Guerre maroco-algérienne outre-atlantique

Peter Pham. Un lobbyiste pro-marocain très actif

Rabat et Alger multiplient les services des lobbys américains


L’Algérie n’est pas la seule à pouvoir compter des amis aux États-Unis. En vérité, le Maroc en est bien mieux pourvu.

Peter Pham aurait très bien pu être secrétaire d’État adjoint aux Affaires africaines des États-Unis. Après tout, il a la tête de l’emploi: vice-président de l’Atlantic Council, un des plus prestigieux think tanks outre-Atlantique, dont il dirige l’Africa Center, et également vice-président de l’Association pour les études du Moyen-Orient et pour l’Afrique (ASMEA), dont il est rédacteur en chef du Journal du Moyen-Orient et de l’Afrique, c’est un expert reconnu en ce qui s’agit de l’Afrique. C’est à lui que s’était d’ailleurs adressé le très réputé quotidien américain The New York Times pour décrypter la politique africaine du président Donald Trump, quelques jours avant que ce dernier n’entre en fonction, en janvier 2017 -le journal l’avait, au passage, présenté comme le probable futur «Monsieur Afrique» de l’administration américaine, ce qui laisse croire que son nom était bien dans les petits papiers des locataires de la Maison-Blanche.

Une intervention remarquée
Sauf que M. Pham est tombé sur un os, et un gros: le lobby algérien. Car il faut dire que l’homme à l’éternel papillon est un ami du Maroc, où il se rend souvent -il était notamment présent, en décembre 2017, à la conférence de haut niveau Atlantique Dialogues, organisée par l’OCP Policy Center dans la ville de Marrakech-, et qu’il n’hésite surtout pas à défendre la marocanité du Sahara, comme l’illustrent nombre de ses positions à chaque fois que le conflit regardant la région a été au centre de l’actualité.

En mai 2018, après que le Maroc ait rompu ses relations avec l’Iran en raison de l’appui financier et militaire de Téhéran, par l’entremise de l’organisation chiite libanaise du Hezbollah, au Front Polisario, il avait notamment mis en cause «la connivence au moins tacite» de l’Algérie, qui accueille le mouvement séparatiste sur son territoire depuis novembre 1975 et est son premier soutien diplomatique. Des propos qui ne sont naturellement pas pour enchanter le régime algérien.

Un pro-algérien patenté
En août 2017, le mensuel américain Foreign Policy révélait ainsi, dans un article publié sur son site web, que la nomination de M. Pham au département d’État était bloquée par le sénateur de l’Oklahoma, Jim Inhofe, sachant que l’investiture du personnel diplomatique américain doit absolument avoir l’aval du Sénat, qui est la chambre haute du parlement des États- Unis. Raison de ce refus, justement, les positions de M. Pham sur le Sahara marocain; mais c’est surtout que M. Inhofe est un pro-algérien patenté.

«C’est le principal relais d’Alger à Washington,» affirme une source basée dans la capitale américaine. M. Inhofe a maintes fois dénoncé au cours des dernières années, et ce notamment au Sénat depuis une intervention remarquée devant le sous-comité sur l’Afrique, les droits de l’Homme mondiaux et les opérations internationales en novembre 2005, ce qu’il qualifie d’«occupation » du Sahara marocain par le Maroc et appelle à la tenue d’un référendum d’autodétermination dans la région. Il s’est même rendu à deux reprises, en février 2009 et février 2017, dans les camps de Tindouf, en Algérie, où le Polisario tient son quartier général.

En mai 2017, l’agence de presse Algérie presse service (APS) l’avait notamment qualifié de «grand ami du Sahara occidental», en marge d’entretiens avec le ministre d’État, ministre des Affaires étrangères et de la Coopération internationale algérien, Ramtane Lamamra, qui se trouvait en visite aux États-Unis -le sénateur avait été le seul homme politique non membre de l’administration Trump à avoir eu droit à cet égard, ce qui en dit long sur le statut dont il jouit auprès de la junte algérienne.

Ces derniers mois, M. Inhofe s’est surtout activé en coulisses pour que l’aide au développement accordée chaque année au Maroc n’inclue plus le Sahara marocain, ceci revenant de fait à reconnaître la souveraineté du Royaume sur la région. Deux autres sénateurs lui ont emboîté le pas: Lindsey Graham, de Caroline du Sud, et Patrick Leahy, du Vermont. En octobre 2017, les deux élus avaient interpellé le secrétaire d’État, Rex Tillerson, afin que l’administration Trump conditionne son aide au Sahara marocain par «des consultations» avec les représentants de la mission de paix de l’Organisation des Nations unies (ONU) dans la région, la MINURSO, selon ce qu’avaient révélé différents médias américains. «Notre intention est de soutenir les programmes humanitaires et de développement au Sahara occidental d’une manière qui soit compatible avec le mandat de la MINURSO,» avait déclaré M. Leahy, qui s’était également distingué, en avril 2016, par une lettre au secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, appelant «à faire respecter l’engagement des Nations unies vis-à-vis du peuple du Sahara occidental» -lettre cosignée avec M. Inhofe.

