Le judaïsme au Maroc: Une histoire millénaire


André Azoulay à New York avec le rabbin Levi Matsov qui lui a offert le livre «Chabad du Maroc».

L‘héritage mémoriel est désormais ravivé. S’il y a quelque 4.000 résidents de la communauté juive au Maroc, le flux des visiteurs de même origine dépasse annuellement les 40.000. Le patrimoine matériel de celle-ci recouvre des synagogues, des cimetières et des nécropoles.

Les symboles, forts de sens, mais aussi l’histoire. La culture et la mémoire. Le judaïsme marocain n’est pas étranger au Maroc, hors sol, mais une composante millénaire d’une identité forgée à travers deux millénaires au moins et qui donne tout son sens et son contenu à ce que l’on pourrait appeler le pluralisme unitaire. Le lancement des travaux de construction d’un musée de la culture juive à Fès, lundi 15 avril 2019, en est une éclatante illustration.

Un héritage assumé
Celle-ci prend d’autant plus de signification qu’en la même circonstance, dans la capitale spirituelle du Royaume, le Souverain lançait les travaux de restauration du musée «Al Batha» de l’art de l’Islam. Deux projets inscrits au programme complémentaire de mise en valeur de la médina de Fès (2018-2023). C’est aussi une vision royale tournée vers la préservation du patrimoine national dans toutes ses formes et ses composantes. Une vision, oui sans doute. Faut-il rappeler qu’elle a conduit à définir et à consacrer dans la Constitution de 2011 l’identité nationale, une et indivisible, forgée par la convergence de ses multiples composantes et «enrichie de ses affluents africain, andalou, hébraïque et méditerranéen», comme le précise le Préambule de la loi suprême. Un héritage assumé, préservé et sauvegardé à travers toutes les vicissitudes de l’Histoire.

Faut-il rappeler aussi à cet égard la relation particulière entre les deux communautés, musulmane et juive, dans un Maroc pluriel? Tout le monde a en mémoire, alors que les juifs marocains étaient menacés par les lois de Vichy, lors de l’occupation de la France durant la seconde guerre mondiale, que le Sultan Mohammed V a refusé de signer les décrets imposant le port de l’étoile juive. Il a donné toute sa plénitude à sa charge de Commandeur des Croyants -et pas seulement des musulmans- en rassurant cette communauté: «Je n’ai pas ici des citoyens juifs et Marocains, j’ai des Marocains qui sont tous mes sujets...». Une position de principe qui s’est vérifiée lors du règne de feu Hassan II et qui se prolonge toujours avec Sa Majesté Mohammed VI.

Une vie en partage
Les juifs marocains, c’est une histoire de plus de deux millénaires. Et sans doute plus encore. Mohamed Kenbib, spécialiste de l’histoire du judaïsme marocain estime qu’«il est probable que les premiers juifs sont arrivés au Maroc au Vème siècle av. J-C., après la destruction du premier Temple de Jérusalem ». Puis sont venus ceux chassés par la destruction du second Temple, en l’an 70. Un métissage qui, au cours des siècles, s’est accompagné d’un double processus, une certaine judaïsation des Berbères en même temps que d’une berbérisation des juifs. Ont suivi, par suite de l’Inquisition en Espagne, les Andalous en 1492 et les années ultérieures. Dans ce qui était alors l’Empire chérifien, les juifs bénéficient du statut de «dhimmis»; ils sont ainsi des protégés du Sultan. Ils acquittent un impôt particulier et ils peuvent pratiquer leur religion, l’islam gardant un statut premier dans la société.

Une vie en partage donc; une mémoire historique aussi; une communauté qui a réussi à préserver une identité plurielle dans un creuset commun. André Azoulay l’a souligné en ces termes: La saga du judaïsme marocain est trop profondément ancrée dans l’histoire de ce pays pour disparaître.

La communauté juive n’est plus ce qu’elle était. Elle dépassait les 300.000 personnes au milieu du siècle dernier; aujourd’hui elle est pratiquement réduite à moins de 4.000 âmes, surtout à Casablanca. Il reste, ici et là, des relents d’antisémitisme parce que certains préjugés demeurent et qu’un amalgame primaire est fait entre juif et israélien, nourri qu’il est par la situation du peuple palestinien. De l’animosité voire de la tension, oui certes. Mais il faut aller au-delà et s’interroger sur le statut du judaïsme dans la société marocaine; il n’est pas illégitime et ne peut pas relever du registre du déni; il est -et il reste- présent. Le juif marocain n’est pas l’étranger; il est chez lui et il se sent chez lui.

