Lakhdar Brahimi : un sauveteur venu d'ailleurs

Homme du sérail s’il en est, Lakhdar Brahimi tente désespérément de sauver l’Algérie de ce qu’il appelle un scénario à l’irakienne.

C’était en octobre 2015. Le pas assuré, faisant fi du poids des années -il était sur le point de souffler, quelque deux mois plus tard, sa quatre-vingt-deuxième bougie-, cravate claire à motifs pour rehausser son costume foncé, Lakhdar Brahimi se présentait sur l’estrade de la salle principale de la Bibliothèque nationale du Royaume du Maroc (BNRM), à Rabat, pour le cinquantenaire de la disparition de l’opposant Mehdi Ben Barka. Devant l’assistance, nombreuse à souhait, ayant fait ce jour-là acte de présence pour rendre hommage à «Monsieur Dynamo», le diplomate algérien se fendit d’un discours dont le moins que l’on puisse dire est qu’il avait été éloquent non seulement sur celui qui fut, pendant ses dernières années, un de ses intimes, mais aussi en faveur de la construction maghrébine.

Conférence nationale
En effet, pendant son allocution, M. Brahimi appela très solennellement le gouvernement de son pays à rouvrir les frontières avec le Maroc, fermées depuis août 1994 par l’Algérie. D’ailleurs, lui et son autre grand ami marocain, en l’occurrence l’ancien Premier ministre Abderrahmane Youssoufi, lançaient, quelques jours plus tard, une initiative pour relancer le dialogue entre les deux voisins maghrébins; réduite toutefois à néant en raison de l’entêtement algérien à faire cavalier seul.

C’est cette image qu’on aurait, in fine, voulu garder de M. Brahimi. Mais voilà que ce dernier est actuellement en train de faire office de faire-valoir de la junte au pouvoir en Algérie. Rappel des faits: le 11 mars 2019, soit le lendemain de son retour de Genève, où il avait suivi pendant plusieurs semaines des «examens médicaux périodiques» -dixit ses médecins, le 21 février-, le président algérien Abdelaziz Bouteflika recevait dans ses bureaux, au palais d’El Mouradia, M. Brahimi pour «une visite de courtoisie», selon ce que le dernier allait déclarer quelques heures plus tard aux médias officiels algérien.

Courtoisie? Pourquoi pas?, si l’on sait qu’en effet les deux hommes entretiennent depuis plus de six décennies une relation que l’on dit excellente, voire complice depuis leur passage commun au ministère des Affaires étrangères dans les années 1960: M. Bouteflika était alors, à partir de 1963, sous la présidence d’Ahmed Ben Bella, en charge de la diplomatie, tandis que M. Brahimi était, au titre de secrétaire général dudit département, son fidèle numéro 2. De plus, depuis son accident vasculaire cérébral (AVC) du 27 avril 2013, qui le paralyse du côté gauche et le cloue à un fauteuil roulant, le président algérien reçoit souvent, effectivement, le diplomate dans sa résidence de Zéralda, dans la banlieue de la capitale algérienne, Alger. Cependant que quelques heures plus tard, les médias de la voisine de l’Est révélaient qu’en vérité l’objet des entretiens entre MM. Bouteflika et Brahimi, le 11 mars 2019, avaient moins trait à l’état de santé du premier cité qu’à la conférence nationale que la junte algérienne veut organiser d’ici la fin de l’année afin de gagner du temps vis-à-vis de la population, qui mène depuis le 22 février un véritable Hirak dans la rue dans l’objectif de mettre fin à près de 20 ans de Bouteflikie -l’actuel locataire d’El Mouradia est au pouvoir depuis le 15 avril 1999.

Circonlocutions d’usage
En effet, l’intéressé se serait vu remettre la présidence de cette conférence. Lui-même confirmait d’ailleurs, dans un entretien accordé à la télévision algérienne le 13 mars, l’information, non sans sacrifier au passage aux circonlocutions d’usage dans les milieux diplomatiques. «Je ne cherche pas un poste (...) mais c’est mon pays. Je ne peux pas dire non, mais j’espère qu’ils trouveront un homme ou une femme meilleur que moi», a-t-il déclaré. Assez clair cependant. Au soir de sa vie, M. Brahimi est-il donc en train de perdre la tête? Il faut en effet revenir sur le parcours de l’homme pour mettre en perspective son actualité du moment. Né, selon ses papiers officiels, le 1er janvier 1934 à El Azizia, village du centre de l’Algérie, M. Brahimi fait partie de cette génération d’Algériens et d’Algériennes qui ont donné de leur jeunesse et souvent même de leur vie à partir du déclenchement de la révolution algérienne du 1er novembre 1954 pour voir leur pays devenir indépendant de la France.

A ce titre, il fait partie, dès le début, des militants les plus en vue du Front de libération nationale (FLN). Mais ce n’est pas sur le front que, comme beaucoup de ses futurs compères, il va s’illustrer, mais plutôt, déjà, sur le terrain de la diplomatie. Ainsi, pendant cinq ans, de 1956 à 1961, il représente le FLN auprès des pays d’Asie du Sud-Est depuis la capitale de l’Indonésie, Jakarta.

En juillet 1962, après près de huit ans de guerre, l’Algérie obtient l’indépendance. M. Brahimi se retrouve nommé sur proposition de M. Bouteflika dans la capitale de l’Egypte, Le Caire, pour représenter le nouvel Etat auprès du président Nasser ainsi que de la Ligue arabe. Il demeurera sur les bords du Nil jusqu’au tournant des années 1970, et en 1971, il se voit envoyé au Royaume Uni en tant qu’ambassadeur. Du pays de la reine Elizabeth II, il ne rentre au bercail qu’à la mort du président Houari Boumédiène, en 1979.

