La fuite en avant de Gaïd Salah

LA COMMUNAUTÉ INTERNATIONALE SOUTIENT LE HIRAK ALGÉRIEN

Malgré la répression, les Algériens poursuivent leur mouvement de protestation pacifique contre la mainmise de l’armée sur la politique de leur pays.

En annonçant, le 14 septembre 2019, des présidentielles pour le 12 décembre prochain et en continuant ainsi de faire fi des revendications des Algériens pour un changement de l’ordre constitutionnel, le régime algérien a sans doute franchi, vis-à-vis de la communauté internationale, le Rubicon.

C’est ce que l’on peut en tout cas conclure à partir de l’appel lancé par le parlement européen, par la voix de la présidente de sa sous-commission droits de l’Homme, Marie Arena, pour «écouter» lesdites revendications, qualifiées par la même source de «légitimes». «Aujourd’hui, les manifestants, ce sont des hommes, des femmes, des jeunes, des moins jeunes qui demandent la démocratie en Algérie. Nous les soutenons,» a déclaré l’eurodéputée belge dans une vidéo publiée sur sa page Facebook le 27 septembre.

Certes, la commission européenne, qui tient lieu de gouvernement des pays de l’Union européenne (UE), a, trois jours plus tard, eu une position plus nuancée, en soulignant qu’«il est important que les libertés d’expression, d’association et de réunion soient garanties», ceci dit «dans le respect de la souveraineté algérienne» -propos tenus par une de ses porte-paroles au journaliste algérien Mohamed Khadir, qui a relayé son mail sur son profil Facebook. Il n’en reste pas moins qu’après avoir ménagé plus de trente-deux semaines durant, depuis le début des manifestations le 22 février 2019, la junte algérienne, le parlement européen a jeté un pavé dans la mare.

Demande de démocratie
La sortie de Mme Arena n’a d’ailleurs pas manqué de faire réagir jusqu’au chef d’état-major de l’armée, le général de corps d’armée Ahmed Gaïd Salah. Dans un discours qu’il a donné le 30 septembre dans la ville d’Oran, où il concluait une visite de trois jours dans la deuxième région militaire algérienne, correspondant au nord-ouest du pays, le concerné l’a assimilée à «des tentatives désespérées qui ont essentiellement pour but de porter atteinte à la stabilité et à la sécurité de l’Algérie et de son peuple».

«Ce peuple authentique et brave a su, depuis le début de la crise, mettre à nu ces manoeuvres sournoises et a exprimé, à travers ses marches pacifiques, dont le civisme a été salué par le monde entier, son refus catégorique de toute ingérence étrangère dans les affaires internes de son pays, et il n’accepte de recevoir aucune leçon, de quelque partie que ce soit, car il est souverain dans ses décisions,» a-t-il martelé. Une tirade qui, au passage, n’est pas sans rappeler son réquisitoire du 10 avril, également à Oran, contre les «tentatives de la part de certaines parties étrangères (...) afin de mettre en exécution leurs desseins visant à déstabiliser l’Algérie et semer la discorde entre les enfants du peuple».

Pas sûr, toutefois, que le peuple en question l’entende de la même oreille. Ainsi, le jour même où Mme Arena s’exprimait au sujet de leur Hirak (mouvance, en arabe), comme il est devenu commun d’appeler leur mouvement de protestation, les Algériens investissaient encore les rues pour rejeter les velléités de l’armée d’imposer sa voie de sortie à l’impasse où se trouve le pays depuis la démission forcée -pour ne pas dire limogeage- de Abdelaziz Bouteflika le 2 avril 2019 du poste de président de la République.

Prise de position
La rupture est d’autant plus, désormais, consommée entre les civils et les militaires que ces derniers ont resserré l’étau, au cours des dernières semaines, autour des manifestants. Ainsi, nombreux ont été parmi ces derniers à se voir interdire l’accès, le 30 septembre, à la capitale, Alger, alors qu’ils tentaient de s’y rendre pour participer aux marches. Pis, alors qu’ils avaient été plus ou moins ménagés depuis le début des manifestations, les leaders du Hirak sont, dorénavant, directement visés.

Le porte-parole du parti de l’Union démocratique et sociale (UDS), Karim Tabbou, ou encore l’activiste Samir Belarbi, également membre du mouvement Barakat -qui, en 2014 déjà, s’était opposé au quatrième mandat de M. Bouteflika-, ont respectivement été arrêtés les 11 et 13 septembre 2019 et ne devraient pas de sitôt être libérés -le premier cité l’avait été le 25 septembre, avant que les services de sécurités ne remettent le grappin sur lui moins de 24h plus tard.

Comme l’a rappelé Mme Arena, ce sont, au total, 83 activistes qui ont été incarcérés. En s’attaquant aux leaders du Hirak, l’armée, semble, de fait, vouloir l’affaiblir et, en même temps, avoir les mains plus libres pour agir à sa guise, d’autant qu’elle ne devrait sans doute pas, cette fois, renoncer aux présidentielles, comme début juillet. En effet, il est établi, dans la voisine de l’Est, que la junte cherche à imposer un duel entre deux anciens premiers ministres, à savoir Ali Benflis (26 août 2000-5 mai 2003) et Abdelmadjid Tebboune (25 mai-15 août 2017), et qui sont surtout des figures du système.

