Le gouvernement impuissant face au lobby des distributeurs pétroliers

La sécurité énergétique du Royaume en danger

Le gouvernement est impuissant face au refus des distributeurs de produits pétroliers à se conformer à leurs obligations de stockage des carburants. Résultat: le Maroc ne dispose pas d’un stock de réserve.

L’heure est grave. On ne badine pas avec la sécurité énergétique d’un pays. Dans le cas du Maroc, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) lance une alerte rouge. La seule raffinerie du Royaume est en cessation d’activité et les distributeurs pétroliers privés se «fichent royalement» de la sécurité énergétique du pays en se souciant peu de la constitution d’un stock de réserve minimal de carburants.

Dans son dernier rapport «Energy policies beyond IEA countries: Morocco 2019», rendu public le 7 mai 2019, l’Agence internationale aborde, entre autres, la fermeture de la Samir, seule raffinerie du Royaume avec une importante capacité de stockage, et tire la sonnette d’alarme sur «la sécurité énergétique» du Maroc face à la chaîne d’approvisionnement mondiale. Selon l’AIE, fondée à l'OCDE en 1974 et basée à Paris, les mesures incitatives introduites par le gouvernement sur les plans matériel et fiscal n’ont pas réussi à persuader les professionnels du secteur des carburants à respecter leurs engagements quant à la garantie d’un stock de réserve, exposant par conséquent le pays aux risques liés à la fluctuation du marché extérieur.

«Outre le pétrole brut, le Maroc importe aujourd'hui la totalité de ses besoins en produits pétroliers. Samir, la seule raffinerie de pétrole encore en activité au Maroc, a été placée en liquidation judiciaire en 2015. La non-utilisation des installations de stockage de produits pétroliers de la raffinerie de Samir, ainsi que le non-respect par les distributeurs des produits pétroliers de leurs obligations de stockage en produit pétroliers pendant plusieurs années soulignent la nécessité d'améliorer la sécurité de l'approvisionnement en produits pétroliers», souligne l’AIE. Les experts de l’Agence poursuivent qu’il y a plusieurs décennies, le gouvernement a instauré pour les industriels des obligations de stockage en produits pétroliers, mais ceci n'a été que très peu suivi d'effets, en dépit des différents mécanismes de financement utilisés dans le passé (prélèvements, taxes...). La fermeture de Samir, l'unique raffinerie du pays, a des répercussions évidentes sur la sécurité de l'approvisionnement en pétrole. Le Maroc se trouve donc de plus en plus exposé aux risques de la chaîne d'approvisionnement mondiale, avec une couverture de stock inférieure au minimum légal pour tous les produits, conclut l’AIE.

L’agence reproche au Maroc, notamment, son incapacité à contrôler ses réserves pétrolières, ce qui le rend vulnérable face aux risques de dépréciation des niveaux du stock, qui restent inférieurs aux seuils autorisés, et également face à sa dépendance du marché international, étant donné que le Royaume importe plus de 90% de ses besoins en produits pétroliers. L’agence alerte également sur l’impact négatif de la fermeture des raffineries de la Samir, et incite le gouvernement à penser à mieux assurer sa sécurité énergétique, surtout que les installations de stockage n’ont jamais été exploitées et les distributeurs ne font aucun effort pour respecter leurs engagements.

Plus de trois ans après le jugement de liquidation de la Samir (2016), le dossier traîne encore. Il y a deux mois, le Conseil de la concurrence a rappelé l’intérêt stratégique pour le Maroc d’avoir une raffinerie de pétrole, au moment où certaines parties intéressées font tout pour céder ses participations dans ses filiales.

Des filiales de Samir convoitées
Le dossier de la raffinerie la Samir attise certes des convoitises de parties occultes qui remuent ciel et terre pour que la cession de son activité perdure et pour que sa liquidation soit rapide et définitive pour pouvoir tourner la page une fois pour toutes. Personne ne sait si d’ailleurs le délai de continuité partielle de l’activité de la Samir, qui a expiré le 21 avril 2019, a été prolongé ou pas. En tout état de cause, le syndic judiciaire Abdelkbir Safadi, chargé de la liquidation, veut vendre séparément les participations du raffineur dans ses filiales.

Le patrimoine de la Samir est évalué à 21,6 milliards de dirhams dont les unités de production de Mohammedia et de Sidi Kacem (évaluées à 15 milliards de dirhams). Les actions qu’elle détient dans le capital d’autres sociétés est estimé à 827 MDH, répartis entre la Société de distribution de carburants et combustibles (SDCC) (150 MDH), l'Académie africaine de l'énergie (ACAFE) (3,5 MDH), la Société marocaine de transport et de stockage de produits pétroliers (TSPP) (60 MDH), les Autoroutes du Maroc (12 MDH), la Société marocaine de stockage (220 MDH), AfricBitumes (26 MDH), Jorf Petrolium Storage (12 MDH), Salam Gaz (327 MDH), et la Société hôtelière d'Ifrane (17 MDH).

L’initiative du liquidateur nourrit par ailleurs l’inquiétude autant des salariés que des créanciers du raffineur. Pour les délégués des salariés, la cession des parts dans ces filiales annonce la mort clinique du raffineur. Ils avancent qu’il existe une relation entre l’activité de la Samir et celle de ses filiales comme Salam Gaz, un opérateur qui a engrangé 277 MDH de bénéfices en 2017, avec 35% de parts de marchés. A elle seule, cette filiale susciterait des convoitises de la part des concurrents sur ce marché. Ce qui pourrait expliquer l’intérêt de vouloir cesser certains actifs dans des filiales stratégiques comme Salam Gaz.

L’histoire de la Samir et la menace que sa liquidation fait pèser sur la sécurité énergétique stratégique du pays renvoie à une gestion hasardeuse et fort risquée poursuivie par les gouvernements qui se sont succédé au Maroc pour la privatisation des entreprises publiques. Encore une fois, le gouvernement porté par le PJD va commettre une deuxième erreur monumentale en voulant privatiser une centrale thermique des plus stratégiques pour le secteur énergétique et pour l’approvisionnement en électricité surtout que certaines régions (comme le Sud) souffrent d’une pénurie et de coupures d’électricité face auxquelles aucune solution réelle n’a été déployée.


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