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Grand échec pour le ministre Moulay Hafid Elalamy

Un coup dur pour l'attractivité du Maroc

Moulay Hafid Elalamy savait déjà que Bombardier préparait son départ, étant en difficultés depuis des années. D’ailleurs, il a fermé les yeux sur les engagements du constructeur canadien en matière de création d’emplois.

Homme d’affaires à la tête d’un holding diversifié, le super ministre Moulay Hafid Elalamy, dynamique et entreprenant, ne manque pas d’aplomb pour séduire lors de ses inoubliables speechs. Personne ne peut nier qu’il manie aisément le verbe et joue bien sur les mots. Il en a donné la preuve, une fois encore, ce lundi 6 mai 2019 à Casablanca, lorsqu’il s’est déplacé en mode urgence pour un point de presse afin d’exposer les raisons du départ annoncé du Maroc du constructeur aéronautique canadien Bombardier qui, comme pour son usine de Belfast, en Irlande, du Nord, cède celle de Casablanca…

Flagrante contradiction
Le jeu de mots consistait à démentir tout départ formel du groupe canadien en le présentant comme un passage de témoin aux sous-traitants qui prendront le relais. Le doute à ce sujet a été nourri par l’absence d’un représentant du top management de Bombardier. L’investisseur canadien a boudé la conférence de presse. Pourtant, dans le courriel d’invitation, il était précisé la présence du vice-président de Bombardier Maroc, Stephen Orr.

Peut-être que ce dernier n’était pas d’accord sur la terminologie proposée et employée par le ministre Moulay Hafid Elalamy lors de ce point de presse. La contradiction dans la terminologie utilisée par l’avionneur canadien, dans son communiqué officiel à l’occasion de la publication de ses résultats pour le premier trimestre 2019, et par le ministre marocain lors de la conférence est saisissante. «Bombardier ne quitte pas le Maroc. Il cède ses activités à des sous-traitants qui vont continuer à produire des pièces dans ses usines», a-t-il tenté d’expliquer. «C’est un transfert», insiste-t-il, soulignant que le Canadien se serait dit, auprès du ministre lui-même, «très heureux de la relation avec le Maroc et la compétitivité marocaine ». «Le Maroc est d’ailleurs assurément le fer de lance du développement de Bombardier. Sa plateforme au sein du Royaume est la plus compétitive, et l’objectif est justement de développer cette partie-là», a souligné le ministre.

Tentative désespérée
Pourquoi, donc, quitter le Maroc? En vérité, en proie à des difficultés depuis quelques années, Bombardier se désengage bien du Maroc comme annoncé le 2 mai 2019, et l’usine de Casablanca sera cédée à des sous-traitants: «Tout en progressant dans l’optimisation de son empreinte manufacturière mondiale, Bombardier poursuivra la cession de ses activités d’aérostructures de Belfast et du Maroc». Un appel d’offres a déjà été lancé afin que le groupe «puisse se concentrer sur la construction de ses avions». Pour rassurer, le ministre de l’Industrie s’est empressé de citer les prétendants dans l’industrie aéronautique, à l’instar du français Airbus, du britannique GKN et de l’américain Spirit AeroSystems.

Cela veut dire que Moulay Hafid Elalamy était au courant de ce départ depuis plusieurs mois déjà. Et qu’il a, certainement, tenté le tout pour le tout dans sa quête de dissuader l’avionneur canadien de mettre sa décision à exécution; sans succès. Cela veut dire aussi que le super ministre a tout fait pour colmater le trou causé par le départ de Bombardier, en aidant à trouver des prétendants aptes à assurer le fonctionnement de l’usine casablancaise de Bombardier.

La conclusion logique est que le ministre cherche à sauvegarder les emplois, en dépit de la perte d’un gros calibre de l’aéronautique et de l’impact de sa présence sur la stratégie industrielle du Maroc et sur l’attractivité de son territoire par rapport à d’autres places du reste du monde. Pour rappel, la société canadienne a investi plus de 200 millions de dollars pour son projet au Maroc. La société indiquait avoir choisi le Royaume en raison de la compétitivité des coûts de production et de l’environnement favorable aux investissements.

Le ministre de l’Industrie a affirmé que l’opération de cession ne va pas toucher les intérêts du Maroc. Une clause du contrat liant le Maroc à Bombardier stipule que le repreneur devra honorer les engagements sur lesquels le groupe s’est engagé initialement, notamment en matière de création d’emplois, d’investissements… Si ce n’est pas le cas, l’opération de cession sera frappée de nullité, justifie-t-il. Soit!

