Les enfants de la rue : Enfance perdue



Ils sont environ 50.000 adolescents à errer dans les rues de nos villes. Leur quotidien est fait de maraudage, de drogues, de prostitution, de violence. Un véritable casse-tête pour les autorités.

Ils sont plusieurs milliers -certains estiment leur nombre à quelque 30.000, voire plus. De toute évidence, les enfants des rues sont légion au Maroc. Le phénomène ne procède, certes, pas d’un particularisme local. Le sommet Africités, événement phare de l’organisation des Cités et gouvernements locaux unis d’Afrique (CGLUA) et dont la ville de Marrakech vient d’accueillir la huitième édition du 20 au 23 novembre 2018, a mis en évidence la situation de plus de 30 millions d’enfants africains, livrés à eux-mêmes dans les villes et villages du continent. «Ce chiffre n’est pas seulement accablant, il est aussi en contradiction avec les valeurs ancestrales de nos sociétés africaines, fondées sur la solidarité et la primauté de la famille, » a commenté le roi Mohammed VI dans le discours qu’il a adressé aux participants du sommet et dont la lecture a été donnée par la princesse Lalla Meryem, présidente de l’Observatoire national des droits de l’enfant (ONDE).

La situation est, ceci étant, beaucoup moins acceptable au Maroc qu’elle ne reflète pas le niveau de développement social et économique du pays; du moins celui auquel prétendent ses dirigeants. Au regard des statistiques à ce niveau, nous serions davantage un pays en guerre, et justement, comme les pays en guerre, beaucoup de nos enfants se sont réfugiés dans des pays tiers, notamment en Europe, pour y élire domicile et y trouver, éventuellement, meilleure fortune.

Faire régner la terreur
En juin 2018, les services de police de Paris avaient par exemple fait appel aux autorités marocaines pour les aider à identifier une dizaine d’enfants supposément originaires du Royaume qui s’étaient retrouvés dans la capitale française et qui faisaient régner la terreur dans plusieurs de ses quartiers, selon un rapport de la mairie dont la teneur avait été révélée par le quotidien français Le Monde. Le nombre de ces enfants pourrait même, selon certaines sources, dépasser la centaine.

Dans le Vieux Continent, les enfants des rues marocains se compteraient ainsi par milliers et sont présents jusqu’en Suède, à l’extrême nord de la péninsule scandinave, selon les reportages de divers médias suédois. Ils tenteraient de profiter de la législation des pays européens, qui ne peuvent les expulser dès lors qu’ils n’ont pas encore atteint la majorité et leur accordent à ce titre le permis de résider et, dans le même sillage, l’opportunité ou du moins la possibilité d’un avenir meilleur. Les récits de réussite de certains d’entre eux, portés au pinacle après avoir éprouvé les pires misères dans leur pays, ne sont certainement pas pour les décourager. La ville de Tanger, distante de l’Europe d’une quarantaine de kilomètres seulement et d’où la ville de Tarifa, en Espagne, est généralement visible à l’oeil nu, compte ainsi dans ses rues plusieurs de ces candidats à l’immigration irrégulière qui n’ont pas encore l’âge de passer le permis et qui se sont mis en tête de braver un danger que nombre de personnes plus âgées ne se risqueraient pourtant pas à courir, au risque d’y perdre la vie. Ils arrivent des quatre coins du Maroc, parfois de l’autre extrémité du pays, selon les récits recueillis par diverses associations de protection de l’enfance actives dans la ville du détroit.

En dehors de la possibilité d’émigrer, ils n’ont d’autres choix pour subsister que de quémander quelques pièces aux passants, quand ils ne basculent pas dans la criminalité et minimisent ainsi, sans qu’ils ne s’en rendent vraiment compte sur l’instant, leurs chances potentielles de s’en sortir. On les retrouve principalement à la lisière du port, où bon gré mal gré celui-là attend l’occasion idoine pour se cacher derrière les roues poussiéreuses d’un camion, l’autre pour se hisser au haut d’un bus et échapper ainsi au regard vigilant des douaniers.

