Hakima El Haité patauge dans ses déchets

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Tout a commencé le 24 juin  2016. Port de Jorf Lasfar.  Ce jour-là, une cargaison en  provenance d’Italie, contenant  2.500 tonnes de déchets suspectés  «toxiques», n’est pas passée  inaperçue. L’information est rapidement  relayée par les réseaux sociaux.  A l’origine, un communiqué  du Centre régional de l’environnement  et du développement  durable (CREDD), une  association locale d’El Jadida,  qui dénonçait l’arrivée  de 2.500 tonnes de déchets  de pneumatiques et de plastiques  en provenance d’Italie,  destinés à être incinérés  dans une cimenterie marocaine:  «Ce sont des déchets  dangereux et toxiques, ce qui  provoquera des dommages  humains et environnementaux  et conduira à l’émergence de  nombreuses maladies graves  et chroniques, ainsi qu’à  des anomalies congénitales  et à des incapacités permanentes  ».


Quand l’information brute fut relayée  par les médias nationaux, elle a vite  suscité l’indignation des internautes  et de la société civile.  Des responsables politiques de l’opposition  n’ont pas raté l’occasion pour  surfer sur la vague de la protestation. Il s’agit particulièrement de la secrétaire  générale du PSU, Nabila Mounib,  qui s’est insurgée sur les réseaux sociaux  contre ces «déchets toxiques»  et le fait que le Maroc devienne «une  poubelle de l’Europe».


Dans une question orale adressée au  gouvernement, le groupe parlementaire  de l’USFP a demandé l’arrêt de  l’importation de déchets toxiques. Le  Parti libéral marocain, dirigé par Mohamed  Ziane, ex-ministre des droits  de l’Homme, a décidé de déposer une  plainte auprès du procureur général  près la cour d’appel de Rabat contre  certains ministres du gouvernement  Benkirane pour «importation de déchets  toxiques» et «violation de la loi  antiterrorisme».


La protestation s’enflamme
Dans le viseur du Parti libéral marocain  figurent la ministre déléguée chargée  de l’Environnement, Hakima El Haité,  Moulay Hafid Elalamy, ministre de  l’Industrie et du Commerce…. La liste  comprend également les noms des directeurs  généraux de la société Marsa  Maroc et de la cimenterie Lafarge.


Même le président de la région Casablanca-  Settat, Mustapha Bakkoury  (PAM), a laissé entendre, lors d’une  session ordinaire du Conseil de région,  lundi 4 juillet 2016, qu’il refuserait  d’accueillir la cargaison italienne.  Face à cette grogne montante, le mutisme du gouvernement est paru  suspect. Se sentant abandonnée  par le reste de l’équipe gouvernementale,  Hakima El Haité, la ministre  de l’Environnement, réagit à chaud,  sans toutefois paraître maîtriser le  sujet.


Un communiqué de son département,  diffusé jeudi 30 juin, explique  qu’il s’agit de produits «non dangereux  » issus de déchets, utilisés  comme combustibles de substitution  («Refuse Derived Fuel», ou RDF),  et que l’opération d’importation,  conforme à la réglementation en vigueur,  «est réalisée sous le contrôle  et le suivi des autorités compétentes  du pays d’origine et du pays destinataire  ».  Le département de Hakima El Haité  dit n’avoir autorisé que «des déchets  type «RDF», qui sont des déchets  non dangereux».


Mesure de sécurité
Le communiqué ne fait qu’enflammer  davantage la protestation. Le  même jour, une pétition est lancée  sur Internet: «Le ministère de l’environnement  a signé un contrat d’importation  de déchets italiens, principalement  issus de Campanie, sur  une période de trois ans et dont la  quantité totale s’élève à 5 millions de  tonnes. Ces déchets sont néfastes à  la santé des citoyens pour diverses  raisons; d’abord de par leur accumulation  depuis 2007, ensuite de  par leurs composantes toxiques tels  que des métaux. Mobilisons-nous  afin d’éviter la combustion de ces  déchets (…)» Plus de 20.000 personnes  ont signé la pétition à ce jour.  Le 2 juillet, la Coalition marocaine  pour la justice climatique (CMJC),  un groupement de plus de 150 associations  locales, martèle sur sa  page Facebook: «Nous ne voulons  pas que notre pays se transforme en  poubelle des pays industrialisés.»


