El Othmani en sursis


LE GOUVERNEMENT COMPTABLE DE SON PREMIER BILAN


A quelques semaines de la fin 2018, le climat général dans lequel se trouve le cabinet El Othmani n’est pas de bon augure pour l’avenir. Y compris pour son propre parti.

Comment se porte le cabinet El Othmani? Que peut-il faire? Et avec quel soutien politique et populaire? Voilà des interrogations, entre autres, qui taraudent pratiquement tout le monde, dans les rangs de sa majorité comme dans ceux de l’opposition, dans les milieux économiques et d’affaires comme dans l’opinion publique. Pour résumer, il y a en effet beaucoup à faire au moins sur quatre fronts.

Le premier d’entre eux est d’abord le statut du Chef du gouvernement en sa qualité de secrétaire général de son parti depuis pratiquement un an, au lendemain des assises du VIIIème congrès. Élu à une très courte majorité (1024 voix contre 912 pour Driss Azami Idrissi), ce scrutin traduisait bien déjà une division nourrie depuis des mois avec la formule politique qu’il avait mise sur pied, le 5 avril 2017, en y incluant l’USFP, ce que Abdelilah Benkirane avait refusé durant six mois, de sa nomination comme Chef de gouvernement désigné le 10 octobre 2016 jusqu’au 15 mars 2017. Que son concurrent précité ait pu se faire élire à la présidence du conseil national du parti avec plus de 80% des voix confirme et amplifie même la précarité de son statut. Surtout que c’était là l’expression d’une «ligne» Benkirane non participationniste donc suivant les termes de cette conjoncture particulière.

Sur cette base-là, El Othmani pouvait difficilement imposer son rôle arbitral à ses alliés. C’est qu’il se trouvait de ce fait affaibli et qu’il devait composer avec l’ambition de Aziz Akhannouch, président du RNI, se présentant volontiers comme mandataire de l’UC de Mohamed Sajid, du MP de Mohand Laenser et de Driss Lachgar de l’USFP. Un schéma inédit de bicéphalisme paraissait prévaloir dès les premiers mois. Il a bien été contesté à différentes reprises par M. El Othmani. Mais a-t-il vraiment convaincu? C’est le deuxième front auquel il a dû se colleter. Il lui a fallu pas moins de dix mois pour faire signer une Charte de la majorité le 19 février 2018. Un processus laborieux donc qui était le signe des difficultés rencontrées à cet égard. Comment cet accord a-t-il été appliqué depuis? Pas vraiment dans des conditions satisfaisantes. Bouderies de ministres RNI, boycott du Conseil de gouvernement durant quatre réunions hebdomadaires par Mustapha Ramid, procès du PJD comme parti «destructeur» à l’instar du PJD turc d’Erdogan: rien n’a manqué dans cet épisode de tiraillements, voire d’éclatement. À chaque fois, El Othmani a minimisé les choses, comparant même la situation à une brouille conjugale! De fait, il ne maîtrisait pas grand-chose.

Bouderies et boycott
Une position dont l’inconfort n’échappait à personne. Surtout qu’un troisième front, si l’on ose dire, était ouvert du côté du méchouar. Référence est faite ici à la preuve que devait faire le Chef du gouvernement qu’il était bien engagé dans une politique de réformes que le Souverain appelait de ses voeux depuis le discours du Trône du 29 juillet 2017 et qu’il avait multiplié les adresses, le 20 août et le 13 octobre de la même année puis de nouveau en 2018 dans trois autres allocutions officielles. Devant la carence de ce cabinet, le Roi a fixé des orientations sur la priorité à donner au social ainsi que sur des chantiers d’urgence (préscolaire) ou sectoriels (éducation, formation); des délais contraignants ont même été fixés pour la finalisation des réformes prévues et même pour l’élaboration d’un nouveau modèle de développement pour la mi-janvier (trois mois après le discours devant le Parlement, le 12 octobre 2018). Qu’en est-il de tout ce cahier de charges inscrit dans une vaste problématique de relance de la machine économique, accompagnée d’une vigoureuse promotion de l’emploi?

Double monologue
Enfin, ce de dernier front n’est pas le plus secondaire. Il s’agit du soutien ou non de l’opinion publique, le soutien politique des partis de l’actuelle majorité paraissant bien frileux et timoré. Des promesses ont été faites par les partis de la majorité lors de la campagne électorale de l’été 2016; elles ont été synthétisées, d’une manière ou d’une autre, dans le programme d’investiture voté par la Chambre des représentants à la fin avril 2017. Ont-elles été honorées? En lieu et place d’un taux de croissance de 6-7% annoncé, ce n’est qu’un modeste 3% qui est réalisé en 2018; pour 2019, ce n’est guère mieux. Restaurer la confiance reste encore une entreprise aléatoire. Le climat des affaires et de l’investissement pose encore problème; la fuite des capitaux s’aggrave en même temps que celle des compétences. Le dialogue social, fortement recommandé par le Roi, n’est ni continu ni institutionnalisé; il donne lieu à un double monologue.

