JOKER, DE TODD PHILLIPS, AU MEGARAMA

"J'ai vu Joker et je ne suis pas mort de rire..."

D’emblée, je dois vous dire que ce film mérite parfaitement qu’on parle autant de lui, et le buzz qu’il fait n’est pas du tout surfait.

Il y a, de temps à autre, même pas tous les ans, un film qui surgit, comme ça, et qui devient un film-évènement, ou ce qu’on appelle un film-culte. Je n’ai pas de définition précise à donner à cette appellation, mais juste une illustration: un film-culte n’est pas forcément et pas toujours un film d’une qualité cinématographique exceptionnelle, mais c’est un film qui arrive, par je ne sais quel mystère, à faire tellement parler de lui, que le fait de ne pas le voir pourrait devenir presque un délit. Si je voulais vous donner quelques exemples, je vous dirais, dans le désordre le plus arbitraire: Casino, Basic instinct, Casablanca, West-Side Story, Taxi Driver, Titanic, Apocalypse Now, Docteur Jivago, Love Story, Batman et bien d’autres.

Et, justement, à propos de Batman, beaucoup le comparent à tort au film Joker dont j’ai décidé de vous parler aujourd’hui, alors que la ressemblance se limite à deux ou trois éléments, pas plus: le maquillage, le vilain- gentil, et, accessoirement, ce côté plus ou moins justicier. J’y reviendrai. Donc, après quelques jours d’hésitation juste parce que je n’aime pas beaucoup suivre la foule, j’ai fini par aller, moi aussi, voir le film dont parle le tout Casablanca, le tout Rabat, bref le tout microcosme branché-moderne-moderniste que compte notre pays. En vérité, j’aurais pu attendre encore, mais agacé par la sempiternelle question qu’on me posait à longueur de journée - «tu as vu Joker?», j’ai décidé d’aller le voir, et où? Au Megarama de Casa. A part, la surprise très agréable de voir une queue monstre devant les guichets, je peux vous avouer que ce n’était vraiment pas une bonne idée.

Quand je suis rentré dans la salle, ça discutait, ça rigolait, ça gesticulait comme pas possible. On se croirait dans une kermesse du dimanche. Une seule et très mince consolation: la salle 8, la plus grande du Megarama, était pleine aux 2/3, ce qui est une preuve indiscutable que les gens aiment toujours aller au cinéma... quand il y a un bon film à voir. Venons-en à notre film du jour, et vraisemblablement de l’année. C’est du cinéma comme on aimerait bien en voir un peu plus souvent.

Un admirable assassin
En fait, quand j’ai dit ça, je n’ai encore rien dit et je vais passer très vite au pitch: un humoriste de seconde zone, mi-mytho mi-mégalo mi-parano, gentil comme tout, faible comme rien du tout, bascule un jour, ou plutôt une nuit, au retour d’une mauvaise journée de travail qui n’en était pas réellement un, et devient un tueur en série, un criminel calme et sans état d’âme, un justicier qui n’a aucune envie de se justifier. Quant à nous, qui le regardons, les yeux tout ronds, en train de zigouiller et de massacrer autant de monde sur son passage, au lieu de le blâmer et de condamner ses actes, nous l’admirons et nous espérons, en cachette, dans notre inconscient, qu’il ne se fasse jamais prendre.

Des intrigues géniales
Il faut dire que ce clown malgré lui, qui faux-sourit à l’insu de son plein gré, et qui fou-rit épisodiquement, forcé par un handicap chronique vrai ou inventé, qui danse comme un automate mais avec une sensualité d’une danseuse de ballet, est un manipulateur de haut vol. On ne sait pas s’il est conscient du mal qu’il fait aux autres, ou plutôt qu’il a commencé un jour, ou plutôt une nuit, à faire aux autres, mais en tout cas, tout ce qu’on nous montre de lui et sur lui, est plus que suffisant pour qu’on lui pardonne tout, oui, y compris, ses meurtres en série, oui, y compris l’assassinat de sa propre maman hospitalisée suite à un AVC, à cause de lui, et qu’il étouffe, comme dans les mauvais films policiers, avec son propre oreiller. On lui pardonne parce qu’on sait qu’il n’est pas très normal, on lui pardonne parce qu’on sait qu’il n’est pas très responsable de ses actes, on lui pardonne parce qu’il a beaucoup souffert dans sa pauvre vie d’enfant orphelin... Alors, on lui pardonne tout.

Personnellement, je pourrais même lui pardonner d’avoir exécuté en direct, sur le plateau de télévision, son animateur adoré d’une émission de Talk-Show, alors qu’il en était l’invité principal. Et vous savez pourquoi, je le lui pardonnerais? Parce que le personnage de cet animateur-vedette -«Murray Franklin»- est incarné par l’immense Robert de Niro, que j’ai trouvé, et je ne dois sans doute pas être le seul, bien en deçà du niveau très élevé auquel il nous a habitués. Au début, j’avais pensé que c’était plutôt sympathique qu’il ait accepté de jouer un second rôle, mais après l’avoir vu dans ce film, j’ai trouvé qu’il ne méritait pas plus. Franchement, je pense que ni son rôle ni son jeu n’ont été convaincants.

Alors que le scénario de Joker est une pure merveille, notamment avec certaines séquences de foules d’anthologie, et des intrigues géniales, les dialogues qui ont été écrits pour Robert de Niro, eux, sont d’une niaiserie monumentale, surtout les répliques vers la fin du film. Non seulement, elles n’étaient pas crédibles -un animateur de télévision ne peut jamais rester aussi calme après avoir entendu des aveux d’assassinat en direct- mais plus encore, c’était très mal joué.

Dans tous les cas, Joaquin Phoenix, qui a été choisi par Todd Phillips pour le rôle de Joker, a été mille fois plus juste et cent mille fois plus pertinent. En un mot comme en un million, Joker m’a touché, m’a ému, et m’a donné envie d'écrire sur lui. Je n’en attendais et n’en demandais pas plus. Allez voir Joker. Comme le public pourtant très bruyant de mardi soir, mais qui a applaudi à tout rompre à la fin du film, vous n’allez pas du tout le regretter.

PAR MOHAMED LAROUSSI, CHRONIQUEUR


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