La fuite en avant de Gaïd Salah

Les Algériens montent la pression contre le système

Pour le chef d’état-major de l’armée algérien, il n’y sans doute plus d’échappatoire face à la pression de la rue, en dehors peut-être de la violence.

Il aura tout fait pour se défiler: désormais, le général Ahmed Gaïd Salah sait sans doute, au fond de lui, qu’il n’y a plus d’échappatoire pour lui en dehors peut-être de la violence face aux demandes toujours pressantes des Algériens de le voir rendre son tablier. A ce titre, son intervention du 27 juin 2019 à Cherchell, à l’occasion de la sortie de la nouvelle promotion de l’Académie militaire interarmes de la ville, a sonné comme une bouteille à la mer. Dans cette intervention, dont le texte intégral a été relayé par les médias officiels algériens, le chef d’état-major de l’Armée nationale populaire (ANP) demande à ses compatriotes «une compréhension qui s’élève à la hauteur du degré de confiance qui relie», selon lui, «le peuple à son armée». «Notre objectif est de servir notre pays et accompagner en toute sincérité le peuple algérien,» a-t-il assuré.

Le général discrédité
Difficile ceci dit de lui accorder le bénéfice du doute, tant le tour de vis qu’il a opéré ces dernières semaines l’a sans doute discrédité même auprès de ceux qui espéraient, sincèrement, que l’ANP joue un rôle d’arbitre dans la crise qui secoue depuis le 10 février 2019 l’Algérie, après que l’ex-président Abdelaziz Bouteflika a voulu briguer un cinquième mandat à la tête du pays. A cet égard, l’affaire de l’arrestation, le 30 juin, de Lakhdar Bouregaâ, qui fut un des héros de l’indépendance algérienne vis-à-vis de la France et qui, en tant que fondateur du Front des forces socialistes (FFS), est une des figures de proue de la politique de la voisine de l’Est depuis plus de cinquante ans, a fait couler beaucoup d’encre, et ce en dehors même de l’Algérie. Ainsi, le secrétaire général du Congrès nationaliste arabe -organisation panarabe basée à Beyrouth et dont M. Bouregaâ est membre fondateur-, Mahmoud Majdi El Maâsraoui, a directement pris à partie, dans une lettre ouverte relayée par la chaîne satellitaire panarabe Al-Mayadeen, M. Gaïd Salah pour faire libérer le concerné.

Présidentielles ajournées
Les chefs d’inculpation retenus contre M. Bouregaâ sont d’autant plus ubuesques: il est notamment accusé d’«atteinte au moral des troupes» et d’«outrage à corps constitué », au seul motif d’avoir mis en cause la mainmise du général sur le processus algérien actuel; chose qui, les faits le prouvent, est vraie. Rien ne semble donc en mesure d’arrêter M. Gaïd Salah dans sa quête irréfrénée vers le pouvoir. Se réclamant de la Constitution, il n’hésite pourtant pas à la bafouer dès lors que ses intérêts sont en jeu, comme lorsqu’il a incriminé le 19 juin, dans un discours donné depuis la ville de Béchar, quiconque arbore le drapeau amazigh alors même que l’amazighité a été reconnue, aux côtés de l’islam et de l’arabité, comme une des «composantes fondamentales» de la nation algérienne lors de la révision constitutionnelle du 7 février 2016. Ainsi, plusieurs activistes amazighs ont été, depuis lors, arrêtés.

L’ordre constitutionnel dont se prévaut justement M. Gaïd Salah est sur le point d’atteindre sa date de péremption: ce 9 juillet, 90 jours seront passés depuis l’investiture du président du Sénat, Abdelkader Bensalah, en tant que président intérimaire en lieu et place de M. Bouteflika -démissionnaire le 2 avril. Au-delà, la Constitution ne prévoit pas ce qui doit se passer, puisque le locataire d’El Mouradia devrait avoir déjà organisé un scrutin présidentiel. Or, si M. Bensalah avait bien convoqué des élections pour le 4 juillet, son appel ne fut pas vraiment entendu: au 25 mai, date limite du dépôt des candidatures, seuls Abdelhakim Hamadi et Hamid Touahri, en l’occurrence un vétérinaire et un ingénieur en mécanique aéronautique inconnus au bataillon, s’étaient rendus auprès de la Cour constitutionnelle pour déposer leur dossier.

En conséquence, cette dernière ne put qu’ajourner les présidentielles, sous peine de discréditer le processus plus qu’il ne l’est déjà. En attendant, les Algériens poursuivent encore leur Hirak. Ce 5 juillet, date hautement symbolique commémorant le 57ème anniversaire de l’indépendance algérienne, ils devraient pour le 20ème vendredi de suite défiler pour appeler encore le système à dégager.

Les concurrents éliminés
Dans une certaine mesure, ils ont déjà gagné leur pari: plusieurs hauts dignitaires de la Bouteflikie, à l’instar de l’homme d’affaires Ali Haddad, ont été écroués -l’ancien président du Forum des chefs d’entreprises a été condamné, le 17 juin, à six mois de prison ferme pour détention de deux passeports pendant qu’il tentait de fuir, fin mars, pour la Tunisie, quelques semaines après le début du Hirak. D’autres personnalités devraient suivre, à commencer par le frère cadet et ancien conseiller de M. Bouteflika, Saïd Bouteflika, appréhendé le 4 mai en même temps que l’ancien directeur du Département de renseignement et de sécurité (DRS) -sécurité militaire-, Mohamed «Toufik» Médiène, et du général Athmane «Bachir» Tartag, qui fut jusqu’au 5 avril coordinateur des services de sécurité auprès de la présidence. Ce 2 juillet, c’est le président de l’Assemblée nationale populaire, Mouad Bouchareb, qui a été débarqué par ses propres députés du Front de libération national (FLN), ancien parti unique en Algérie et dont il fut jusqu’au 23 avril dernier le secrétaire général. Rappelons que les conditions où l’intéressé avait pris les commandes de la deuxième chambre du parlement algérien le 24 octobre avait été entâchée de fraudes, et d’aucuns l’avaient accusé d’avoir usurpé ses fonctions pour servir la soupe à M. Bouteflika, dont il était réputé être l’hommelige. Bien évidemment, ces mises au ban arrangent d’abord M. Gaïd Salah qui, de un, peut éliminer ses concurrents, et de deux, essaie de détourner l’attention loin de l’ANP, véritable détentrice du pouvoir et, sans doute, institution la plus corrompue d’Algérie actuellement. Rien ne dit, cependant, que l’armée ne cède pas elle aussi si la pression est maintenue...


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