D’après Moulay Hafid Elalamy, ce retrait est motivé par le souhait de Bombardier de se recentrer sur son métier de base comme cela a été le cas de Airbus et de Boeing, qui, aujourd’hui, sous-traitent une grande partie de leurs activités. Il corrobore ses propos par l’exemple de Boeing, qui, aujourd’hui, sous-traite 60% de son activité. En opérant de la sorte, les avionneurs deviennent des intégrateurs et non pas des producteurs des parties d’avions. Ils sous-traitent la majorité de ce dont ils ont besoin pour fabriquer leurs avions. Ils font de la R&D, de l’assemblage et sous-traitent une grande partie de leurs activités.

Pressions américaines
Le ministre Elalamy ne dit pas toute la vérité. Le non-avoué est que Bombardier Aviation axera ses activités aérostructures sur ses «capacités stratégiques» situées à Montréal, au Mexique, ainsi que sur les activités reliées aux ailes d’avions Global 7500 récemment acquises au Texas, précise le constructeur canadien. Ces installations fournissent collectivement «toutes les compétences, technologies et capacités pour concevoir et produire les avions d’aujourd’hui et de demain, et en assurer la maintenance». Les récentes pressions des Etats-Unis sur ses partenaires de l’accord de libre-échange ALENA a poussé le constructeur canadien à réunir en une seule entité ses divisions Avions commerciaux et Avions d’affaires, à se déployer et se concentrer sur une présence dans les pays avec lesquels il a un accord commercial privilégié. Une autre explication de la décision du départ de Bombardier, c’est que la compagnie aérienne Royal Air Maroc ne s’est pas approvisionnée en avions du constructeur canadien depuis la mi-2014, date du lancement de la production de l’usine Bombardier Aéronautique Maroc.

Enfin, concernant la question de la préservation des emplois des usines Bombardier, Moulay Hafid Elalamy n’a pas expliqué pourquoi Hugo Brouillard, directeur général de Bombardier Aéronautique au Maroc, l’usine du constructeur canadien d’aéronefs Bombardier construite au sein de la plateforme industrielle intégrée dédiée aux métiers de l’aéronautique et de l’espace MidParc, à Nouaceur, et inaugurée par le Roi Mohammed VI, n’a pas tenu ses promesses de créer 850 emplois directs à l’horizon 2020. Et pourtant, en mai 2019, l’usine n’embauche que 400 personnes. Et qu’en est-il des milliers d’emplois indirects qui seront détruits par l’annonce du désengagement de Bombardier au Maroc?

Une question centrale qui mérite des réponses concrètes car, en contrepartie de toutes les concessions et avantages accordés par le Maroc à Bombardier et à tous les équipementiers et constructeurs aéronautiques et même automobiles, le stratégique Plan d’accélération industrielle lancé en grande pompe par Moulay Hafid Elalamy devrait récolter une rentabilité économique, en l’occurrence l’emploi des jeunes formés localement dans le secteur de l’aéronautique et les sous-secteurs annexes (des budgets faramineux ont été consentis pour la création d’instituts spécialisés).

Un plan trop ambitieux
Car si l’Etat dépense l’argent des contribuables pour faire venir des mastodontes internationaux dans des secteurs d’avenir, il faut justifier ces dépenses par la création d’emploi. Et, à ce jour, il paraît que Bombardier a ralenti ses investissements au Maroc depuis déjà quelque temps. Moulay Hafid Elalamy a donc fermé les yeux sur cette «contrepartie» importante, voire capitale. Un coup dur pour pour le Maroc, pour sa stratégie industrielle et pour son émergence industrielle.

Mais Moulay Hafid Elalamy persiste et signe. Il maintient que ce retrait est bénéfique pour le Maroc! Pour rappel, le ministre s’est engagé dans un ambitieux Plan d’accélération industrielle 2014-2020 avec la promesse de créer 500.000 emplois à l’horizon 2020 et le déploiement de plans d’accélération industrielle régionaux.

Une sommation royale
Mais tout le monde se rappelle encore que le ministre a été tancé, le 29 novembre 2018, en pleine séance de travail au palais royal de Rabat, par le Roi Mohammed VI sur le retard accusé dans la mise à exécution du Plan d’accélération industrielle régional du Souss-Massa. Au début de cette séance, le Roi s’était interrogé sur l’avancement de l’exécution du Plan d’accélération industrielle (PAI) de Souss-Massa, dont il avait présidé le lancement le 28 janvier 2018 à Agadir et qui constitue le prélude pour la mise en oeuvre régionale de la stratégie industrielle nationale.

A cet égard, le Souverain avait attiré l’attention sur le retard accusé par ce plan, qui n’a enregistré aucune avancée depuis son lancement, appelant le département concerné à redoubler d’efforts et à assumer ses responsabilités, en vue d’accélérer sa mise en oeuvre dans les délais impartis. Cette sommation royale a mis la lumière sur la régionalisation de ce plan d’accélération industrielle, dont le déploiement s’est focalisé uniquement sur l’axe Casablanca-Kénitra, au détriment des autres régions du Royaume. Un autre coup dur pour Moulay Hafid Elalamy et pour la promotion de sa stratégie industrielle.


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