Une pétition fondée sur les informations  rapportées par le site d’actualité  napolitain Fanpage, qui a affirmé  que les déchets débarqués au Maroc  proviennent, en partie, des déchets accumulés dans la fameuse décharge  de Naples, Taverna Del Re, et que le  premier ministre italien, Matteo Renzi,  avait promis de s’en débarrasser  dans les trois années à venir. Le  gouvernement italien avait également  promis en mars 2016 de consa-crer  118 millions d’euros pour éliminer les  déchets accumulés depuis plusieurs  années dans la région de Campanie,  estimés à 5 millions de tonnes. Ces  déchets sont toxiques, selon la presse  italienne, et les terrains où une partie  a été enfouie ne sont plus arrables et  leur incinération dans des fours est  nocive pour l’écologie.




Les dirigeants de Lafarge ont ouvert leur usine de Bouskoura à la presse. Les dirigeants de Lafarge ont ouvert leur usine de Bouskoura à la presse.

Contrat d’importation de déchets
Pas que ça! L’Italie avait été l’objet  d’un scandale retentissant avec la révélation  en 2013 de la mise en place  d’un réseau d’éparpillement illégal de  déchets en Campanie par la mafia locale.  Plus inquiétant encore, le 16 juillet  2015, la Cour de justice de l’Union  européenne a condamné le pays à  payer 20 millions d’euros et à s’acquitter  de 120.000 euros d’astreintes  journalières pour sa gestion défaillante  des déchets depuis plusieurs  années, notamment à Naples.


Et ce n’est pas la première condamnation  de la cour européenne qui  souligne que les déchets accumulés  depuis 2007 sont devenus toxiques  et qu’il faut à l’Italie 15 ans pour les  éliminer.
Pire, à Naples, les autorités sanitaires  ont découvert que des cas de cancer  sont causés par ces déchets toxiques.  La cargaison stockée chez Lafarge  à Bouskoura, l’étiquetage des 2.500  tonnes de RDF arrivés à Jorf Lasfar  (selon les photos de l’association  CREDD) indique qu’ils ont bien  fait l’objet d’une notification réglementaire  et qu’ils ont été produits  par l’entreprise italienne spécialisée  DECO S.p.A, basée dans la région des  Abruzzes, au centre-est du pays.


La date de production mentionnée  sur l’étiquetage (27 mai 2016) semble  écarter la piste de la décharge à ciel  ouvert de Taverne del Re, mentionnée  par la pétition en ligne. Toxiques  ou pas? Voici la grande question  encore suspendue à ce jour. Le ministère  de l’Environnement précise  dans son communiqué que «des  analyses ont été effectuées avant  et après l’entrée de ces déchets au  royaume afin de s’assurer de leur  non-dangerosité». Le 5 juillet, la ministre  Hakima El Haité annonce que  «la décision d’importer ces déchets  italiens n’a pas encore été prise».  La ministre paraissait dépassée et  indécise.


Communication déficiente
Quelques jours plus tard, le 8 juillet,  Hakima El Haité fait son mea culpa sur  les ondes d’Atlantic Radio: «Il y a eu  un déficit de communication et j’en  prends l’entière responsabilité».  Ayant pris conscience de sa communication  déficiente, la ministre organise  le 11 juillet à Rabat, une conférence  de presse dans laquelle elle  associe l’une des principales parties  prenantes (sinon la principale) dans  cette affaire, Mohamed Chaibi, le président  de l’APC (Association professionnelle  des cimentiers) et le patron  de Lafarge, importateur des déchets  en question. «Ce n’est pas vrai. Les  déchets proviennent de la localité de  Pescara, en Toscane, et l’usine qui les  a fabriqués, la société DECO, est accréditée  par l’UE», se défend la ministre.  Il s’agit essentiellement, selon  la ministre, de rejets de «cartons, de  bois, de papier et de plastique qui ont  été traités, séchés, homogénéisés et  dosés sur le plan calorifique dans des  usines qui ont du savoir-faire et qui  transitent à travers toute l’Europe».  Pour sa part, le Maroc importe en  moyenne 450.000 tonnes par an de produits de recyclage des déchets.


Ces opérations s’effectuent sous  la convention de Bâle autorisant le  transfert des déchets banals et interdisant  le transfert des déchets  dangereux des pays développés vers  le pays en développement, explique  Hakima El Haité. Soit. Mais qu’estce  qui garantit que ces déchets ne  sont pas toxiques? «J’ai pris toutes  les mesures pour protéger la santé  des citoyens, c’est pourquoi mon  département n’a pas encore accordé  l’autorisation d’incinérer la marchandise  qui est actuellement stockée  à Bouskoura», se justifie-t-elle.  «C’est par mesure de sécurité que  j’ai demandé une contre-expertise  dans un laboratoire domicilié dans  un pays autre que celui d’où la marchandise  est originaire, à savoir la  France», livrait-elle à Jeune Afrique.  Une déclaration qui interroge sur les  intentions de la ministre de l’Environnement:  aurait-elle demandé par  précaution toujours, une contre-expertise  si l’affaire n’avait pas connu  cette ampleur? En tout état de  cause, Mme El Haité s’obstinait à  répéter que les déchets en question  sont des combustibles qui ont un  pouvoir calorifique aussi élevé que  les énergies fossiles, tout en étant  beaucoup moins polluants.