Un vote favorable
Finalement, le Congrès des États-Unis, qui tient lieu de parlement du pays, avait voté favorablement, en mars 2018, au maintien de l’aide au Sahara marocain dans la rubrique dédiée au Maroc: un camouflet pour M. Inhofe et, surtout, pour Foley Hoag. Ce dernier, qui est un cabinet d’affaires basé dans la ville de Boston, aux États-Unis, est le principal lobbyiste de l’Algérie dans le pays de l’Oncle Sam. En 2017, il a reçu quelque 400.000 dollars de la part d’Alger pour prêcher sa cause et, surtout, celle du Polisario, selon des données récemment publiées par le Centre pour la politique réactive (CRP), une ONG qui s’occupe notamment du tracking du lobbying étranger auprès des politiques américains. Selon le journal électronique Al-Monitor, consacré à l’actualité de la région MENA, Foley Hoag a contacté MM. Graham, Inhofe et Leahy au moment où le budget fédéral était en discussion.

Sahara Caucus
«Il faut leur reconnaître leur abnégation,» souligne un diplomate, non sans ironie. Ce n’est pas la première fois que le nom de Foley Hoag apparaît en relation avec l’Algérie. En mai 2014 déjà, un rapport de la Sunlight Foundation, autre ONG américaine spécialisée dans le recensement du lobbying, avait révélé qu’Alger avait remis près de 421.000 dollars au cabinet pour que ce dernier défende ses intérêts. En fait, les deux parties sont liées depuis mai 2007.

Parmi les coups d’éclat de Foley Hoag, la création, en août 2013, du Congressional Western Sahara Caucus, sorte de groupe d’amitié comprenant des sénateurs et des députés sympathisants, comme son nom l’indique, de la séparation du Sahara marocain.

Ce groupe avait été initié avec l’appui des députés Joe Pitts, de Pennsylvanie, et surtout Betty McCollum, du Minnesota. Cette dernière sera également près d’une année plus tard, en juillet 2014, à l’origine du Congressional Algeria Caucus, qu’elle lance avec le député Sean Duffy, du Wisconsin. L’ambassadeur algérien Abdallah Baâli fera personnellement acte de présence pour les remercier. «Il était aux anges,» se rappelle notre diplomate. Mais il faut dire aussi que le Congressional Western Sahara Caucus et le Congressional Algeria Caucus étaient venus en réponse au Congressional Morocco Caucus, mis en place en mai 2013 avec l’appui de nombreux députés, à l’instar de Michael Grimm de New York, Bennie Thompson du Minnesota, Loretta Sanchez de Californie et Joe Wilson de la Caroline du Sud. Car l’Algérie n’est pas la seule à pouvoir compter des amis aux États-Unis. En vérité, le Maroc en est bien mieux pourvu, et c’est ce qui explique les nombreuses prises de position favorables soutirées aux institutions du pays, notamment lors de l’octroi de l’aide au Sahara marocain. L’échec de la désignation de M. Pham est plus à mettre sur le compte de considarations politiques locales, puisque les nominations au niveau du département d’État doivent en général faire consensus, ce qui était impossible en raison de la fronde menée par M. Inhofe. Le personnel de Foley Hoag est le premier à reconnaître son incapacité à faire basculer la donne en faveur de l’Algérie. S’exprimant au sujet de la crise de Guergarat, au cours de laquelle Washington avait clairement appuyé le Maroc en mettant à l’amende «les actions de destabilisations du Polisario » -le mouvement séparatiste s’était infiltré en août 2016 dans cette zone tampon mise en place au titre des accords de cessez-le-feu de juin 1990, dans une violation manifeste de ces derniers-, un des lobbyistes du cabinet, répondant au nom de Isa Mirza, a confié à Al-Monitor dans un article paru le 12 septembre: «Cela nous a surpris et inquiétés parce qu’on aurait dit que le Maroc obtenait davantage de sympathie de la part de cette administration.»

