Elalamy ne perd pas Ankara de vue

L'ACCORD DE LIBRE ÉCHANGE AVEC LA TURQUIE DE NOUVEAU SUR LA TABLE

La capitale turque reste encore dans l’oeil de mire du ministre de l’Industrie.

Turque, oui. Mais alors tête de Turc? Encore oui: en substance, c’est la réaction de BIM aux accusations portées le 10 février 2020 à son encontre à la Chambre des représentants par le ministre de l’Industrie, du Commerce et de l’Economie verte et numérique, Moulay Hafid Elalamy, d’avantager les produits turcs au détriment de ceux du Maroc. Dans une dépêche publiée le 12 février 2020 par l’agence de presse britannique Reuters, le directeur financier de l’enseigne de hard-discount originaire donc de Turquie, Haluk Dortluoglu, a été catégorique. «Nous n’envoyons qu’environ 15% de nos produits vendus au Maroc depuis la Turquie. Le reste, 85% sont achetés auprès de producteurs locaux,» a-til affirmé, sans toutefois livrer plus de détails. Ces détails, nous avons justement cherché à les obtenir en passant par l’agence de conseil en communication Tribeca, chargée des relations presse de BIM, mais nous avons été informés que «le management de [cette dernière] ne veut pas donner plus d’explications à ce stade».

Origine incertaine
Quoi qu’il en soit, une enquête doit incessamment être menée par le département de M. Elalamy, selon des indiscrétions obtenues par le journal électronique Le360, et ainsi lever le voile sur les assertions de la compagnie. Car si cette dernière peut bien, effectivement, acheter 85% de ses produits au Maroc, rien ne dit que ces derniers sont vraiment marocains: on le sait, «la Turquie dispose d’un bon nombre de plateformes logistiques» dans le Royaume, comme l’a rappelé Le360, et cela peut faire entrer des produits foncièrement turcs dans la catégorie des produits mentionnés par M. Dortluoglu. BIM se trouve, en tout état de cause, dans l’oeil de mire des autorités marocaines. Ce qui en soi n’est pas nouveau: lorsque M. Elalamy a fait référence à elle à la première Chambre, où il prenait part à la session hebdomadaire des questions orales des députés, c’était d’abord pour ressortir la sommation dont il s’était fendu «cinq ans plus tôt» à l’adresse de son patron, alors en visite au Maroc, de disposer au moins 50% de produits marocains sur ses rayons.

Fermer les vannes
On peut même dire que c’est par pur hasard que BIM s’est retrouvée au coeur de l’actualité, puisque l’intervention du ministre traitait plus généralement des bilans des accords de libre-échange (ALE), et c’est le député PJD (Parti de la justice et du développement) Driss El Yazami El Idrissi qui l’avait très brièvement mentionnée en rappelant que l’accord avec la Turquie, que M. Elalamy appelle publiquement à renégocier depuis une autre intervention à la Chambre des représentants le 19 novembre 2019, avait été signé en avril 2004 et qu’il est en vigueur depuis le 1er janvier 2006: l’élu voulait en fait moins attaquer la firme turque -il a, au contraire, mis en cause le système industriel marocain, pas assez intégré selon lui- que le parti du Rassemblement national des indépendants (RNI), qui dirigeait à ces deux étapes les départements de l’Industrie et du Commerce par le truchement de Rachid Talbi Alami et Salaheddine Mezouar et dont M. Elalamy est lui-même issu. Mais BIM ou pas BIM, le Maroc ne peut, de toute façon, plus laisser les vannes ouvertes: à fin décembre 2019, son déficit commercial s’est aggravé, selon des données publiées par l’Office des changes (OC) sur son web le 4 février 2020, de 2,994 milliards de dirhams (MMDH) par rapport à l’année précédente, pour s’établir désormais à 208,995 MMDH; ne permettant au Royaume d’améliorer le taux de couverture de ses importations par ses exportations que de 0,2 point (57,4%, contre 57,2% en 2018).

La note aurait même pu s’avérer plus salée n’était la baisse, de 7,2% à 2,767 MMDH, de la facture énergétique en raison de la diminution des quantités importées (-3,3%) et des prix du baril de pétrole à l’international (-3,5%). En cause, les ALE, et notamment donc celui avec la Turquie: selon les chiffres présentés par M. Elalamy à la Chambre des représentants, le déficit avec le pays anatolien atteindrait 18 MMDH, alors que le Maroc n’en importe pourtant pas d’hydrocarbures -contrairement par exemple à l’Union européenne (UE) et aux Etats-Unis, avec lesquels le Royaume enregistre également une balance commerciale négative, respectivement de l’ordre de 75 MMDH et 20 MMDH.

L’ALE maroco-turc est d’autant plus problématique que les investissements turcs constituent encore, malgré que plus de quatorze ans soient désormais passés depuis son entrée en vigueur, moins de 1% du total des investissements directs étrangers (IDE) effectués chaque année au Maroc, alors qu’en Algérie par exemple ils représentent 5,4 milliards de dollars en dépit de l’absence d’ALE avec la Turquie.

«Il y a un problème dans les relations commerciales que nous avons avec la Turquie,» avait fustigé M. Elalamy au Parlement. Ce dernier avait justement profité de sa présence à la tribune de l’institution législative pour revenir sur les étapes qui ont été franchies depuis qu’il avait plaidé la première fois pour une revue de l’ALE: d’abord, le refus frontal de la ministre du Commerce turque, Ruhsar Pekcan, après qu’il s’en soit épanché auprès d’elle en marge de la trente-cinquième session du Comité permanent pour la coopération économique et commerciale de l’Organisation de la coopération islamique (COMCEC), tenue du 25 au 28 novembre 2019 à Istanbul; puis, suite à la menace de M. Elalamy de «déchirer» le texte, la visite, le 15 janvier 2020, de la concernée au Maroc, où celleci se prononce «en faveur d’une croissance commerciale équilibrée»; enfin, le 6 février 2020, l’acceptation officielle par Ankara, par voie de mail, du principe d’ouverture de nouvelles tractations.

Des accords gagnant-perdant
«Nous ne nous précipiterons pas, mais nous ne passerons pas des années à discuter de ces choses vides,» a confié le ministre. Pour de nombreux industriels marocains, la possibilité de l’adoption d’un nouvel ALE est plus que bienvenue. «En Turquie, il y a des avantages fiscaux à l’export. Il y a aussi les aides de l’Etat. Ici rien n’est fait pour les industriels. Le textile marocain a été tué depuis la signature des ALE notamment avec la Turquie. BIM a de son côté tué le petit épicier du coin. Cela ne veut pas dire qu’il faut jeter ces accords à la poubelle ou s’enfermer sur soi mais il faut des garde-fous. On l’a vu avec la politique de la «préférence française» où les marques françaises ont des avantages par rapport à leurs concurrentes,» commente un fabricant de lampes LED de la place, qui va jusqu’à qualifier les ALE, dans leur totalité, de «fiascos pour l’économie nationale».

En dehors de la Turquie, le Maroc est signataire d’ALE avec pas moins de cinquante- cinq pays. Mais si l’on excepte ceux qui le lient à la Jordanie ainsi qu’au pays de l’Association européenne de libre-échange (AELE), à savoir l’Islande, le Liechtenstein, la Norvège et la Suisse, le Royaume n’est gagnant sur aucun de ces accords. De quoi bien laisser sur ses ergots M. Elalamy...


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