La guerre du pétrole n'aura pas lieu


Polémique sur le prix des hydrocarbures


Les sociétés pétrolières du Maroc se sont montrées à la fois frileuses et agressives à l’idée d’un alignement des tarifs à la pompe sur la chute brutale des cours sur le marché mondial. Les 50 centimes de réduction arrachés ont été accompagnés de polémique virulente allant jusqu’à la menace de blocage du pays.

Bruit et accusations mutuelles sur le front du pétrole au Maroc. Des sociétés d’hydrocarbures, et pas des moindres, ne veulent pas entendre parler d’un rabaissement des tarifs à la pompe suite à la tendance baissière du cours sur le marché mondial. Une fronde en règle qui se dresse contre la demande du ministère de tutelle de procéder à une baisse. Une manière de dire, nous tenons le morceau et nous ne le lâcherons pas. Un nom singularise cette opposition frontale dans une sorte de «guerre du pétrole qui n’aura pas lieu»; Hassan Agznaï, patron de Winxo, une société pétrolière florissante. On y reviendra.

Le pétrole nerf de la guerre; le pétrole nerf de la paix. Cette dualité est caractéristique de l’or noir qui flirte régulièrement entre ces deux pôles extrêmes. Elle est la source de toutes les préoccupations sociales; de toutes les inquiétudes politiques. Nous en faisons l’expérience actuellement. Le cours du pétrole à l’international connaît une chute spectaculaire; 50 dollars le baril.

Opposition frontale
Et la dégringolade continue. Pour une fois, on est du bon côté; contrairement aux pays producteurs dont l’économie dépend largement des revenus du pétrole. Ceux-ci en appellent au ciel pour que cette richesse du sous-sol leur soit exclusivement favorable. La baisse rapide semble avoir pris de court les fins limiers des places financières de par le monde. Il y a quelques mois à peine, le baril frisait les 80 dollars et promettait plus. Les professionnels du transport, plus que les usagers à titre personnel, étaient les plus touchés. Depuis, il était normal que tous les regards se tournent vers les sociétés pétrolières de stockage et de distribution.

Indexation des tarifs
Une question est dans tous les esprits, «à quand la baisse à la pompe?» On trouvait, à juste titre, pas du tout normal que les factures dans les stations-services aient toujours pour référence les temps où le baril était à son apogée. Il fallait au plus vite rattraper cette inadéquation qui pénalise le consommateur. Conscient de cette attente de réponse dans les plus brefs délais, Lahcen Daoudi, ministre délégué chargé des Affaires générales et de la gouvernance, s’est réuni le jeudi 29 novembre 2018, dans l’urgence, avec les sociétés d’hydrocarbures.

M. Daoudi a plaidé pour une réduction de 60 centimes le litre pour être conforme aux engagements pris à propos de l’indexation des tarifs nationaux sur les cours internationaux. Ce n’est pas un procès d’intention, mais on aura compris que les opérateurs concernés réagissaient plus rapidement dans les cas de hausse, alors qu’ils traînaient les pieds lorsqu’il s’agissait de baisse. Ce signe extérieur renseigne sur la nature d’une catégorie socio-professionnelle pas comme les autres. Certains pétroliers, lors de la réunion avec M. Daoudi ont repris leur dénonciation de l’interventionnisme de l’État qui, n’a plus de raison d’être depuis que le secteur a été libéralisé. En clair, la présence même du ministre et sa quête pour un coup de pouce de 60 centimes, seraient complètement superflues. Les nostalgiques de l’État-patron, disentils, n’ont qu’à retourner à l’époque d’une compensation d’assistance publique qui pesait lourd sur le budget de l’État.

Les tenants de cette thèse ultra libérale oublient de rappeler qu’en ce qui les concerne, ils ont construit leur fortune sur les deux modes de fonctionnement, étatique ou libéral. Un malencontreux trou de mémoire aux allures d’ingratitude. C’est connu, les nouveaux riches ont toujours les yeux plus gros que le ventre.

Cette fois-ci, ils clament publiquement leur appétit insatiable à travers des postures graves. Hassan Agznaï, patron de la compagnie pétrolière Winxo, serait à la tête de cette guéguerre contre toute idée de baisse des tarifs à la pompe. Avec quelques amis du même cercle professionnel, il aurait «menacé de bloquer l’approvisionnement du pays en hydrocarbures». Rien que ça. Une accusation gravissime dont il se défend de toutes ses forces, dans un communiqué repris, vendredi 30 novembre 2018, par la MAP.

«Je suis un professionnel du pétrole, chef d’une entreprise marocaine, sans appartenance politique n’ayant jamais exercé de fonction au sein de l’État», souligne M. Agznaï et d’ajouter qu’«aucune société n’a les moyens de menacer la sécurité d’approvisionnement du pays en hydrocarbures ». M. Agznaï ne veut pour preuve de son recul par rapport à la fronde anti-baisse de ses collègues que son retrait du GPM (Groupement des pétroliers du Maroc) il y a 18 ans.

Profession de mauvaise foi
Cette dernière précision est un peu courte; si tant est que l’on puisse avoir de l’influence sur un secteur professionnel sans être au dedans de l’instance qui le représente. Car, comme dans tous les démentis, aussi cinglants soient-ils, il y a toujours un doute qui plane entre infirmation et confirmation. Parions pour le premier sentiment, quant à la profession de foi de M. Agznaï. L’ultime question en suspens est de savoir pourquoi ces allégations, vraies ou fausses, sont-elles devenues plausibles et objets d’une polémique potentiellement explosive; comme si nous étions dans un pays d’Amérique du sud dans les années 1970?

La faille est ailleurs. Elle est du côté de l’État, qui a abandonné le secteur stratégique des hydrocarbures au profit d’un privé national, pas suffisamment mûri, luimême dépendant des fournisseurs étrangers. En témoignent les vestiges toujours debout de la Samir, laissés à la merci d’un capital saoudien des plus cupides.
Revenons à la baisse du prix du pétrole à la pompe. Cette baisse, tellement révélatrice, a bel et bien eu lieu, même si elle est minime, un demi dirham (50 centimes). Sans être un stimulateur de la consommation, elle reste largement en dessous de la reculade sur le marché mondial.

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