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L'affaire GMT+1 : l'heure est grave

M. El Othmani en compagnie de Mohamed Ben Abdelakder et Othman El Firdaous.

Saâd Eddine El Othmani et son cabinet pâtissent toujours d’insuffisances pratiquement rédhibitoires placées sous le signe de l’impréparation et de l’improvisation.

Il ne manquait plus que cette histoire de GMT + 1. Depuis des mois, en effet, la barque est bien chargée avec tout ce qui se passe. Sauf à préciser que les manifestations provoquées par les élèves à propos du nouvel horaire scolaire relèvent, elles, d’un registre différent. Qui sont-ils? Que veulent-ils? Quels sont leurs mots d’ordre et leurs slogans? Pour commencer, qui est mis en cause? Pas le ministre de l’Éducation nationale, nommé voici dix mmis, le 22 janvier 2018. Non, le mis en cause public n’est autre que le Chef du gouvernement, Saâd Eddine El Othmani. Pourquoi? Parce que, le vendredi 25 octobre, il a réuni un conseil de gouvernement extraordinaire –une première dans la pratique institutionnelle depuis l’indépendance…- sur un seul point à l’ordre du jour. La validation de l’heure légale GMT+1. Pourtant, la veille même, un précédent conseil de ce même organe avait adopté son ordre du jour sans que ce point n’y figure. Comprenne qui pourra! Laborieusement, M. El Othmani a fini par lâcher, quelques jours plus tard, que sa décision était, il est vrai, «improvisée». Pas rassurant, non?

Une décision improvisée
C’est sur cette base-là, en tout cas, que la mobilisation est montée en puissance. Il y a eu effectivement bien de l’improvisation pour assurer ce que l’on pourrait appeler le service après-vente de GMT+1. Le lundi 29 octobre, un premier projet d’horaire scolaire a été arrêté avec la Fédération nationale des parents d’élèves; il a été repris le lendemain puis le surlendemain avant d’être finalisé le jeudi 1er novembre. Le problème qui n’avait pas été réglé était celui de la pause déjeuner, d’une heure seulement.

A se demander dans quelle planète vivent les décideurs publics qui, de surcroît, avaient également retenu la rentrée matinale à 9 heures. Un gros cafouillage dépassant cette simple question d’horaire scolaire dans la mesure où les familles sont directement concernées elles aussi. C’est que l’accompagnement des enfants est là qui impose leur dépose devant les établissements puis leur prise en charge à la fin de la matinée, puis dans l’après-midi. Un ballet permanent, surtout pour les femmes, d’ailleurs davantage astreintes à cette activité.

Un gros cafouillage
Finalement, un communiqué du département de l’Éducation nationale avisait que l’heure légale arrêtée serait appliquée à compter du lundi 12 novembre. De quoi relancer la fronde des élèves, bien avant cette date, dans plusieurs villes du Royaume: Casablanca, Tanger, Meknès, Oujda, … Il y a même une victime dans la capitale ismaïlienne –un jeune renversé par un pick-up. La contestation reprend après le week-end et la voilà qui de nouveau s’élargit. Les grandes villes s’y distinguent –Casablanca voit un grand rassemblement Place des Nations-Unies et de grandes artères occupées; à Rabat, c’est devant le Parlement comme lieu symbolique depuis deux décennies au moins. Les slogans sont renouvelés dans la capitale à cette occasion avec le dernier d’entre eux: «El Othmani t’es foutu, les jeunes sont dans la rue» ou encore «El Othmani sir fi halek. Al Maghreb machi dialek» qui avait servi en d’autres circonstances pour d’autres responsables. Un héritage contestataire bien mémoriel.

Contestation débordante
Comment donc s’est faite cette polarisation des élèves autour du rejet de GMT+1? Pareille cristallisation s’est opérée par la conjonction de multiples facteurs. L’on a affaire à ce qu’un collégien a appelé la «génération 2000»; celle-ci a désormais conscience de ses droits – les devoirs, elle n’y fait pratiquement pas référence. Est invoquée une question de sécurité puisqu’en hiver, avant 8 h 30, il fait encore sombre et que les élèves –surtout les filles– craignent des agressions ou des vols; ce qui renvoie au passage au ressenti sécuritaire des citoyens.

C’est donc bien ce problème de l’heure d’été en hiver qui est mis en cause.Il faut ajouter que nombreux étaient aussi les manifestants qui ne semblaient pas être informés des nouveaux horaires annoncés par le ministre –une pause déjeuner de deux heures– en lieu et place d’une seule heure (13-14h) comme prévu au départ. Maladroitement, le département de l’Éducation avait réagi que l’on n’avait affaire, le lendemain du premier jour des manifestations, qu’à quelques «cas isolés». Il a ajouté que les élèves avaient finalement rejoint leurs salles de classe par suite de l’intervention des équipes pédagogiques dans la majorité des établissements. Mais alors, aujourd’hui, qu’en est-il de l’efficience de ces mêmes encadrants? Débordés, ils le sont; leur autorité n’est plus reconnue; la contestation déborde largement le strict cadre de l’école, du collège ou du lycée; elle se déploie dans l’espace extrascolaire, dans les rues et les places. Les manifestants ont ainsi gêné la circulation des piétons et des voitures, retardé les trams à Rabat et à Casablanca.