Guerre civile
En Algérie, il sera notamment, de 1982 à 1984, conseiller ès-diplomatie du président Chadli Bendjedid. Il revient au Caire, de 1984 à 1991, pour occuper le poste de secrétaire général-adjoint de la Ligue arabe, avant d’être nommé par M. Bendjedid, en juin 1991, ministre des Affaires étrangères. M. Brahimi, le diplomate, est donc aux premières loges lorsqu’éclate la guerre civile. Il ne s’éternisera toutefois pas en Algérie, puisqu’en décembre 1993, Boutros Boutros-Ghali, qui est alors secrétaire général de l’Organisation des Nations unies (ONU) le désigne comme représentant spécial en Afrique du Sud, alors en pleine transition vers le système post-apartheid.

C’est à cette époque, d’ailleurs, qu’il a vraiment l’occasion de connaître le futur président sud-africain, Nelson Mandela, qui en 2007 fait appel à lui pour siéger dans son comité des Sages (Elders, dans la langue de Shakespeare) pour un monde meilleur. Après l’Afrique australe, M. Brahimi plie bagage pour Haïti pendant deux ans, de 1994 à 1996, et commence alors pour lui un périple dans plusieurs pays du monde: l’ex-Zaïre, le Yémen, le Libéria, le Nigéria et le Soudan. Puis ce sera, en tant qu’envoyé spécial de Kofi Annan, successeur de Boutros-Ghali à la tête de l’ONU, l’Afghanistan, où il reste jusqu’en octobre 1999, avant d’y retourner en octobre 2001, mais cette fois en tant que représentant spécial et chef de la Mission d’assistance des Nations unies (UNAMA).

En fait, à partir de ce moment, M. Brahimi se spécialise dans le monde arabo-musulman et plus particulièrement le Moyen-Orient, et c’est ainsi qu’on le voit intervenir en Irak, pour assurer le passage à l’après-Saddam Hussein, et aussi en Syrie, où pendant deux ans il est chargé de trouver une issue à la guerre civile déclenchée pendant le Printemps arabe.

En plus de figurer au Global Elders de M. Mandela, l’Algérien est également présent, en parallèle, au Global Leadership Foundation (GLF) de l’également ancien président sud-africain Frederik de Klerk et à l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI). Pour autant, pendant toutes ces années, il n’en a pas oublié son pays.

Velléités présidentielles
Dès 2010, on l’annonce comme potentiel futur président de l’Algérie, même si lui a toujours démenti de telles velléités. Pour lui, du moins publiquement, El Mouradia est bien loti en la personne de M. Bouteflika. «Le président n’est pas vraiment contesté en Algérie, ni par la classe politique ni par la population. Les gens lui sont profondément reconnaissants d’avoir restauré la paix après la décennie noire et reconstruit les infrastructures (...). Récemment, j’ai été du côté de mon bled, à 100 km au sud d’Alger. Avant, j’y allais à dos de mulet ou à pied. Maintenant, il y a une route goudronnée…», assurait-il, en décembre 2018, à l’hebdomadaire Jeune Afrique.

Au vrai, quand il s’agit précisément de M. Bouteflika, M. Brahimi semble d’ailleurs s’exprimer en tant qu’ami, et non comme homme d’Etat soucieux des intérêts de son pays et de ses compatriotes. Même s’il a salué ce qu’il a qualifié de «civisme» des Algériens, il n’a ainsi pas varié d’un iota à ce sujet. «J’ai rencontré le président et nous nous sommes longuement entretenus, sa voix est très basse et ne peut porter un discours, mais ses fonctions cérébrales sont intactes », affirmait-il à la télévision, bien qu’il soit évident pour tout le monde qu’il n’en est rien.

Changement immédiat
Face au général de corps d’armée Ahmed Gaïd Salah, chef d’état-major de l’Armée nationale populaire (ANP) et vice-ministre de la Défense nationale, qui agite le spectre d’un scénario d’une guerre civile à la syrienne en cas de départ forcé de M. Bouteflika, lui, il a fait preuve de plus d’originalité en faisant référence à l’Irak. «Ils sont partis tous (les anciens dirigeants irakiens), mais regardez ce qui est arrivé,» a-t-il averti. Façon de dire que la rue ferait mieux de réfréner ses ardeurs. Pas si sûr, toutefois, que cette dernière l’entende de cette oreille.

A mesure que les semaines passent et que les manifestations hebdomadaires du vendredi se suivent, les Algériens sont de plus en plus nombreux à grossir les rangs des protestataires, pour bien signifier à la junte qu’il n’y a pas d’autre alternative qu’un changement immédiat.

Ni une conférence, quelle qu’en soit l’appellation, ni encore M. Brahimi ne pourront, visiblement, y faire quelque chose. Ainsi, les rencontres que ce dernier mène actuellement -il s’est notamment entretenu avec l’ancien président du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), Said Saadi, et l’ancien ministre des Affaires étrangères, Abdelaziz Rahabi, ainsi que l’écrivain- journaliste Kamel Daoud- semblent destinées à rester sans lendemain. Dommage, en tout cas, de persister et signer dans l’erreur bien que tous les signes vous invitent à revenir à la raison...


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