Impasse politique et crise financière en Algérie

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Tout un courant de la  pensée économique  considère aujourd’hui  que la disponibilité  de matière première  assure... le développement. Et  de mettre en relief à cet égard  les hydrocarbures, qui n’ont pas  permis d’infirmer cette clé de  lecture; tant s’en faut. Ce qui se  passe aujourd’hui en Algérie en  est une illustration éclatante.


La balance commerciale a  enregistré un déficit de 9 milliards  de dollars durant les huit premiers  mois de 2015, contre un excédent  de 4,32 milliards à la même  période de 2014. Les exportations se sont établies à 26,36 milliards de  dollars contre 43,46, soit une chute  de 40%; quant aux importations,  elles se sont chiffrées à 35,42 mds  USD contre 39,37, en recul de 10%.  Le taux de couverture de la balance  commerciale a dévissé, de 111% à  74%. Le plus notable a trait aux  exportations des hydrocarbures qui  représentent près de 95% du total.  Évaluées à 25 mds USD, elles ont  accusé une forte baisse de 41% par  rapport à la même période 2014 où  elles avaient dépassé les 42 mds  USD.


Large compétitivité
Le marché international des  hydrocarbures se distingue en effet  par une contraction de la demande  alors que l’offre est plus large et  plus compétitivité. Les coûts des  nouvelles technologies sont en  baisse, la production américaine  du pétrole/gaz de schiste est en  hausse, approchant en millions  de barils par jour la production de  l’Arabie Saoudite, le Mozambique  sera en 2016 le 3ème producteur  d’Afrique, l’Iran va accroître sa  production pour reconstruire son  économie, les Européens exigent  l’alignement sur le marché spot du  prix du gaz, qui est en baisse, et  l’Arabie Saoudite, ainsi que les pays du Golfe excluent toute baisse de  leur production. Pas de quoi tabler  à terme sur un redressement  des cours du baril de pétrole. La  demande d’hydrocarbures va-telle  rebondir? Personne ne le  soutient et ce pour deux raisons:  l’atonie de la croissance mondiale  et la contraction de la demande  chinoise, le nouveau modèle  de consommation énergétique  mondial.


Épuisement progressif
Cette crise un grand impact  sur l’Algérie. Même si la dette  extérieure est inférieure à 4  milliards de dollars et que les  réserves de change vont clôturer  entre 135/140 milliards de  dollars à la fin 2015, la structure  totalement extériorisée de son  économie via les hydrocarbures  est une rude épreuve. C’est que  98% des recettes sont en devises  et que 70% des besoins des  ménages et des entreprises -dont  le taux d’intégration ne dépasse  pas 15%- sont à inscrire dans les  importations. Sur ces bases-là,  et faute de vision stratégique  et d’une autre gouvernance  adossée à une nouvelle politique  socioéconomique, il y aura un  épuisement progressif du fonds  de régulation des recettes au  début de 2017 suivi par celui des  réserves de change à l’horizon  2018.


Le chef du parti RND (majorité  présidentielle), Ahmed Ouyahia,  également chef de cabinet du  président Bouteflika, a tiré la  sonnette d’alarme: «C’est la mort,  a-t-il déclaré, si on réduit pas  les importations». Et d’ajouter:  «Nous devons dire quelques  vérités, nous ne devons pas mentir  aux Algériens, la situation est  difficile et l’Algérie a besoin d’une  trêve sociale». Il s’est opposé à la  facilitation et à la promotion du crédit à la consommation parce  que «nous n’avons pas de quoi le  financer», et de poursuivre: «Le  pays se trouve face à un danger et  d’ici cinq ans, il ne restera aucun  dollar dans les caisses si nous ne  réformons pas».


Le gouvernement impuissant
Ce faisant, il prend le contre-pied  du discours du Premier ministre,  Abdelmalek Sellal, qui défend  des positions moins alarmantes.  Il s’en prend également à la  bureaucratie, la corruption  et la compétition inégale de  l’argent sale qui pénalisent  l’investissement productif. Ce sont  en effet les lobbies de l’économie  informelle qui sont installés  dans une oligarchie tentaculaire  devenue une puissance contre  laquelle le gouvernement est  pratiquement impuissant. Mais au final, Ahmed Ouyahia appelle  à un changement graduel devant  rationaliser les dépenses et veiller  au soutien des prix des produits de  santé et de logement. La recette?  Personne n’en fait rien, sauf à  relever qu’il souligne au passage  que «la crise économique n’est  pas une erreur du pouvoir en  Algérie, mais elle est liée à la chute  des cours du pétrole».


Ce n’est certainement pas dans  la présente conjoncture politique  qui prévaut aujourd’hui en  Algérie, qu’il faut s’attendre à  une révision déchirante dans  le domaine économique. Les  acteurs sont impliqués, à un titre ou à un autre, dans le règlement  d’une crise profonde marquée,  entre autres, par le limogeage du  général Toufik, patron du DRS. Le  clan présidentiel a pris le dessus  après plus de trois ans de bras de  fer avec ce responsable sécuritaire,  en particulier après son AVC en  avril 2013. Malade, vieux, muet  et reclus dans ses résidences  présidentielles médicalisées, le  président Bouteflika n’a aucun  contact avec son peuple. Il n’est  aperçu que furtivement à la  télévision, filmé de loin avec  un commentaire en voix “off”  quand il reçoit des personnalités  étrangères. Derrière le rideau,  d’autres s’agitent et parlent en  son nom.


Les jeux politiques compromis
C’est un nettoyage préélectoral  qui a été fait avant son quatrième mandat présidentiel en avril 2014;  mais c’est aussi une opération de  même nature qui a été entreprise  ces dernières semaines. Il s’agit de  baliser et de maîtriser un terrain,  tout aussi préélectoral, devant  permettre d’envisager pour 2016  une succession sur laquelle pèse  encore tant d’hypothèques. Or, la  crise économique et financière qui  va perdurer est moins maîtrisable  que les luttes au sein du sérail  présidentiel. Et si elle atteint un  certain seuil, elle est de nature à  compromettre des jeux politiques  par l’irruption et la libération d’une  dynamique sociale déstabilisatrice  pour le système en place.


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