le français qui prime. C’est juste qu’on oublie que le temps où Baghdad était la capitale mondiale de la recherche et des découvertes scientifiques, est révolu. Ce n’est pas l’histoire contemporaine, voire l’actualité d’une histoire immédiate qui le démentira. En fait, le vrai démenti vient des apprenants scolaires eux-mêmes. Ils sont loin de maîtriser l’arabe classique, ni comme outil linguistique en tant que tel, ni comme conduit véhiculaire de mode de pensée et d’innovation probable. En somme, une langue susceptible d’être toujours opératoire par les temps actuels de la révolution technologique et de ses prolongements.

Ceci dit, on peut réfléchir et apprendre dans la langue que l’on veut, y compris pour décoder les labyrinthes du subconscient; mais on rêve quasiment toujours dans la langue maternelle. En passant par la langue, c’est en fait la question de la qualité de l’enseignement public qui est posée. Les praticiens du terrain éducatif, tout comme les experts, estiment que la réforme de la langue d’apprentissage est un passage obligé pour améliorer, voire révolutionner la forme et le contenu de l’offre scolaire publique. La mise à niveau est à ce prix. Dans l’enseignement privé, on l’a compris depuis pas mal de temps. Encore faut-il y mettre le prix. Toujours est-il que l’école publique devrait s’aligner sur le privé, dans une mise à niveau vers le meilleur. Évidemment, la baghrira n’est pas au programme.
Pour l’instant seulement, car il ne faut jurer de rien à propos d’une école publique en déshérence.

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