A quelques semaines de la fin 2018, le climat général dans lequel se trouve le cabinet El Othmani n’est pas de bon augure pour l’avenir. Le chef du gouvernement ne maîtrise pas plus ses troupes; bien au contraire. Lundi 26 novembre 2018, devant la Chambre des représentants, il a été fortement malmené par l’opposition –ce qui était prévisible- mais aussi à propos du contrôle des prix des hydrocarbures. Le ministre PJD, Lahcen Daoudi, qui a en charge ce dossier dans son département des Affaires générales, s’est ainsi heurté à de vives critiques de parlementaires de son propre parti. Pour remonter en arrière, l’affaire de l’heure légale «GMT+1» a achevé de confondre la carence de ce cabinet. A la mi-octobre, la candidature d’un cadre de cette même formation, Nabil Chikhi, à la présidence de la Chambre des conseillers, face au président sortant du PAM, Hakim Benchamach, a également témoigné de sa faible capacité d’arbitrage et de décision. Les parlementaires PJD ne se sont pas conformés en effet à l’accord donné par El Othmani à ses alliés de la majorité de ne pas présenter un candidat lors de ce scrutin. Une «fronde» nourrie, dit-on, par Abdelilah Benkirane.

C’est encore ce responsable qui multiple de plus en plus l’évaluation critique et sévère de l’action d’El Othmani à la tête de l’Exécutif. Il refuse ainsi de lier son propre bilan durant près de cinq ans (octobre 2011-octobre 2016) à celui de son successeur. Pour sa part, il considère, lui, que son gouvernement a un solde globalement positif à la différence de celui d’El Othmani. Et d’invoquer au passage le renouvellement amélioré des résultats de son parti en 2016, preuve à ses yeux de la confiance populaire.

Des questions sensibles
Voici deux mois, il a cloué au pilori des responsables du parti de la lampe en invoquant plusieurs griefs: leur déviation de l’idée de la réforme, leur argumentaire lénifiant, la défense de leurs intérêts, le recours de certains d’entre eux à «user de violence au sein du parti…» Et d’ajouter encore qu’il faut «les empêcher de se prendre pour les maîtres des horloges». Au total, il attise le feu, partout, faisant exacerber les contradictions du cabinet actuel et veillant à les polariser sur des questions sensibles à forte charge symbolique (place de la darija dans les programmes scolaires) ou émotionnelle (décès d’un berger bloqué par la neige). La base de cette formation islamiste partaget- elle ce sentiment? La déception y est de plus en plus grande; la direction est de moins en moins connectée avec les interrogations, les attentes et les besoins de ses militants, de ses élus et de ses électeurs. El Othmani et ses ministres portent-ils en effet quelque projet? Les impulsions et les initiatives procèdent du Roi. Si bien que l’idée d’une interruption circule, ici et là, pouvant mettre fin à ce gouvernement avant terme, en 2019. El Othmani soutient le contraire et tente de convaincre qu’il ira jusqu’à la fin de cette législature.

Abdelilah Benkirane, lui, ne rejoint pas cette analyse et paraît se prépositionner pour un scrutin dans les prochains mois. Il y gagnerait dans tous les cas de figure en redevenant au centre de la compétition électorale nationale d’abord, partisane ensuite –au sein du PJD. Il sait que dans cette éventualité, il retrouverait un «statut» qui permettrait au surplus à son parti de préserver –même avec un recul– la première place acquise en 2011 et améliorée en 2016.

Du côté de l’opposition prévaut une lecture différente. Si durant l’année 2017 et jusqu’au boycott d’avril–juin 2017, Aziz Akhannouch paraissait bien inscrire son «forcing» personnel et la montée en puissance du RNI dans un agenda de mi-législature lié à des élections législatives anticipées, tel n’est plus, semble-til, le cas aujourd’hui. Ni lui ni son parti ne sont prêts pour une telle épreuve électorale et politique dans les prochains mois.

Prévaut ainsi, en dernière instance, une attente générale pâtissant d’un déficit de visibilité politique et économique. Restaurer la confiance est impératif. Mais comment? Et avec quels acteurs? Une situation sursitaire qui n’est pas à la hauteur des grands dossiers en instance ni des profondes réformes qui doivent les traduire.

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