Victoires marocaines
L’Algérie redoute également que le soutien de l’administration Trump au Maroc dans le conflit ayant trait à son Sahara ne transparaisse lors de la réunion prévue le 28 septembre 2018 sur la MINURSO au Conseil de sécurité, surtout que ce dernier est présidé depuis le 3 septembre par la représentante permanente des États-Unis à l’ONU, Nikki Haley. «C’est le moment ou jamais pour le Maroc d’en finir pour de bon avec ce dossier,» espère même, optimiste, une source. Ces victoires marocaines ont cependant un prix. En février 2014, Foreign Policy avait révélé que le Maroc avait dépensé une vingtaine de millions de dollars, au bas mots, pour faire avancer sa cause aux États-Unis.

En janvier 2018, les médias américains s’étaient fait l’écho du contrat passé, à hauteur de 360.000 dollars, avec Glover Park Group (GPK), firme basée à Washington. Cette dernière est présidée par Michael Feldman, qui fut notamment un des principaux dirigeants de la campagne d’Al Gore lorsque le futur prix Nobel de la paix était candidat pour les élections présidentielles américaines de novembre 2000. Mais c’est surtout en octobre 2016 que le Maroc avait le plus défrayé la chronique, après que le journal électronique The Daily Caller ait révélé que la Fondation Clinton, fondée par Bill Clinton, avait reçu 28 millions de dollars de la part de l’Office chérifien des phosphates (OCP) lorsque la femme de l’ancien président américain, Hillary Clinton, était secrétaire d’État.

M. Trump, qui était alors en campagne contre cette dernière pour la présidence, avait personnellement relayé l’information sur Twitter. Beaucoup avaient alors craint qu’une fois élu, il ne cherche à se venger du Maroc; mais il n’en a rien été, tant s’en faut. Même la nomination, en avril 2018, de John Bolton en tant que conseiller de la sécurité nationale n’y a rien changé, sachant pourtant que ce dernier est un soutien notoire du Polisario: représentant permanent des États-Unis à l’ONU d’août 2005 à décembre 2006, il avait appuyé l’organisation d’un référendum, comme il l’avait lui-même confirmé dans son autobiographie, Se rendre n’est pas une option, parue en novembre 2007 aux éditions Simon and Schuster.

Parmi les autres principaux lobbyistes du Maroc, The Gabriel Company, appartenant au diplomate américain Edward Gabriel, resté un bon ami du Royaume depuis son passage en tant qu’ambassadeur à la fin des années 1990 et au début des années 2000. En 2014, il avait reçu près d’un demi-million de dollars en échange de ses services, selon la Sunlight Foundation. M. Gabriel dirige également le Centre maroco- américain pour la politique (MACP), qui, entre 2008 et 2014, avait obtenu 2 millions de dollars de la part du Maroc.

Les Juifs marocains mobilisés
Beaucoup d’autres anciens ambassadeurs américains passés par le Royaume usent de leur carnet d’adresse au profit des autorités marocaines. En novembre 2013, à la veille d’une visite officielle du roi Mohammed VI aux États- Unis, ils avaient été neuf à envoyer une lettre au président Barack Obama pour «soutenir les efforts du Maroc» dans le dossier du Sahara. Le Royaume peut également compter sur sa communauté juive. Mohammed VI a, par le passé, décoré différentes personnalités juives américaines pour leur appui à la première cause nationale.

On retient notamment le directeur exécutif associé pour la politique du Comité juif américain (AJC), Jason F. Isaacson, et le vice-président exécutif de la Conférence des présidents des organisations juives américaines, Malcolm Hoenlein, qui avaient été respectivement faits, en juillet 2009 et juillet 2013, Chevalier de l’ordre du trône et Grand officier. «Beaucoup de Juifs marocains se mobilisent pour leur Sahara sans contrepartie,» tient à souligner une source.

Une des grandes faiblesses du Maroc tient cela dit au soutien de nombre d’ONG aux thèses algériennes, à l’instar de la Fondation Robert F. Kennedy po ur la justice et les droits humains, qui à maintes reprises a organisé les déplacements aux États-Unis de séparatistes sahraouis -dont notamment la présidente du Collectif des défenseurs sahraouis des droits de l’Homme (CODESA), Aminatou Haïdar- et leur a permis de rencontrer des personnalités politiques locales. La présidente de la fondation, Kerry Kennedy, avait d’ailleurs eu maille à partir, en septembre 2012, avec les autorités marocaines, qui l’avaient accusée d’un traitement «spécieux » et «tendancieux» du conflit du Sahara marocain. Dans une bataille où tous les coups semblent permis, le Maroc devra faire attention à ne pas baisser la garde...

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