Instrumentalisation politique
D’autant plus que le gouvernement  marocain a obligé les industriels, selon  la ministre, en plus du respect  des conventions internationales, «à  se soumettre à la traçabilité et aux  exigences des dernières recommandations  de l’Union européenne».  Des industriels à la tête desquels  on retrouve les cimentiers, premiers  concernés, et qui se sont d’ailleurs  fendu d’un communiqué soutenant  la ministre.


L’Association professionnelle des cimentiers  (APC) y présente les avantages  de la valorisation des déchets  en tant que combustible alternatif:  Réduction des émissions de gaz à  effet de serre, minimisation de la  quantité de déchets enfouis en décharge et réduction de la pollution  des sols et nappes phréatiques, préservation  des ressources naturelles,  ou encore réduction de la dépendance  énergétique du pays, amélioration  de la balance commerciale du  pays tout en préservant les réserves  en devises et enfin amélioration de la  compétitivité à l’export.


Issue légale
L’APC affirme avoir d’ailleurs valorisé  quelque 500.000 déchets locaux en  2015. Mais alors pourquoi ne pas valoriser  tous les déchets produits au  Maroc et s’élevant à quelque 7 millions  de tonnes par an? Tout bonnement,  parce que justement la filière  de valorisation n’est pas encore opérationnelle.


Les échantillons prélevés sur la cargaison  sont en cours d’analyse dans  un laboratoire français agréé, selon  Mohamed Chaibi, président de l’APC.  Si les analyses sont concluantes, l’injection  du RDF dans le four devra,  elle aussi, être contrôlée par un organisme  externe et le suivi du procédé,  par l’usine elle-même. Les différents  résultats enregistrés par la cimenterie  et l’organisme externe seront rassemblés  dans un rapport transmis au  ministère de l’Environnement pour  l’octroi de l’accord définitif d’importation  du RDF faisant l’objet du test  industriel.


Ce qui signifie que les analyses dans  un laboratoire indépendant devaient  être réalisées avant l’importation des  déchets, non après. Car si les résultats  s’avèrent être négatifs, la société  ita-lienne acceptera-t-elle de recevoir  la «marchandise» non conforme?  Mais pourquoi les cimenteries italiennes  ne se servent pas de leurs  propres «combustibles» sans risques  pour l’environnement, s’interroge  Mohamed Khalidi, président de la CREDD. Si cette affaire a mobilisé  l’opinion publique autour de la question  de l’environnement, elle a révélé  par ailleurs une fissure au sein de  la coalition gouvernementale. Ni le  chef du gouvernement, Abdelilah  Benkirane, ni le ministre en charge de  l’Environnement, Abdelkader Amara,  tous les deux issus du PJD, ne  se sont hasardés à commenter l’affaire  ou à prendre la défense de leur  «collègue».


Le chef du groupe PJD à la première  chambre du Parlement, Abdellah  Bouanou, n’a d’ailleurs pas épargné la  ministre lors de la séance des questions  orales consacrée à cette affaire,  mardi 13 juillet 2016. Il est allé même  jusqu’à demander le renvoi immédiat  de la cargaison des 2.500 tonnes de  déchets vers le pays d’origine sans  attendre les conclusions du rapport  d’un laboratoire de l’UE. Les députés  PJD ont approuvé la demande de  création d’une commission d’enquête  parlementaire émanant des groupes  de l’opposition.


Amère déception
Une amère déception pour Mme El  Haité, qui n’avait d’ailleurs pas écarté,  sur les colonnes de Jeune Afrique, la  possibilité d’une instrumentalisation  politique de l’affaire: «J’ai la liste des  associations qui se trouvent derrière  cette polémique de déchets italiens.  Je vous assure qu’il n’y en a pas une  seule qui soit spécialisée dans le domaine  de l’environnement. Il suffit de  regarder cette liste pour s’en apercevoir  (d’une instrumentalisation politique)…  Il serait bien, comme vous  dites, que le chef du gouvernement  lance une enquête pour rétablir la vérité  ».


Encore faut-il s’expliquer au sujet  d’un autre bateau en provenance de  France avec à son bord 3.300 tonnes  de déchets qui est arrivé le 1er juillet  2016 au port d’El Jadida, selon la Fédération  des associations des quartiers  d’El Jadida.  Il semble bien que Mme El Haité n’est  pas au bout de ses peines.


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