Entretien avec Mounira Bouzid El Alami présidente d'honneur de l'association Darna

"J’ai été éduquée dans la sobriété, pas dans la rente"

Psychanalyste spécialisée dans la guidance infantile ayant fait ses études en France, mariée à un grand industriel de la ville du Détroit, Mounira Bouzid El Alami, 75 ans, a fermé son cabinet privé pour se consacrer, plus de 28 ans durant, aux enfants de familles précaires. Un exemple d’humilité!

Que faites-vous pour réduire les peines des enfants abandonnés de la rue?
Je ne fais plus que de la prévention. Cela fait 14 ans que je ne m’occupe plus des «enfants des rues». A Darna, nous accompagnons des enfants issus de familles précaires. Dans ce travail de bénévolat, ce n’est pas la compassion qui m’anime. C’est un devoir citoyen. J’étais militante de terrain à l’âge de 17 ans. Et toutes mes études n’ont pas annihilé ma curiosité ou annulé le sens de l’observation chez moi. J’ai une dette envers mon pays. Je me sens en dette vis-à-vis de ceux qui n’ont pas eu la même chance que moi de faire des études supérieures en France.

Vous êtes issue d’une famille riche...
Non. Je suis issue d’un milieu modeste, d’une famille nombreuse. Mes deux parents sont originaires de Salé. Très jeune, mon père est parti faire la campagne antipaludique et anti- trachome dans le sud. C’était un homme dévoué qui nous a appris beaucoup de valeurs, dont le don de soi et le partage et surtout la transmission. Mon père était adjoint de santé. Il a beaucoup investi dans notre éducation et nos études. C’est notre seule richesse. Les gens pensent que je fais du caritatif étant mariée à un homme riche. C’est faux! Je suis bénévole. Je travaille de 9h du matin à 19h depuis 28 ans. J’ai été éduquée dans la sobriété, pas dans la rente, pas dans les besoins superflus.

Vous avez fait votre scolarité dans le public?
Non, j’ai passé mon bac en pensionnat au lycée des jeunes filles (devenu lycée Lalla Aïcha) à Rabat. On était 3 Marocaines dans une classe composée majoritairement de filles de colons. Profitant d’une bourse d’excellence, je suis partie en France pour y poursuivre mes études supérieures. Je me suis orientée vers la sociologie politique. Ensuite j’ai fait des études dans la psychopathologie, la psychologie clinique et la psychanalyse. J’ai eu la chance de travailler aux côtés d’une sommité en la matière, en l’occurrence Françoise Dolto. Je suis rentrée au Maroc en 1974. J’étais mariée à Paris. Je venais de me séparer de mon mari et j’avais une fille de 4 ans. Je suis rentrée au Maroc car j’avais envie de faire profiter mes compatriotes de mon savoir.

Qu’est-ce qui vous a poussée à fermer votre cabinet privé de psychanalyste?
J’ai ouvert un cabinet privé à Rabat et j’ai commencé à m’occuper des enfants qui ont des difficultés psychologiques. Et c’est dans cette ville que j’ai fait la rencontre de mon second mari, un industriel très porté par cette dynamique de la citoyenneté étant donné qu’il appartient à une famille de nationalistes. Il me propose alors de s’installer à Tanger, où il avait initié les premières usines industrielles. J’ai constaté qu’il existait des différences sociales énormes entre les enfants de nantis et les enfants issus de familles précaires, qui avaient des problèmes psychologiques beaucoup plus compliqués. J’ai pris la décision de fermer définitivement mon cabinet privé pour me consacrer à ces enfants précaires et en dérive.

Comment est venue l’idée de créer l’association Darna?
En 1995, je faisais partie d’une vingtaine de jeunes qui ont co-fondé le Centre culturel d’initiatives citoyennes. Peu de temps après, les enfants l’ont surnommé association Darna, car ils se sentaient chez eux, épanouis avec les différents espaces de savoir et d’échanges. Nous scolarisons les enfants de familles précaires et assurons leur suivi scolaire. Après l’école, ces enfants viennent pour les séances de renforcement scolaire, d’informatique, les ateliers de créativité… Pour les plus jeunes, nous avons mis en place des ateliers de créativité, des structures d’accompagnement scolaire et d’accompagnement dans le comportement, de non-violence, de dialogue, de théâtre, d’expression physique, corporelle et sportive et d’expression par la peinture… C’est toute la pédagogie de Darna, basée sur la reconstruction de soi et la découverte de tous ses potentiels.

Qu’en est-il des enfants qui ont abandonné l’école?
Dans la maison des jeunes, dans la journée, il y a à peu près 150 enfants. Parmi eux, il y en a qui ont 13 ou 14 ans qui ne peuvent plus retourner aux bancs de l’école publique. Nous avons créé pour eux des ateliers de formation professionnelle. Le matin, ils font de la formation professionnelle dans différents domaines (menuiserie, confection, pâtisserie, boulangerie…) sous la supervision d’un accompagnateur. Ils ont des horaires, un planning et des contrôles de formation. L’après-midi, ils suivent des cours de mise à niveau scolaire. Une fois bien formés, on suit leur réinsertion dans le monde du travail. Nous insérons entre 30 et 40 enfants dans des sociétés de la région. Il faut aujourd’hui voir ce que sont devenus ces enfants. Ils ne rêvent plus de se jeter dans la mer comme certains le font sous d’autres cieux, victimes de la nonchalance des élus locaux et nationaux ainsi que de parties politiques qui manquent d’inspiration pour créer de nouveaux horizons pour les jeunes. Le miroir aux alouettes ne fonctionne plus avec eux. Ils ont appris le savoir-vivre et le savoir-être. Nous avons un réseau d’artisans et d’usines qui embauchent ces jeunes en priorité.

Quelles sont vos sources de financements?
Nous avons un réseau de 7 opérateurs économiques de la région industrielle de Tanger, dont mon mari, qui a, à l’instar des autres opérateurs, un partenariat avec Darna. Chaque année, nous savons qu’à telle date, nous aurons la subvention de ces opérateurs, qui contrôlent ce qui se passe à Darna. En sus de cela, nous avons deux donateurs étrangers qui ont toujours vécu à Tanger. Tous les ans, au mois de mars, nous recevons 15.000 dollars. Ensuite, nous avons des donateurs ponctuels et quelques petits partenariats avec les organismes de l’Etat.

Comment conciliez-vous entre votre vie professionnelle et votre vie personnelle?
Mes cinq enfants ont grandi. Ils volent de leurs propres ailes. Mon mari et moi, on demeure une grande énigme dans cette société. Mon mari est un industriel connu. Et les gens pensent que je n’ai qu’à appuyer sur le bouton pour avoir de l’argent. Je ne suis pas dans le caritatif. Lui, il est convaincu que former des petits techniciens utiles est un investissement rentable pour la société marocaine.


1 commentaire

  • Asri Mekki

    21 Mars 2019

    Je suis fier d'adhérer a cette association de Darna comme bénévole depuis sa création en 1995. J'y ai appris l'esprit d'initiative et de partage. Aujourd'hui, l'association Darna continue sa marche car je suis convaincu que le bénévolat et le travail pour une bonne action ne voit pas d'interruption. ` |.

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