Faut-il craindre pour Renault Maroc ?



L’incarcération de Carlos Ghosn au japon pour fraude fiscale et son limogeage de la présidence de Renault-Nissan fait perdre au Maroc l’un de ses grands amis

Son nom, en arabe, signifie branche, et justement, ironiquement, Carlos Ghosn donne l’impression d’avoir scié la branche sur laquelle il était assis. Le puissant PDG de Renault- Nissan-Mitsubishi, numéro 1 mondial de l’automobile, est aux arrêts depuis ce lundi 19 novembre 2018 dans la capitale du Japon, Tokyo, après avoir été accusé d’avoir dissimulé quelque 4,9 milliards de yens, soit plus de 411 millions de dirhams, au fisc, en montant un système complexe qui lui aurait été suggéré par des conseillers financiers du groupe. M. Ghosn était déjà critiqué, depuis sa nomination à la tête de Renault en avril 2005, pour sa gourmandise salariale. En treize ans, sa rémunération a bondi de plus de 1383%, passant de 1,2 million à plus de 15 millions d’euros en 2017.

Les actionnaires de Renault-Nissan-Mitsubishi lui avaient d’ailleurs refusé, en avril 2016, une augmentation qu’il demandait. Ils n’imaginaient sans doute pas qu’ils étaient, quand bien même, loin du compte. En colère, Nissan l’a aussitôt limogé, se disant déçu par les pratiques de son patron et celles de son directeur délégué, Greg Kelly, qui lui aussi aurait bénéficié du système Ghosn et a également été arrêté.

Garde à vue prolongée
«Je n’ai pas seulement senti que c’était regrettable, mais beaucoup plus fortement que cela - je me sentais indigné et personnellement, j’ai ressenti un profond désespoir,» a notamment déclaré le PDG du constructeur japonais, Hiroto Saikawa. Même son de cloche en France, où personne n’a levé le petit doigt pour défendre le PDG déchu. Mieux, le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, a déclaré que, quelle que soit l’issue de l’affaire, M. Ghosn ne peut plus présider le groupe Français. Plus, l’Etat qui dispose d’environ 15% des actions de Renault, s’est empressé de remplacer le concerné par son numéro 2, en l’occurrence Thierry Bolloré, qui, déja depuis février 2018, était préparé pour succéder à son supérieur dans les quatre prochaines années.

On peut, certes, voir dans cette promptitude des actionnaires à réagir l’illustration d’inimitiés envers M. Ghosn. Côté français, ce dernier était accusé de privilégier les intérêts de Nissan puis également de Mitsubishi. Il avait, à ce titre, eu maille à partir avec les gouvernements de Jean- Marc Ayrault, Manuel Valls et Bernard Cazeneuve. Nissan, pour sa part, redoutait le projet de M. Ghosn de fusionner la société avec Renault, ce qui selon elle l’aurait desservie. C’est d’ailleurs suite à une enquête interne que la justice japonaise a été avertie par le constructeur japonais des pratiques de l’industriel brésilo- franco-libanais.

M. Ghosn devrait, au minimum, rester au mains de la justice jusqu’au 29 novembre, puisque sa garde-à-vue a été prolongée de dix jours. Beaucoup redoutent, entretemps, la fin de l’alliance formée sous ses auspices entre Renault, Nissan et Mitsubishi.

Tueur de coûts
Dans des déclarations aux médias, le ministre de l’Economie français, Bruno Le Maire, a fait part de son souhait d’une prolongation de cette association. Il devait rencontrer, ce jeudi 22 novembre 2018, son homologue japonais, Hiroshige Seko, pour en discuter. En attendant, Renault-Nissan-Mitsubishi enregistre, depuis l’arrestation de M. Ghosn, une chute vertigineuse sur les marchés boursiers. En deux jours seulement, les titres du groupe ont perdu plus d’un dixième de leur valeur. Cette baisse paraît d’autant plus difficile à endiguer que le succès de Renault-Nissan-Mitsubishi est étroitement lié à la personne de M. Ghosn.

Ce dernier a notamment sauvé Nissan de la faillite, après en avoir pris les commandes au tournant du siècle, au point d’être considéré par la suite comme un héros au Japon et de voir sa vie racontée dans un manga, le genre de bande dessinée typiquement japonais.

Surnommé le «cost killer», c’est-à-dire le tueur de coûts, M. Ghosn n’hésite pas à adopter des plans sociaux qui limitent les effectifs des constructeurs qu’il a sous sa direction tout en délocalisant dans des pays tiers à la fiscalité plus avantageuse, ce qui bénéficie d’ailleurs au Maroc. Le Royaume a ainsi pu récupérer une partie importante des investissements étrangers de Renault-Nissan-Mitsubishi, à hauteur de 815 millions d’euros selon des chiffres révélés en août par le ministre de l’Industrie, de l’Investissement, du Commerce et de l’Economie numérique, Moulay Hafid Elalamy, lors d’un point de presse dédié à la présentation du bilan d’étape de l’écosystème Renault au Maroc.

Menace sur les investissements
Pour rappel, le constructeur français avait signé, en avril 2016 dans la ville de Rabat, une convention de l’ordre de 10 milliards de dirhams avec l’Etat marocain, visant à terme à générer un chiffre d’affaires additionnel de 20 milliards dirhams par an pour l’industrie automobile au Maroc. Visiblement comblé, Renault avait récemment décidé de doubler sa capacité de production dans le Royaume, pour la porter à 160.000 véhicules par an en 2022. M. Ghosn avait d’ailleurs été reçu le 25 octobre au palais royal de Marrakech pour en informer le roi Mohammed VI.

Dans le rang des officiels marocains, beaucoup redoutent que l’arrestation de l’intéressé ne menace ces investissements, d’autant qu’ils emploient, directement ou indirectement, quelque 14.000 personnes, et bénéficient également aux entreprises marocaines, dans la mesure où le taux d’intégration de Renault-Maroc serait selon les chiffres officiels de 50%. Ce taux est susceptible d’être porté à 65% en 2023.

On peut dès lors imaginer les responsables marocains branchés sur l’heure de Tokyo, dans l’attente des nouvelles provenant du pays du soleil levant...

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