Un modèle à bout de souffle
Officiellement, «l’Armée nationale populaire (ANP) ne soutient personne», comme l’a assuré M. Gaïd Salah dans une première déclaration à Oran, le 29 septembre; la chose est, ceci étant, difficile à croire quand, sans nécessairement remonter loin dans l’histoire, on sait l’ingérence qu’ont eue les galonnés dans la politique tout au long des derniers mois, attestée par les prises de positions publiques du chef d’état-major depuis le début du Hirak. La condamnation, le 25 septembre à quinze ans de prison, du frère et ancien conseiller de M. Bouteflika, Saïd Bouteflika, de l’ancien directeur de la direction du renseignement et de la sécurité (DRS), Ahmed «Toufik» Médiène, de son successeur, Athmane Tartag, et de la secrétaire générale du Parti des travailleurs (PT), Louisa Hanoune, pour «atteinte à l’autorité de l’armée» et «complot contre l’autorité de l’Etat», semble également participer de la même entreprise de se prémunir contre tout danger potentiel qui contrecarrerait ses plans: il faut dire que libres dans la nature, les intéressés pouvaient disposer d’un pouvoir de nuisance incommensurable.

En tout cas, pour l’Algérie et les Algériens, les prochaines semaines seront décisives non seulement politiquement, mais sur tous les plans, surtout que le projet de loi de finances s’apprête à réautoriser l’emprunt extérieur, interdit en avril 2005 par Ahmed Ouyahia, alors premier ministre: preuve que le modèle économique est également à bout de souffle. Il faudra, sans nul doute, que davantage d’institutions internationales que le parlement européen prennent fait et cause pour nos voisins de l’Est pour faire face à un régime qui prend en otage leur pays depuis son indépendance...


2 commentaires

  • Mohamed N'Hammoucha

    8 Octobre 2019

    il y en a marre , il n'y a que chez les arabes que les dirigeants bloquent le systeme democratique . et dire que gaid ose se cacher derriere Dieu pour casser la voie a cette democratie . que dira-t-il au bon Dieu une fois dans la tombe? je pense que sa fuite en avant est normale et il y a du monde derriere lui , histoire de sauver les generaux loyaux et leurs fils . Et dans ce cas de figure , aucun gagnant , une seule perdante : maman Algerie. Hirak c'est magnifique , mais alors pourquoi personne n'a pensé a l'amenestie ? tous les prisonniers du hirak ,les said,toufik,tartag,,hommes d'affaires....liberés,tous et plus jamais personne en prison ,et on recommence a zero . Perte : rien ,car on ne gagne jamais rien a nourrir des prisonniers sans contrepartie reelle ,economiquement parlant . Gains : gaid salah lache prise car lui ,ses enfants,ses generaux,les enfants de ses generaux sont amnestiés . ses ennemis said boutef, toufik ,haddad .......reviennent embauchent dans leurs entreprises au lieu du calme present avant la tempete et aucun des 2 camps ne peut plus nous jouer l'histoire du chat et de la souris ,amnestie oblige. l'Algerie en sortira gagnante car au de-la de la democratie , l'Algerie a besoin de privatiser ses entreprises en les accompagnant , en les subventionnant et en integrant une grande partie du personnel dans l'actionnariat . Si le peuple est assez mur pour demander paciquement la democratie mais n'est pas assez mur pour accorder l'amnestie a tous (qu'ils soient en fuite,au pouvoir,sous les barreaux et bien sur toutes leurs familles), ,alors cela echouera . Non obstant du fait que l'armée prend plus ou moins le 1/4 du budget pour assembler des picks up , contrecarrer les pays voisins (ennemis obligés malgrés eux pour la survie du budget de l'armée) La balle n'est plus chez gaid salah , elle est chez vous peuple algerien frere , je ne suis qu'un observateur marocain qui a envie qu'enfin on avance . Bonne chance . Bien a vous .

  • Nasser

    9 Octobre 2019

    Dans quelle langue les algériens doivent dire aux étrangers, tous les étrangers, qu'ils n'aiment pas qu'on se mêlent de leurs affaires ? Le hirak est une affaire strictement algérienne et ne regarde que les algériens. On connaît les effets de l'intervention, surtout celle des pays frères, sur les peuples qu'elle clame vouloir aider. La Libye, la Syrie et le Yémen constituent l'exemple concret de l'amour que se porte les Arabes. Alors SVP que celui qui a un souhait a l'Algérie, qu'il commence par sa propre bosse. L'auteur de ces lignes sait bien que le système politique de son pays n'est pas le pendant du royaume de Suède. Non? Alors les conseilleurs et les observateurs, qu'ils commencent par leur propre pays. Quand ils finiront et il y a du boulot, on verra....

Laisser un commentaire

Merci de cocher cette case