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Jean-Luc Marret: "Le système algérien paraît peu pérenne"

JEAN-LUC MARRET

Jean-Luc Marret est docteur en science politique, spécialiste des questions de violence, du terrorisme et des États fragiles (notamment dans le monde arabe). Chercheur également à l’Université Johns Hopkins à Washington, il est l’auteur d’une dizaine d’essais dont Techniques du terrorisme et Histoires de Djihad. Il a nous accordé cette interview consacrée aux derniers développements en Algérie.

Après une dizaine de jours de manifestations, le président Bouteflika a annoncé sa décision de renoncer à un cinquième mandat. Qu’est ce que cela signifie pour vous?
Cela signifie que la réaction émergente des citoyens dans les rues, sur les médias sociaux, etc., a emmené le sommet de l’Etat dans son ensemble à faire évoluer son objectif de pérennisation du statu quo actuel en utilisant une position alternative, et qui n’est pas neuve, qui ne sort pas de nulle part non plus et qui peut être interprétée comme un signe «sémantique» d’ouverture. On peut remarquer aussi que l’article 49 de la constitution algérienne (2016) garantit le droit de manifester pacifiquement, ce qui offre du coup à la société algérienne une gamme de possibilités d’action dans l’espace public.

D’après vous cela résout-il le problème ou le complique comme l’a d’ailleurs relevé le quotidien algérien El Watan a en titrant La dernière ruse de Bouteflika?
Le mot «sémantique» est important ici, car le projet du jour était déjà sorti subrepticement il y a trois mois, avant que soit préféré et promu l’idée d’un nouveau mandat de Bouteflika. Le pouvoir fait peut-être le calcul que la renonciation manifeste à un nouveau mandat sera entendue par tout ou partie de la population comme une victoire du peuple contre la nomenklatura au pouvoir, et disons une concession.

Si ce pari réussit, le pouvoir en place aura du temps devant lui, par exemple pour négocier en son sein un candidat acceptable. Sinon, si ce geste est perçu comme une manoeuvre dilatoire, les manifestations resteront l’expression d’un besoin de renouvellement auquel, s’il persiste, il faudra bien trouver une solution.

D’après vous quelle issue? Le régime est-il réformable ou faut-il une véritable rupture?
D’une certaines façon, «reforme» et «rupture » ne sont que des mots. Il est plus important de comprendre la manière dont la majorité des citoyens d’un pays saisissent les évolutions politiques qu’ils subissent et auxquelles ils contribuent parfois inopinément. Une des questions qu’on peut se poser est: Le pouvoir en place peut-il promouvoir à terme, dans l’après-Bouteflika, un dirigeant paré des vertus de la société civile (laïques ou religieuses d’ailleurs) et non abîmé par la corruption ou le népotisme?

Ahmed Gaid Salah est considéré comme l’homme clé du système. Partagez vous ce constat et pourquoi?
Il est né en 1940 ! S’il est l’homme clé du système, le système paraît peu pérenne. Sur le long terme, la vision du monde et de la société algérienne des officiers de rang intermédiaire (capitaines, commandants, voire colonels) me paraît beaucoup plus intéressantes, si l’Algérie évolue, ce qui n’est pas sûr, vers un régime militaire, disons post-génération de la révolution. Vous pourriez citer aussi Ramtane Lamamra, un diplomate algérien qui connaît bien le système des nations-unies et la médiation internationale.

Le pouvoir met là en avant une figure experte pour souligner son «effort de transparence » et d’institutionnalisation de sa position actuelle : pas de nouveau mandat, mais un temps organisé (et non-défini) en prolongeant le 4e mandat. Il est stupéfiant d’imaginer que si ce 4e mandat avait été la solution privilégiée dès le départ, au détriment de l’élection, le peuple algérien serait descendu dans la rue pour dénoncer l’arrêt du processus électoral.

La rue on l’a vu n’a pas accepté la décision de reporter les élections. Que peut on attendre alors?
La continuation des manifestations jusqu’à ce qu’une solution prévale, dans un sens ou un autre.

Quel risque une situation incontrôlée en Algérie peut-il y avoir sur la région?
Il est trop tôt pour savoir dans quelle direction tout cela va aller. Changement pacifique ? Répression ? Violences de rue ? La solution égyptienne ou tunisienne? Le statu quo? Une «situation incontrôlée» peut en effet avoir un nombre infini de modalités. Pour nous les Européens, le scénario qui aurait le plus de conséquences immédiates serait que la situation en Algérie devienne à ce point instable et dangereuse que des mouvements de migration de masse tentent d’entrer en Europe (par exemple les jeunes ou les classes moyennes algériennes disons «occidentalisées» pour faire très court). Par contre-coup, cela aurait des conséquences électorales et sociétales sensibles et immédiates chez nous.

En revanche, je ne suis pas sûr que la diaspora franco-algérienne soit un facteur décisif dans cette affaire : une partie d’elle par exemple, se sent désormais plus française qu’algérienne et n’a plus grand chose à voir avec «le bled».

Les répercussions sur la région concernent aussi et surtout le Maghreb et le Sahel. Quel risque peut-il y avoir? On a eu déjà la vague terroriste des années 90...
Nous sommes loin de la production de djihadisme du début des années 1990, ne serait- ce que parce le «stock» de djihadistes algériens revenant de Syrie n’est en rien comparable aux Algériens revenus d’Afghanistan à cette époque. Et aussi parce que les GIA, par leurs exactions, ont montré que le djihadisme n’était pas une solution. Maintenant, il est vrai que si les choses tournent mal, que les oppositions se cristallisent, certains groupuscules djihadistes prétendront peut-être incarner un recours, mais sincèrement un tel scénario est pour l’instant incertain.

Le président français appelle à une transition limitée dans le temps pour pouvoir stabiliser la situation. Mais comment?
Je pense que l’approche française exprimée est réaliste, c’est-à-dire qu’elle résume les intérêts français tout en accommodant les différentes possibilités d’évolution des événements algériens et en soulignant tout de même une préférence pour un changement en douceur afin d’éviter une déstabilisation du pays.
On ne peut pas dire que ce soit très lyrique, mais en tous les cas, cela paraît responsable. Comment ? Une gérontocratie a en tous les cas une limite objective - l’âge.


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