ETAT D'URGENCE

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Faillites en chaîne dans le monde des affaires. Des dizaines de milliers d’entreprises sont menacées de dépôt de bilan. Un véritable cataclysme social pour le Maroc


Sale temps pour l’entreprise  privée de toutes tailles, avec  une mention particulière pour  les PME. Les chiffres sont hallucinants,  ne serait-ce que par  leur résonance numérique; en  attendant de voir qui opère dans quoi et  dans quel état. Rien que pour l’année 2014,  les faillites ont enregistré un total de 7.611,  alors qu’elles étaient de l’ordre de 4.000 en  2009. Et on s’attend à une hausse de 10%  de cas en 2015. Si l’on remonte à 2010, ce  sont quelque 19.000 structures qui se sont  déclarées défaillantes. Quant à l’ensemble  des entreprises qui pourraient connaître le  même sort, elles sont au nombre de 120.000  d’après une évaluation du cabinet Inforisk,  spécialisé dans ce genre de questions. C’est  dire qu’il s’agit d’une tendance lourde qui  s’est bel et bien installée depuis les dix dernières  années.


Frais de production
Que fait le gouvernement pour enrayer un  processus lourd de conséquences, à commencer  par son chef, Abdelilah Benkirane?  Que font les ministres de l’Industrie, du  Commerce, de l’Investissement et de l’Économie  numérique, Moulay Hafid Elalamy,  celui de l’Economie et des Finances, Mohamed  Boussaid, et du Budget, Driss Azami Al  Idrissi? Voilà un terrain qui donne du grain  à moudre pour l’opposition et pourrait alimenter  à l’envi sa polémique permanente  avec l’Exécutif.
Un phénomène proprement gravissime au  regard de la place et du rôle des PME dans le  tissu économique du pays et sur le marché  du travail. Au moment où c’est l’emploi qui  manque le plus, chez nous comme un peu  partout ailleurs, la PME se trouve chahutée  dans sa fonction de pourvoyeuse d’opportunités  d’insertion par le travail. Pourquoi nombre  d’entre elles sont-elles ainsi contraintes  de mettre la clé sous le paillasson et dans  quels secteurs d’activités sont-elles le plus  fragilisées?


Pilotage à vue
Dans la multiplicité des raisons qui conduisent  à la faillite, certaines sont, plus que  d’autres, mises en avant par les cahiers  comptables de l’entreprise. Elles ont immanquablement  rapport à la trésorerie; particulièrement  les crédits bancaires et les délais de  paiement d’échéances de toutes sortes. En  gros, les liquidités disponibles ou prévisibles  pour honorer les dettes et couvrir les frais de  production. Normal, dès lors qu’il s’agit du  nerf de l’idée même d’entreprendre.  En fait, d’autres facteurs sont également  incriminés. Un mot clé vient immédiatement à l’esprit, la gestion. Celle-ci  est souvent, sinon systématiquement,  défaillante. Elle se pratique  de façon empirique, quasiment à  l’instinct, une sorte de pilotage  à vue. Sans autre forme de référence  méthodique ou d’analyse  rationnelle des situations présentes,  encore moins des perspectives  à terme. Interviennent aussi  des traits de culture largement  partagés.
Le désir enraciné, apparemment irrépressible, de la recherche d’un  maximum de gain en moins de  temps et avec le moins de risque  possible. Cela tient des strates  cumulatives de notre sociologie  séculaire qui s’est aggravée  depuis l’indépendance.  Des fortunes spontanées ont  effectivement été charriées par  un Maroc en construction. Le pli  était pris.
Il n’est donc pas étonnant si  nos entreprises fonctionnent de manière où le réflexe artisanal le  dispute au mythe du flair qui ne  trompe jamais, mais qui conduit  sûrement à la banqueroute. C’est  là un domaine de réflexion parallèle  où s’expriment des facteurs  non-économiques, a fortiori culturels,  du mal-développement.
Il ne faut surtout pas compter sur  les entrepreneurs qui ont connu  ce genre de déboires pour avouer  les vraies causes de leur échec.  Pour la plupart, ils se réfugient  derrière “la conjoncture”, qu’ils  invoquent comme s’il s’agissait  d’une force transcendantale, un  peu métaphysique; de même  qu’ils se plaignent, à l’unisson,  du poids rédhibitoire du fisc. Deux  murs de lamentations préférés,  mais qui sont néanmoins réels.