Mais il y a plus. Et plus préoccupant. Référence est faite aux slogans grossiers, inacceptable, visant le Chef du gouvernement. L’historique des manifestations depuis des décennies –et elles n’ont pas manqué de fougue, d’excès et d’emportement– n’avait jusqu’à présent jamais fait mention à de tels propos. N’est-ce pas là l’illustration d’un échec patent d’un système éducatif englobant l’école et la famille accusant la perte des valeurs, et partant le délitement du lien social? Plus rien n’est respecté, pas même le drapeau national, qui a été piétiné devant le Parlement ! Pourquoi s’en prendre aussi à ce symbole national? Par désespoir et désespérance? Par haine de soi puisque c’est l’appartenance à une citoyenneté et à une communauté qui se voit exclue sinon rejetée? Un tel outrage devant le Parlement pose de fortes questions de principe.

La haine de soi
Que cet acte soit pour Nabil Mounib, la secrétaire générale du Parti socialiste unifié (PSU) «l’expression d’un patriotisme caractérisé par une colère profonde à l’égard des institutions et de l’État» laisse perplexe. L’acte commis relève-t-il donc d’un registre particulier du patriotisme? Elle corrige cependant en déclarant que la forme que prend la colère de cette génération est inacceptable et qu’il convient d’analyser ce phénomène.

Faut-il, par ailleurs, lier ces manifestations d’élèves à la situation sociale difficile actuelle? Ce qui manque surtout sans doute c’est la prise en compte des multiples aspects de la dynamique sociale qui se déploie de plus en plus dans le champ politique. Après Al Hoceima, Jerada, Zagora –et d’autres mouvements sociaux ailleurs–, n’est-ce pas la coupure entre la société et ses représentants institutionnels qui conduit à une telle situation?

El Othmani se distingue depuis sa nomination depuis pratiquement dix-huit mois par deux traits au moins: un discours convenu de déni et une forme d’autisme. Le propos est toujours lénifiant, se voulant optimiste, réformateur, entretenant l’espoir. Mais est-il entendu? Qui y accorde du crédit? N’est-ce pas la capacité à arbitrer, à gouverner aussi, qui fait défaut? La manière dont il traite les résultats de l’enquête confiée au cabinet Price Waterhouse Coopers (PWC) traduit bien ce qu’il faut bien appeler une mal-gouvernance.

Initiée en mars 2018, cette l’enquête a été finalisée au mois d’octobre. Elle aboutit à une économie d’énergie de 0,17% grâce au changement d’heure, soit une moyenne annuelle d’économie (énergie, carburant et investissements) de quelque 240 millions de DH.

L’enquête oubliée
Mais alors, tout ça pour ça! D’autant plus que les inconvénients ne manquent pas: adaptation des horaires scolaires, réduction du sentiment de sécurité durant les heures matinales, aussi la consommation d’électricité en hiver ainsi que des accidents de circulation.

Un plan de communication lui a été d’ailleurs recommandé par ce cabinet (concertation, information, adaptation des horaires scolaires ainsi qu’avec les partenaires économiques et sociaux…). Il n’en a rien fait, optant finalement, les derniers jours, pour une décision dans «l’urgence»… Cette histoire de GMT+1, sans concertation, brutale, improvisée, aura eu pour effet, entre autres, d’élargir le champ de mobilisation de la dynamique sociale.

Incapacité réformatrice
Après tous les mouvements revendicatifs (médecins, fonctionnaires handicapés, enseignants contractuels, transporteurs, pilotes…) voilà les élèves qui se font une place. Or, ce segment sociodémographique n’est pas un corps isolé mais, tout au contraire, intégré à une vie familiale et sociale. Sa mobilisation va-t-elle retomber et s’essouffler? ou va-t-elle rebondir prochainement, avec un risque de coagulation nourri par l’addition ou la réactivation de multiples mécontentements déjà existants (prix de l’essence et du gasoil, pouvoir d’achat, échec du dialogue social…). Saâd Eddine El Othmani et son cabinet pâtissent toujours d’insuffisances pratiquement rédhibitoires placées sous le signe de l’impréparation voire de l’incompétence.

Les conditions de sa nomination y sont pour quelque chose; les crises qu’il a subies aussi (renvoi de six ministres entre octobre 2017 et août 2018); la division de la majorité couplée à celle de son parti par suite du rebond d’«activisme » de son prédécesseur Abdelilah Benkirane; sa solitude encore; l’incapacité réformatrice en sanctuarisant les dysfonctionnements et les rigidités de l’administration et du secteur privé; un potentiel de leadership bien incertain; et un projet politique qui ne se trouve nulle part devant œuvrer ardemment à restaurer la confiance des citoyens et des opérateurs économiques.

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