L'emploi des jeunes ruraux est-il toujours une priorité ?

PLUS DE 200.000 POSTES PERDUS DANS LE SECTEUR DE L'AGRICULTURE

Dix ans après le lancement du Plan Maroc Vert, qui a permis au Royaume de gagner en termes de production agricole, le secteur moteur de l’économie nationale perd 200.000 emplois. La part des jeunes dans le monde rural diminue progressivement.

Un an après le discours royal du vendredi 12 octobre 2018 à l’occasion de la nouvelle session parlementaire, et qui a défini trois priorités à l’agriculture, à savoir la jeunesse, l’emploi et l’émergence d’une classe moyenne rurale, l’on se rend compte que le secteur de l’agriculture détruit les emplois. Le secteur agriculture, forêt et pêche reste sur une pente descendante en termes de création d’emplois. Il a enregistré une perte globale de 204.000 postes entre le 3e trimestre de 2018 et celui de 2019, selon les nouvelles données du HCP. Ces pertes touchent essentiellement le milieu rural (202.000 emplois en moins), alors que 2.000 postes agricoles ont été perdus en milieu urbain.

Locomotive de l’économie nationale
Une situation gravissime qui interpelle d’autant plus que le secteur de l’agriculture et la valeur ajoutée agricole demeurent, bon an mal an, les locomotives de l’économie nationale. A un moment où la part de l’industrie (l’artisanat compris), qui a vu partir en fumée 26.000 emplois (9.000 en milieu urbain et 17.000 en milieu rural) durant la même période, demeure faible et pas suffisamment pesante pour baliser le terrain à l’émergence économique du Royaume.

Pour un aperçu global, l’économie marocaine a créé 262.000 postes en milieu urbain et en a perdu 119.000 en milieu rural, soit une création nette de 143.000 postes d’emploi au 3e trimestre de 2019. Dans ce contexte, le volume global du chômage a atteint 1,11 million de personnes au niveau national, avec une hausse de 26.000 personnes, 23.000 en milieu rural et 3.000 en milieu urbain. Quoi qu’il en soit, l’agriculture est le premier bassin d’emploi du pays, avec 4,4 millions d’emplois actuellement, accaparant 40% de la population active. Développer ce secteur est un défi stratégique pour la sécurité alimentaire et pour les exportations, mais c’est aussi pour améliorer le niveau de vie de toute cette population et développer le monde rural.

Le Plan Maroc Vert (PMV) vise, entre autres objectifs, à créer à l’horizon 2020, 1,5 million d’emplois. Avec un taux de chômage qui avoisine les 10% au Maroc, l’on a toujours misé sur l’agriculture comme une réponse pour lutter contre le chômage des jeunes, notamment en milieu rural. Durant cette décennie de mise en oeuvre du PMV (2008-2019), et d’après les chiffres officiels du ministère de l’Agriculture, cette feuille de route a généré 48 millions de journées de travail additionnelles entre 2008 et 2018, soit 250.000 à 300.000 équivalents emplois à temps plein.

Un bassin d’emploi troué
Le secteur agricole demeure, selon le ministère de tutelle, l’un des principaux pourvoyeurs d’emplois au Maroc. Il «contribue actuellement à hauteur de 39% d’emplois au niveau national ainsi qu’à l’amélioration de la valeur ajoutée dans le milieu rural. Par conséquent, les journées de travail ont évolué, passant de 110 à 140 journées par an, ce qui a permis l’amélioration du revenu agricole». Sur le plan social et grâce aux investissements injectés par l’État et les professionnels, le revenu agricole des agriculteurs s’est amélioré à hauteur de 66%, depuis le lancement du Plan Maroc Vert, soutient-on officiellement. Ce qui a affecté positivement le pouvoir d’achat des ruraux, leur permettant ainsi l’accès à de nouveaux services. Mais de quels ruraux et quels agriculteurs parle-t-on? Des petits fellahs ou des grands agriculteurs qui possèdent des centaines voire des milliers d’hectares ou ceux qui profitent de la manne des terres agricoles les plus fertiles de Sodea-Sogeta, accordées au titre de la réforme agraire des années 70? Tout le monde sait qu’une partie de ces pertes d’emplois est due aux conditions de travail précaires qui prévalent dans le secteur: rétributions à la tâche dérisoires, diminution des jours de travail voire des postes pour une maintenir la rentabilité… Beaucoup de jeunes sont acculés à accepter la dure réalité de la campagne ou migrer vers les grandes villes à la recherche d’un gagne-pain digne.

Les fellahs livrés à eux-mêmes
Malgré toutes les avancées réalisées du Plan Maroc Vert, que nul ne peut renier, les jeunes ruraux n’ont jamais été une grande priorité de ce plan stratégique. Aujourd’hui, certes, le département de tutelle rectifie le tir, mais le problème va perdurer tant que les propriétaires des petites parcelles demeureront livrés à eux-mêmes, à leurs soucis de commercialisation et aux aléas liés aux changements climatiques.

Des difficultés structurelles
Ce qui fait la différence entre une agriculture qui crée de l’emploi et de la valeur et une agriculture à faible valeur ajoutée, c’est l’investissement, a-t-on défendu au lancement du Plan Maroc Vert. Mais c’est sans compter avec les caractéristiques et les complexités de l’agriculture marocaine, qui reste pour l’essentiel de nature familiale, dominée par des petites parcelles.

Même si le PMV, qui a engendré des résultats tangibles en termes de production, accorde une place de choix à l’agriculture solidaire, les difficultés culturelles et structurelles que rencontrent les exploitations familiales ne sont pas encore résolues.

L’impact sur la population en général et les effectifs des jeunes en particulier dans le monde rural se fait déjà sentir. Au Maroc, le nombre d’habitants en zone rurale a commencé à diminuer depuis 2014 et devrait passer sous la barre des 13 millions avant 2030, témoignant de l’exode rural et aussi de l’urbanisation des zones rurales. Aussi, une baisse progressive de la part des jeunes (0-24 ans) dans la population se fait relever et la part des plus de 65 ans augmente sensiblement. En 2015, le Maroc comptait 6,7 millions de jeunes en milieu rural, mais n’en comptera plus que 4,5 millions en 2040.


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