Tendance à la panique




Mohamed Boussaïd, ministre de l’Economie et des Finances. (CREDIT PHOTO: DR) Mohamed Boussaïd


La conjoncture est effectivement  défavorable, d’autant plus  qu’elle a des pulsions premières  et des relents internationaux.  Depuis les prémices de la crise  mondiale en 2008, on n’a pas  cessé de nous rebattre les oreilles  à propos d’une prétendue immunité  totale de notre économie  qui ne peut en aucun cas être  inquiétée. Une hypothèse difficile  à soutenir pour un pays comme  le nôtre, qui a été de tout temps  ouvert sur le monde extérieur;  avec tous les risques et les effets  que cela suppose. Une constante  qui fait partie de notre identité  historique.


Il est vrai que le printemps arabe  a quelque peu boosté les chiffres  du tourisme, comme par un ricochet  bienvenu du malheur des  autres. Il en va de même pour des  délocalisations, en notre faveur,  de grandes marques industrielles  attirées par les bas salaires  autochtones, entre le tiers et  le quart de ce qui est pratiqué  dans les pays d’origine. Mais ça  s’arrête là; car, du fait même de  notre ouverture aux quatre vents, la crise chez les autres, c’est aussi  la crise chez nous. La rigueur  budgétaire sur l’autre rive de la  Méditerranée et de l’autre côté  de la Manche, c’est moins de possibilités  d’exportation pour nous.  Nos PME, petits soldats aguerris  et accoutumés à l’export, en  reçoivent les contrecoups, parfois  fatals. Avant de finir par céder,  progressivement, l’économie  marocaine a fait de la résistance,  surtout dans les discours officiels,  histoire de prémunir les marchés  contre la tendance au repli et à  la panique. Une attitude compréhensible  et justifiée, mais qui fait  figure de cache laborieux, car la  réalité est toute autre.
Comment les chefs d’entreprise,  plus précisément ceux des PME,  réagissent-ils à cette récession  qui ne dit pas ouvertement son  nom? Face à des situations de  difficultés extrêmes, les entreprises  n’ont de choix qu’entre la  liquidation judiciaire et le dépôt  de bilan. Toutes les approches  de la réalité des faits démontrent  que les entreprises préfèrent la  première option, car la nuance  avec la deuxième est de taille.  Pour s’y préparer, elles se mettent  en veilleuse; dans un coma  provoqué, quasiment mortifère.  Cela permet d’amortir,  aux moindres frais possibles, un  éventuel redressement fiscal  et de réduire des pénalités possibles  suite à la régularisation  vis-à-vis de la CNSS et du code  de travail.


Emancipation imaginaire
Les victimes désignées de ce  processus sont évidemment les  salariés. Dès qu’il y a une pression  cumulée ou conjoncturelle  sur la trésorerie, ce sont les salariés  qui trinquent. Réduction  des effectifs, chômage technique,  compression des heures  de travail et autres grignotages  des droits et acquis. Le tout  sous l’appellation pudique de  “plans sociaux”. En gros, c’est  le maillon faible qui saute et  c’est la valeur travail qui est  démonétisée.
Ceci dit, le problème reste  entier, ainsi que l’interrogation  qui va avec. Comment assurer la  pérennité de l’entreprise privée  au mieux des intérêts bien compris  des opérateurs économiques  et des salariés?


On n’est plus au début du siècle  dernier où la casse de l’outil  de production représentait une  émancipation imaginaire des travailleurs.  Aujourd’hui, il s’agit  de sauver l’entreprise pour que  survivent les emplois; sachant  pertinemment que l’un ne va pas  sans l’autre, encore moins contre  l’autre.Cette quadrature du cercle  vaut mieux qu’un cercle vicieux.  Elle est jouable, mais pas facile.  Au-delà des dispositions administratives  à caractère coercitif;  c’est d’une révolution culturelle,  au plus profond des mentalités,  qu’il s’agit. Une entreprise  citoyenne parfaitement en  règle avec ses obligations visà-  vis de l’État et des employés.  “Sauver l’entreprise”, comme  dans le fameux filme hollywoodien,  est à ce prix. Et c’est pas  cher payé.


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