Braver le danger
Le voyageur ayant déjà eu l’occasion de se rendre en Espagne par bateau à partir de Tanger ou de Tanger Med, à environ une heure de route, a sans doute dû remarquer la présence de ces enfants à la mine défaite, presque résignée et semblant donner son assentiment à la rudesse de la vie, et dont les contours s’endurcissent de jour en jour à mesure que les claques s’accumulent sur leurs joues. L’odeur de la colle, à laquelle beaucoup d’entre eux s’adonnent pour, peutêtre, trouver un exutoire temporaire, saute au nez dès que leurs silhouettes émaciées se rapprochent à quelques mètres. Sur place, hélas, ce triste aperçu du sort réservé à beaucoup de jeunes Marocains de notre temps fait désormais partie du décor.

Les policiers s’y sont, ainsi, tellement habitués qu’ils ne pourchassent même plus les enfants, leur souhaitant peut-être, intérieurement, de pouvoir décrocher le sésame tant espéré pour le rêve européen. Combien seront-ils à mourir en tentant de réaliser celui- ci? Parmi les nombreuses barques de candidats à l’immigration irrégulière renversés ces dernières semaines en Méditerranée, beaucoup d’enfants. Peut-être ceux-ci avaient eux aussi traîné leurs guêtres nuit et jour dans le port de Tanger, et ont vu leurs espoirs se volatiliser en instant, pour ne pas dire sombrer au plus profond de l’océan, dans une fin aussi injuste que l’a été leur quotidien dans la rue.

Il ne faut pas nécessairement se rendre jusque dans le Nord pour assister à un aussi triste spectacle. Non loin du parlement, avenue Mohammed-V, principale artère de la ville de Rabat mais aussi du pays de par son emblématisme, des dizaines d’enfants se retrouvent également seuls, sans donner l’impression de pouvoir retrouver, une fois la nuit tombée, un foyer.

Certains n’ont pourtant même pas encore dépassé la hauteur de trois pommes. Quand on leur parle pourtant, on croit s’adresser à des personnes ayant affronté tous les tourments possibles et imaginables de la vie. De l’existence, ils sauraient vous dire des choses bien plus profondes que le commun des adultes, preuve aussi d’une intelligence qui a seulement besoin d’être cultivée pour offrir son meilleur visage. Ceci rend par ailleurs plus triste la situation, dans la mesure où l’on se dit que nombre de potentiels sont en train d’être bêtement gâchés, simplement parce qu’on ne fait rien.

Triste sort
A l’occasion justement d’Africités, une campagne a été lancée pour permettre la réintégration de l’ensemble des catégories d’enfants concernés. Elle vise toute l’Afrique et devrait se traduire par des stratégies adaptées dans chacun des villes du continent, du fait des raisons diverses sous-tendant ce phénomène.

Au Maroc, elle devrait d’abord être menée à Rabat, avec comme objectif de ne plus avoir un seul enfant des rues dans la capitale. Puis, elle sera étendue au reste du Royaume. l’ONDE usera de son expertise acquise sur le terrain depuis sa création en mai 1995, tandis que diverses organisations internationales, dont le Fonds des Nations unies pour l’enfance (UNICEF), contribueront également. Le CGLUA assurera, pour sa part, le suivi et la mobilisation. Pour que la campagne fonctionne, il faudra ceci dit que tout un chacun apporte sa pierre de touche, notamment au niveau de la société. S’il y a tant d’enfants abandonnés, ce n’est pas forcément à cause du seul Etat, mais aussi parce que beaucoup de familles refusent désormais d’assumer leurs rôles.

Drame humain
Des récits à glacer le sang font état de certains enfants qui, littéralement, ont été poussés dehors, parce que tout simplement l’on ne pouvait/voulait plus leur offrir un toit et la contribution financière qui va avec. En principe, les divers textes et traités internationaux signés et ratifiés par le Maroc devraient prévenir de tels développements, mais la volonté politique suffisante pour les mettre en application semble avoir manqué. L’engagement royal, traduit par le discours lu par Lalla Meryem, pourrait ceci dit aider à débloquer une situation qui, au-delà d’être un drame statistique, écrabouille chaque jour des milliers d’espoirs et, par là même, des milliers de vies.

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