La puissance de l’identité
Il semble bien, comme l’a noté Julien Nouchi, membre de l’Association des amis du Musée du Judaïsme marocain, que «l’on assiste à une forme de renouveau du fait juif au Maroc». Il y a une vie juive présente et acceptée. Il faut y ajouter ce qu’il appelle «la mystique juive en partage» avec cette référence vivace des amulettes, un exemple de la tradition juive marocaine issue de la kabbale, cette tradition ésotérique du judaïsme.

Les racines à préserver. Et à vivifier aussi. Voici quelques mois, à Marrakech, les 13-18 novembre 2018, s’est tenue une rencontre du Conseil des communautés israélites du Maroc (CCIM) en partenariat avec le Conseil de la communauté marocaine à l’étranger (CCME).

Des centaines de participants de la communauté juive d’origine marocaine (leaders d’opinion, hommes politiques, universitaires, hommes et femmes militants associatifs,...) ont débattu de leur marocanité et de la préservation du patrimoine juif dans leur pays d’origine. Les débats qui s’y sont déroulés en plusieurs langues (hébreu, français, anglais, espagnol) se poursuivaient en darija. C’est cela le marqueur de cette communauté.

Président du CCIM, Serge Berdugo s’en explique: «La puissance de l’identité marocaine est telle que, le plus souvent, c’est elle qui gagne quand il y a conflit d’identité. Les juifs se sentent marocains même si un de leurs parents ne l’est pas». Et d’ajouter: «Il y a eu des problèmes entre juifs et musulmans au Maroc dans le passé, mais jamais le problème n’a été religieux. Le respect des juifs pour l’islam et celui des musulmans pour les juifs n’a jamais été démenti. Des erreurs ont été faites dans le passé, mais cela va se régler par un retour d’un islam marocain authentique ».

L‘héritage mémoriel est désormais ravivé. S’il y a quelque 4.000 résidents de la communauté juive au Maroc, le flux des visiteurs de même origine dépasse annuellement les 40.000. Le patrimoine matériel de celle-ci recouvre des synagogues, des cimetières et des nécropoles.

Depuis une dizaine d’années, un programme particulier a été mis en oeuvre à ce sujet: réhabilitation de dix synagogues dans les villes et les campagnes, restauration de 175 cimetières... Il a été couplé avec une politique de valorisation de sites historiques du judaïsme depuis l’année dernière avec la rénovation de trois synagogues et la création de quatre à Tanger, Marrakech, Fès et El Jadida. Un programme non pas pour susciter le «retour» des juifs exilés du Maroc mais pour appuyer et conforter «ce marqueur de notre civilisation», tient à préciser Serge Berdugo. Ce qui est demandé aux Marocains juifs à l’étranger c’est de se sentir marocains, un critère non pas de résidence mais plutôt d’appartenance.

Patrimoine immatériel
Mais il y a plus: une mémoire à préserver. Les vestiges du patrimoine juif englobent également le patrimoine immatériel qu’il faut préserver. L’hébreu est enseigné comme langue orientale, aux côtés du perse. Pour Omar Halli, président de l’université Ibn Zohr d’Agadir, «l’hébreu fait partie de notre patrimoine et il est temps d’enseigner la culture hébraïque, qui est une composante essentielle de notre culture marocaine». Il appelle même à l’ouverture de quelques synagogues pour en faire de véritables centres culturels. Une même tonalité se retrouve chez Driss Khrouz, directeur du Festival des musiques sacrées de Fès, pour qui «l’hébreu fait partie de notre culture tout comme l’amazigh» et qui recommande l’enseignement de l’histoire des religions -dont celle du judaïsme- pour éviter et surmonter une certaine négation de l’histoire...

Espace de rencontre
Un capital partagé, c’est également une culture musicale dont l’expression la plus emblématique depuis quinze ans est sans conteste le Festival des Andalousies Atlantiques, créé par André Azoulay. Un moment fort où se distinguent des artistes tant de confessions juive que musulmane.

Une manifestation qui est devenue un «must» d’Essaouira, un label dont la notoriété et l’attractivité vont bien au-delà des frontières. Le creuset commun est bien la musique andalouse, fédératrice qu’elle est des legs multiples qui la caractérisent; mais, en même temps, et à chaque édition, se vérifient et se renforcent, ce lieu et cet espace de rencontre et d’amitié judéo-musulmane.

Un passé, un présent donc mais aussi un futur à appréhender, à créer et à inventer. Une figure telle que Simon Lévy, qui a présidé la Fondation du patrimoine judéo marocain puis le Musée du judaïsme marocain, avait bien compris en déclarant un jour : «L’avenir du judaïsme marocain, et donc de notre identité plurielle, est entre les mains des Marocains musulmans. Il leur incombe de reconstituer et ressusciter cette mémoire collective, afin qu’il subsiste autre chose que des cimetières... ».

Eviter donc l’oubli, l’amnésie: tel doit être le crédo d’avenir. Assumer, enrichir le pluralisme, n’est-ce pas là le challenge de notre société?


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