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Les élections présidentielles algériennes renvoyées aux calendes grecques

TRANSITION DANS LA CRISE

Les manoeuvres des militaires au pouvoir se déploient en faveur d'une opération de ravalement de la façade institutionnelle et politique.

Comment va évoluer la crise actuelle en Algérie? Rien de précis ni de vraiment opératoire ne paraît se dégager. Les Algériens ont répondu massivement la semaine dernière à la grande mobilisation du 10ème vendredi de protestation. Ils rejettent de nouveau la feuille de route proposée par le pouvoir. Et après? Comment sortir de l'impasse actuelle? Le blocage institutionnel et politique va-t-il encore perdurer?

Ce qui fait problème, c'est d'abord l'agenda électoral. Le chef d'Etat par intérim, Abdelkader Bensalah, dès son installation a fixé le 4 juillet 2019 pour l'organisation du scrutin présidentiel. Il a ainsi respecté le délai de 90 jours prévu par la Constitution et il a fait jouer l'article 102 de celle-ci qui régit pareille situation d'intérim après la démission du chef d'Etat alors en responsabilité, Abdelaziz Bouteflika. Il observe une retenue qui n'échappe à personne. Depuis son discours à la nation, le jour même de son installation, le 9 avril 2019, son mutisme a duré trois semaines. Il vient seulement de le rompre le mardi 30 du même mois, à l'occasion de la journée internationale des Travailleurs. Il y a insisté sur plusieurs points: instauration d'un climat de sérénité et d'entente, association de toutes les forces vices, recherche de solutions consensuelles, satisfaction des revendications légitimes du peuple, dont l'aspiration résolue à «un changement radical avec le régime, pratiques et symboles». Il a également évoqué la nécessité d'un élan national «pour relever les défis». Soit, mais comment et avec qui? Un discours resté inaudible pour le peuple...

Ce même jour, Ahmed Gaïd Salah, vice-ministre de la Défense nationale et chef d'état-major de l'ANP, a prononcé une allocution depuis la 5ème région militaire (Constantine). Il a traité de trois points particuliers: la détention par l'armée d'informations avérées sur des dossiers de corruption lourds; le respect de la voie constitutionnelle quelles que soient les conditions et les circonstances; enfin, la tenue des élections présidentielles.

Revendications populaires
Sauf à préciser ici que le patron de l'armée ne fait plus expressément référence à la date du 4 juillet mais évoque «le plus tôt possible». Une évolution intéressante qui paraît traduire le souci de reporter, le cas échéant, ce scrutin. Mais elle conforte également le fait que pour le patron de l'armée, le seul «Plan A», à l'exclusion d'autres éventuels, est l'élection du nouveau président de la république. C'est à partir de là que tout deviendra possible, tant une période de transition conduisant à une Nouvelle République, qu'un programme gouvernemental répondant aux revendications populaires.

Reste les voies et les modalités d'un tel processus. Pour l'heure, le pouvoir multiplie les ruses et les manoeuvres. Des actions spectaculaires sont engagées, pratiquement chaque jour, contre certaines personnalités au motif de la lutte contre la corruption ou la dilapidation de l'argent public. Une justice se met en branle dans des conditions de célérité et de précipitation tout à fait exceptionnelles. L'état-major militaire se présente et s'érige en justicier. Les dizaines de généraux de l'ANP seraient-ils, eux, au-dessus de tout soupçon? Personne ne le croit et la rente leur a bénéficié, eux aussi, comme à la majorité des responsables civils. L’opération vise à offrir à la colère populaire des sacrifices frappant des têtes d'affiche, politiques ou d'affaires. L'on veut ainsi voiler voire même brouiller les revendications populaires, susciter la division au sein du mouvement, régler ses comptes au passage et polluer d'une certaine manière le grand problème de la corruption.

De ce point de vue, la justice est fortement instrumentalisée, les enquêtes et les dossiers étant entre les mains de la gendarmerie, la police judiciaire étant écartée. Le résultat est contreproductif en ce sens que désormais le patron de l'armée devient lui aussi la victime de cette grande opération «mains propres». En tout cas, aux yeux de Gaïd Salah, il faut continuer à gagner du temps d'ici le Ramadan, suivi par les chaleurs estivales peu stimulantes pour la poursuite de la mobilisation contestataire.

Le dialogue de sourds entre l'état-major et le peuple ne peut que continuer. Il n'y a pas véritablement de relations entre eux. L'ANP a un marqueur génétique depuis l'indépendance en 1962: celui d'un militarisme tutélaire. Elle a dirigé le pays depuis près de six décennies; elle n'a jamais consulté personne; aujourd'hui elle est déstabilisée par un peuple qui s'exprime librement et veut faire valoir ses droits. Et cette situation-là, elle n'y a jamais été préparée; plus encore, elle ne sait pas comment y faire face.

Les manoeuvres du pouvoir se déploient également en faveur d'une opération de ravalement de la façade institutionnelle et politique actuelle. L'on a pu ainsi s'étonner que 18 partis aient obtenu ces dernières semaines une autorisation pour la tenue de leurs congrès; que 2 autres aient été instamment invités à finaliser la procédure de leur constitution; que 27 associations nationales aient reçu leur enregistrement; que 380 autres, locales celles-là, bénéficient désormais de cette même autorisation ainsi que ... 130 religieuses des mosquées.

Un empressement suspect
qui tient sans doute à la volonté du pouvoir de noyer la scène politique avec des nouveaux «acteurs» clienlisés pour neutraliser la «vraie opposition» dans la perspective des prochaines échéances électorales. Un empressement suspect Ce pouvoir joue sa survie; ses responsables ont des intérêts et ils ne les sacrifieront pas d'un trait de plume; ils comptent échapper à la justice locale et pour certains d'entre eux -les généraux surtout- à la Cour pénale internationale pour les crimes commis durant la décennie noire et pour d'autres circonstances. Il mobilisera toutes les ressources, politiques et autres, pour préserver, au fond, le statu quo.

Dans ces conditions, va-t-il entrer dans un schéma de transition et finir par se résoudre à une logique de négociation pouvant conduire à un compromis acceptable par le peuple? Négocier avec l'opposition? Ce sera difficile compte tenu de ses divisions et même de son discrédit. Alors, quelle autre solution? Une solution non pas corsetée par le strict cadre constitutionnel mais élargie à un accord de nature et de dimension politique. Un collectif d'une trentaine d'associations, de syndicats et groupements a publié, le 27 avril 2019, un appel pour une conférence nationale de la société civile pour une transition démocratique. Il prône la sortie du formalisme de la Constitution et d'aller «à la rencontre des nouveaux acteurs de la scène publique algérienne». Il plaide également pour l'ouverture d'un dialogue entre le pouvoir et l'ensemble des acteurs associatifs et politiques. Quelles suites à cette initiative? L'équation n'est pas seulement politique. Elle se retrouve également dans le domaine économique.

Le lundi 29 avril, le FMI s'est inquiété de l'instabilité économique pouvant être encourue durant la phase de transition politique actuelle, qui n'offre pas de réelle visibilité. De quoi remettre au premier plan la question -sans cesse esquivée- du modèle de développement venant se surimposer désormais à l'échec et au rejet d'un modèle social et politique.


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