L'inconnue algérienne

ARRESTATION DE SAÏD BOUTEFLIKA ET DES GÉNÉRAUX TOUFIK ET ATHMANE TARTAG

Sur fond de l’opération mains propres menée en Algérie depuis plusieurs semaines, les dirigeants de l’armée semblent persister dans leurs mêmes errements.

Ahmed Gaïd Salah continue d’avancer ses pions. A mesure que le temps passe, il devient plus évident que le chef d’état-major de l’armée algérienne, homme fort de la voisine de l’Est depuis qu’il a «démissionné» Abdelaziz Bouteflika de son poste de président le 2 avril 2019, ferraille pour sa propre paroisse plutôt que de servir les intérêts de son pays, comme il le prétend à hue et à dia dès lors qu’un micro se trouve à portée de voix. C’est dans ce contexte que s’inscrivent les arrestations qu’il a ordonnées de Saïd Bouteflika, frère et conseiller de M. Bouteflika, ainsi que des généraux Mohamed Mediene, connu sous le nom de Toufik, et Athmane Tartag, tous deux anciens directeurs du Département de renseignement et de sécurité (DRS), qui n’est autre que le principal service de renseignements algérien.

Maître absolu
En dehors de Toufik, qui fut pendant longtemps son ennemi juré et dont il fut personnellement responsable du débarquement en septembre 2015 car étant un peu trop gênant au vu de son ambition de régner en maître absolu sur l’Algérie, Saïd Bouteflika et M. Tartag étaient plutôt alliés à M. Salah: c’est même lui qui les avait mis sur orbite. Mais comme on le sait, en ce qui s’agit du pouvoir, il n’y a pas de sentiments, et l’homme d’Aïn Yagout -où il a vu le jour en janvier 1940, voire bien avant selon d’autres sourcessemble bien décidé à mettre en application cette règle élémentaire, surtout que la population algérienne ne semble pas prête de renoncer au «dégagisme» qu’elle prône à l’encontre du système militaro- politique qui dirige son pays depuis son indépendance en juillet 1962: pour le onzième vendredi consécutif, elle est sortie manifester le 3 mai 2019 et devrait encore le faire ce 10 mai. Justement, M. Salah va-t-il éternellement accepter que les Algériens défient son autorité? D’autant plus que ces derniers semblent bien comprendre que l’ambition première du concerné est aux antipodes de leur slogan pour une Algérie «libre et démocratique». Pour l’heure, M. Salah semble surtout freiné par le jeu des grandes puissances, davantage qu’il ne l’est par la rue, du fait que ces puissances semblent réfractaires au maintien d’un statu quo qui serait susceptible de générer un nouveau foyer de tensions, voire de guerre, en Afrique du Nord, qui s’ajouterait à la situation de chaos que connaît la Libye depuis février 2011.

Danger immédiat
A plusieurs reprises, les dirigeants de la France ou encore des États-Unis ont ainsi fait savoir qu’ils souhaiteraient une transition démocratique en Algérie. Même l’indéfectible allié russe, voyant la donne évoluer, au fur et à mesure, sur le terrain, a viré sa cuti et fini par joindre sa voix au concert des autres pays. M. Salah doit, en outre, faire face à la contestation dont il fait l’objet au coeur même du système, puisque les arrestations qui se sont faites à sa demande, si elles ont autant traîné, c’est parce que d’abord elles sont intervenues en réponse aux conflits traversant l’appareil de l’Etat et, surtout, aux tentatives des pontes de la Bouteflikie de reprendre la main, non en réponse aux demandes de la rue, aussi pressantes soient-elles.

Contraint par la force
Ainsi, le patron de l’armée algérienne n’aurait peut-être pas opéré de mouvement au cours des dernières semaines s’il ne ressentait de danger immédiat contre sa personne et, bien évidemment, contre son statut de teneur en chef des ficelles. A cet égard, le clan de M. Bouteflika avait cherché, au coeur de ses ultimes jours aux commandes, à lui damer le pion en installant l’ancien président Liamine Zéroual à la tête d’une commission censée assurer la transition, mais dont l’objectif premier aurait surtout été de prendre de court M. Salah et de l’empêcher de se saisir seul du pouvoir. C’est la raison, d’ailleurs, qui avait poussé ce dernier à inciter l’ancien président à quitter incessamment le Palais d’El-Mouradia, qu’il ne voulait laisser que le 28 avril, au risque d’y être contraint par la force, comme il l’avait promis dans un communiqué publié par l’état-major de l’armée.

Même topo du côté des hommes d’affaires, dont plusieurs ont été arrêtés afin, soi-disant, d’assainir le milieu du business, il est vrai corrompu jusqu’à l’os au temps de M. Bouteflika; cependant que la visée de cette opération semble davantage de mettre au pas les argentiers d’une future possible sédition. En tout cas, plus le temps passe et plus le blocage que connaissent actuellement les institutions algériennes pèse sur la situation du pays, déjà fortement touché par la baisse des prix des hydrocarbures à l’international depuis juillet 2014. Ses réserves de change ont ainsi fondu, en cinq ans seulement, de moitié et ceci n’est pas sans rapport avec la colère des Algériens face à leurs dirigeants. De fait, ces derniers ont complètement dilapidé la formidable rente qu’ils avaient sous la main, et le moins que l’on puisse dire est qu’ils ne semblent pas encore avoir appris la leçon....


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