Le Hirak Algérien a soufflé sa première bougie

Tout reste comme avant

L’ANP n’en fait qu’à sa tête: elle veut coûte-que-coûte continuer de tenir les commandes. Ce qui continue de faire perdre un temps précieux à l’Algérie, peut-être à jamais irrécupérable.

L’état-major de l’Armée nationale populaire (ANP) algérienne n’a peut-être pas lu Le Guépard, le chef d’oeuvre littéraire de Lampedusa. Mais il applique en tout cas à la lettre le mot d’ordre de Tancredi, un de ses principaux protagonistes: «tout doit changer pour que tout reste comme avant». Car c’est peutêtre là, tout compte fait, le résumé d’un an de mouvement de protestation du Hirak en Algérie. Ce 16 février 2020, ce dernier a soufflé sa première bougie. Un anniversaire qu’il a dûment célébré en prenant d’assaut, comme à son habitude, les rues et places du pays. Comme pour bien signifier à l’ANP qu’il était encore loin de s’essouffler. Et que la «démission» -au vrai, un limogeage- le 2 avril 2019 de Abdelaziz Bouteflika, conjuguée à la condamnation, depuis lors, de nombreuses personnalités influentes sous l’ancien président, ne saurait complètement étancher sa soif d’une Algérie «libre et démocratique», comme il le scande depuis ses balbutiements.

L’illusion du pouvoir
Car croire qu’il y a eu un quelconque changement au cours de l’année écoulée revient à avaler des couleuvres. Non, l’Algérie est demeurée plus que jamais la même que celle qu’a forgée, dès son indépendance de la France en juillet 1962 lors de la fameuse crise de l’été 1962, Houari Boumédiène d’abord en tant que chef d’état-major de l’ANP puis en tant que président jusqu’à son décès le 27 décembre 1978. Pis: pendant ses presque vingt ans -à treize jours près- à la tête de l’Algérie, ou du moins jusqu’à son accident vasculaire cérébral du 27 avril 2013 -il en perdra, dans la foulée, l’usage de la partie gauche de son corps-, M. Bouteflika a pu entretenir l’illusion que le pouvoir avait enfin été remis aux civils. Fin juin 1999, il aura même cette phrase au Forum Crans Montana en Suisse: «Dites aux généraux de me bouffer s’ils peuvent le faire». Le déclenchement du Hirak confirmera cependant ce que tout le monde soupçonnait, c’est-à-dire que c’est l’ANP qui, pendant ce temps, tenait toujours les commandes.

Le maître du temps politique
Ainsi, à mesure que le mouvement prenait de l’ampleur, c’est son désormais défunt chef d’état-major, Ahmed Gaïd Salah -le général de corps d’armée a, pour rappel, rendu l’âme le 23 décembre 2019 suite à une crise cardiaque à Alger-, qui se retrouvera de plus en plus sur les devants de la scène. D’abord en menaçant, le 5 mars 2019 à l’Académie militaire de Cherchell, les protestataires -«l’armée algérienne demeurera la garante de la stabilité et la sécurité face à ceux qui veulent ramener l’Algérie aux années de guerre civile,» dira-t-il. Puis en faisant machine arrière après s’être rendu compte que la carte de M. Bouteflika, par lequel il aspirait à continuer de tirer les ficelles, était à l’évidence brûlée. Deux heures exactement avant le départ de ce dernier, il avait fait publier un communiqué où il «estim[ait] qu’il n’y a plus lieu de perdre davantage de temps».

L’objectif était clair et net: maintenir son contrôle de la situation, en faisant en sorte de ne pas s’écarter de l’actuelle Constitution du 26 novembre 1996, favorable à l’ANP en ce qu’elle lui accorde, dans son préambule, des «missions constitutionnelles» notamment dans le domaine de la protection des institutions, et donc un rôle d’arbitre et de maître véritable du temps politique. Pour bien mettre toutes les chances de son côté, M. Gaïd Salah s’échinera, au prétexte que «l’heure des comptes est arrivée» -propos tenu le 17 juin lors d’une visite de travail et d’inspection à Béchar-, à mettre hors d’état de nuire tous ses adversaires avérés et potentiels, à commencer par la noria d’hommes d’affaires qui avaient l’habitude de tourner autour de M. Bouteflika et de son frère et conseiller, Saïd Bouteflika. Ce dernier se retrouvera lui-même dans l’oeil de mire de M. Gaïd Salah et sera mis aux arrêts le 4 mai à la prison de Blida pour «atteinte à l’autorité de l’armée» et «complot contre l’autorité de l’Etat».

Ultime coup de pouce
Connaîtront le même sort l’ancien directeur de la direction du renseignement et de la sécurité (DRS), Ahmed «Toufik» Médiène, son successeur, Athmane Tartag, et la secrétaire générale du Parti des travailleurs (PT), Louisa Hanoune: les trois, qui pouvaient donc visiblement constituer une menace pour M. Gaïd Salah, viennent d’ailleurs de voir confirmée en appel ce 9 février 2020 par la justice militaire la condamnation prononcée le 25 septembre 2019 à leur encontre et celle de Saïd Bouteflika -Mme Hanoune a toutefois pu bénéficier d’une réduction de peine à trois ans, dont neuf mois seulement fermes, contre quinze ans en première instance, ce qui lui a permis de recouvrer de fait sa liberté. Même au sein de l’ANP, des gradés ont fait les frais des ambitions de M. Gaïd Salah: c’est le cas des généraux-majors Boudjemaâ Boudouaour et Menad Nouba, anciennement directeur central des finances au ministère de la Défense nationale et commandant de la gendarmerie et qui se sont vu condamner le 30 octobre pour «trafic d’influence» et «enrichissement illicite». Ainsi, lorsque Abdelmajid Tebboune se présentera pour les élections du 14 décembre, après que M. Gaïd Salah l’ait sorti après un purgatoire de plus de deux ans depuis son départ le 15 août 2017 de la primature -les deux hommes se sont connus à la fin des années 1970, où ils ont servi dans la wilaya de l’Adrar en tant respectivement que wali et commandant de la troisième région militaire-, il trouvera face à lui une voie entièrement dégagée et bénéficiera d’autant plus d’un ultime coup de pouce de la part de l’Autorité nationale indépendante des élections (ANIE), qui écartera dix-huit candidatures et n’en gardera que cinq, dont la sienne.

M. Gaïd Salah n’aura toutefois pas l’occasion d’en profiter puisque c’est quatre jours seulement après l’investiture officielle de son poulain, le 19 décembre, qu’il décède. Son successeur, Saïd Chengriha, ne donne pas l’impression pour l’heure de chercher à s’écarter de la ligne qu’il a tracée. Ce qui n’est pas pour arranger l’Algérie, qui a sans doute plus que jamais besoin de se réformer: la crise économique que le pays traverse depuis juillet 2014 et le commencement de la chute du prix du pétrole à l’international nécessite une direction plus audacieuse; ce que l’ANP n’a jamais été en mesure d’insuffler en bientôt 58 ans aux rênes. En persistant à vouloir donner le la, l’armée non seulement donc continue de dilapider les richesses du pays -les réserves en devises ont fondu des deux tiers en six ans- mais aussi un temps précieux qui peutêtre, à l’avenir, ne pourra jamais vraiment être récupéré: chaque semaine que le Hirak occupe le terrain est une de plus de perdue dans ce décompte de mauvais augure...


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