DIEU, QUE LA LIBERTÉ EST BELLE !

GRÂCE ROYALE POUR HAJAR RAISSOUNI

L’affaire de Mme Raissouni peut agir comme un catalyseur et permettre à tout un chacun de vivre sa liberté selon ses propres convictions.

Libre! Hajar Raissouni est enfin libre. Tout comme son fiancé, l’universitaire soudanais Refaat Alamin, le médecin Mohamed Jamal Belkziz, et le staff de celui-ci. Ces personnes ont quitté, le 16 octobre 2019 en début de soirée, la prison de Al Arjat, à Salé, après avoir passé un mois et demi d’incarcération. A leur accueil les membres de leurs familles, les avocats, les associatifs et quelques curieux. La journalise a eu droit à des bouquets de fleurs offerts par ses admirateurs. Désormais, l’affaire Hajar Raissouni est définitivement close sur une décision royale.

En effet, c'est au moment où l’on s’y attendait le moins, où l’on commençait à se résigner à un retour en arrière en matière de libertés dans notre pays, qu’est tombé ce 16 octobre 2019 le communiqué du ministère de la Justice et des Libertés informant l’opinion publique de la grâce royale octroyée à notre consoeur Hajar Raissouni, à l’équipe médicale accusée d’avoir pratiquée sur elle, le 31 août 2019, une interruption volontaire de grossesse (IVG) et à son fiancé, l’universitaire et militant des droits humains soudanais Refaat Alamin, père présumé de l’enfant qui aurait été avorté. Encore une fois, il a fallu en recourir au Roi pour mettre fin à une affaire dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle avait fini par prendre une tournure ubuesque et qui a surtout valu bien mauvaise presse au Maroc dans les médias du monde entier.

Une affaire privée
Au moment même où Mme Raissouni recouvrait sa liberté, une campagne internationale battait son plein pour exiger sa relaxe et mobilisait des journalistes des quatre points de la planète. Au Maroc même, 490 Marocaines, menées par l’écrivaine Leila Slimani et la réalisatrice Sonia Terrab, récoltaient des milliers de signatures de soutien en faveur de la journaliste du quotidien Akhbar Al-Youm et affichaient, en même temps, leur révolte contre l’article 490 du code pénal, criminalisant les relations sexuelles hors mariage et qu’elles se disaient publiquement coupables d’avoir enfreint: que Mme Raissouni ait elle-même eu ce genre de relations avec M. Alamin n’importait finalement que peu, puisqu’il s’agissait, en dernière analyse, d’une affaire strictement privée et nullement du ressort de l’Etat ou de la Justice.

Malgré la sensibilité de la question, puisqu’il faut rappeler que la majeure partie de la société marocaine reste fondamentalement hostile à toute libéralisation des moeurs, encore au moins au niveau pénal, le Roi Mohammed VI n’a toutefois pas hésité, donc, à s’en saisir, même si les termes utilisés dans le communiqué du ministère de la Justice accompagnant la décision de la grâce restent, en dernier ressort, prudents. «Cette grâce royale s’inscrit dans le cadre de la compassion et de la clémence reconnues au Souverain et du souci de SM le Roi de préserver l’avenir des deux fiancés qui comptaient fonder une famille conformément aux préceptes religieux et à la loi, malgré l’erreur qu’ils auraient commise et qui a conduit à cette poursuite judiciaire,» étaye-t-il, en recourant donc au conditionnel en ce qui s’agit des charges pesant sur Mme Raissouni et M. Alamin, et en mettant l’accent et sur la religion et sur la loi.

Le fait est, cependant, qu’il s’agit quand même d’une victoire pour tous ceux qui, au cours des dernières semaines, avaient appelé à la libération de la journaliste. Le rédacteur en chef d’Akhbar Al-Youm, Soulaiman Raissouni, qui n’est autre que l’oncle paternel de Mme Raissouni, a ainsi vu dans la grâce royale la «correction d’une erreur monumentale" commise à l’encontre de sa nièce.

L’affaire de la concernée reste, ceci dit, anecdotique si l’on prend en compte le nombre de Marocains qui, chaque année, vont en prison pour des questions touchant à leurs libertés individuelles. Pour les seules relations sexuelles hors mariage, 14.503 personnes ont, au total, été condamnées au cours de l’année 2018. Pourtant, il s’agit bien, dans tous les cas, de relations librement consenties entre adultes: que vient y faire la loi? Au sein de la classe politique, il semble y avoir un consensus sur le fait de devoir opérer une libéralisation dans le cadre de la réforme du code pénal en cours depuis juin 2016, mais peu osent le professer publiquement, si l’on excepte Mohamed Aujjar, dans une interview qu’il a accordée en mars 2018 au journal électronique Hespress du temps où il dirigeait le ministère de la Justice, et plus récemment le député FGD (Fédération de la gauche démocratique) Omar Balafrej.

Ralliement islamiste
Des ralliements pourraient, ceci dit, advenir à l’avenir même parmi les rangs conservateurs: l’intervention pour le moins «libérale» du président du Mouvement unicité et réforme (MUR), Abderrahim Chikhi, lors d’une conférence organisée le 11 octobre 2019 dans la ville de Rabat justement sur les libertés, peut le laisser penser. «La liberté est la priorité,» a même déclaré le concerné. Il faut rappeler que le MUR n’est autre que l’aile prosélyte du Parti de la justice et du développement (PJD), actuellement aux commandes du gouvernement et tenant, depuis sa création il y a 20 ans, de l’idéologie islamiste.

En ce qui s’agit, en outre, de l’IVG, le roi Mohammed VI avait, en mai 2015, donné ses instructions, suite à des rencontres et des consultations élargies menées avec tous les acteurs concernés, pour la légaliser lorsque la grossesse constitue un danger pour la vie et la santé de la mère, dans les cas où la grossesse résulte d’un viol ou de l’inceste, et dans les cas de graves malformations et de maladies incurables que le foetus pourrait contracter; mais il n’en a, depuis, rien été.

L’affaire de Mme Raissouni peut agir comme un catalyseur et permettre à tout un chacun de vivre sa liberté selon ses propres convictions, du moment que celles-ci n’engagent que lui et ne touchent en rien la société.


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