LE GRAND DÉSARROI

Ahmed Lahlimi Alami. Ahmed Lahlimi Alami.

Analphabétisme, chômage, pauvreté, habitat précaire, croissance en panne. Ahmed Lahlimi, Haut Commissaire au plan, dresse un tableau noir de la situation économique et sociale du Maroc.


Par moments, il est nécessaire  de faire une pause. Regarder en  arrière, dans le rétroviseur, pour  se rendre compte de ce que l’on  a changé ou pas. Parfois, le reflet  laisse présager de meilleurs auspices,  et l’on se décide à poursuivre son chemin,  car l’on n’aurait, résolument, pu faire  mieux autrement. D’autres, un changement de  direction s’impose. Au vu du recensement général  de la population et de l’habitat (RGPH) de  fin 2014 et dont le Haut-commissariat au plan  (HCP) vient de présenter les premiers résultats,  mardi 13 octobre 2015, dans la capitale, Rabat,  l’on ne peut pas dire qu’il serait de bon ton  pour le Maroc de persister dans la même voie.  Certes, la population marocaine a beaucoup  évolué depuis le dernier recensement, organisé  en 2004. Forcément, en dix ans, elle ne pouvait  que changer; d’autant que l’époque ne prête  aucunement au monolithisme.


Une intuition à laquelle le RGPH ne manque  d’ailleurs pas d’apporter un concours statistique  conséquent. Tout n’est, à ce titre, pas à  jeter; certains indicateurs, relatifs notamment  aux conditions d’habitation, pourraient même  appeler à un positivisme candide, tant les statistiques  sont éloquentes: aujourd’hui, par  exemple, l’accès à la propriété du logement  est devenu plus large. Plus, les logements, a  notamment relevé le Haut commissaire au  plan, Ahmed Lahlimi Alami, dans son allocution  à l’occasion de la présentation des premiers  résultats du RGPH, sont mieux dotés en équipements  de base.  Il en est ainsi, entre autres, du nombre de  ménages raccordés au réseau d’électricité,  dont la part a, entre 2004 et 2014, augmenté  de 71,6% à 91,9%; ceux qui sont raccordés  au réseau d’eau potable, de 57,5% à 72,9%;  ou encore l’évacuation des eaux usées, qui  concerne, aujourd’hui, 88,5% des ménages  urbains, contre seulement 79% (en campagne,  les fosses septiques prévalent largement  encore, dans 50,5% des cas). Mais ces  chiffres se présentent en termes relatifs, non  absolus. De là, tout justement, l’impératif de  les relativiser. C’est notamment le cas dans les  statistiques relatives à l’alphabétisation de la  population.


"Tiers-Maroc"
En 2004, le taux d’analphabétisme s’établissait  à 43%. Aujourd’hui, il est de 32%, soit une  baisse relative de neuf points. Un avancée positive  pour les autorités marocaines, sans doute?  Voire. Surtout si l’on sait que ce tiers analphabète,  cette sorte de “tiers-Maroc”, représente  un effectif de près de 9 millions de personnes.  Soit, à titre de comparaison, la population d’un  pays comme le Honduras. Pis, en milieu rural et  parmi la gent féminine, l’analphabétisme frôle,  même, des niveaux stratosphériques: il est  de, respectivement, d’après le HCP, 47,7% et  41,9%. Signe d’un pays hémiplégique, profitant  d’abord et surtout à la ville et aux hommes.


Ce constat de Maroc à deux vitesses, l’on peut  également le déceler dans plusieurs autres  domaines, notamment le taux d’activité. Il est  de 31% en milieu rural, contre 36,5% en milieu urbain, et de 14,7%  pour les femmes, contre 54,1%  pour les hommes. Comme l’on  peut l’imaginer, le pire taux est  enregistré parmi les femmes  rurales, avec 7,5% seulement,  alors que déjà, en 2004, il n’était  que de 14,9%.


L’une des principales leçons  du RGPH intéresse cependant  la dynamique démographique.  C’est d’ailleurs par ce point précis  que M. Lahlimi Alami a choisi  de débuter sa présentation. Et  pour cause, ne manque pas de  relever le HCP, l’accroissement  démographique connaît une  baisse. C’est-à-dire que tandis  que la population marocaine  a cru annuellement, en taux moyen, de 1,35% entre 1994 et  2004, le taux d’accroissement  annuel n’a plus représenté pendant  la séquence suivante, entre  2004 et 2014, que 1,25%. C’est  donc un constat sans appel qui se  dresse: nous sommes bel et bien  en train de vieillir. Aujourd’hui, à  titre d’illustration, les jeunes de  moins de 15 ans ne représentent  plus que 28% de la population,  contre 31% en 2004. Pis, seule  la campagne permet encore d’assurer  un tant soit peu le renouvellement  générationnel de la  population.


“Transition” démographique
A l’échelle internationale,  pour qu’une génération puisse  complètement se renouveler,  on considère qu’une femme  doit avoir 2,1 enfants. Or, l’on  constate qu’en ville, cette  moyenne n’est plus que de 2,01 enfants. En campagne,  par contre, elle est de 2,55  enfants. C’est, néanmoins,  beaucoup moins qu’en 2004, où  la moyenne s’établissait à 3,1  enfants par femme rurale. Globalement,  ce que l’on appelle  l’indice synthétique de fécondité  (ISF) représente aujourd’hui 2,21  enfants par femme, contre 2,47  une décennie auparavant.


Niveau d’instruction
Si l’on en croit les études réalisées  par certaines grosses  pointures du domaine de la  statistique, à l’instar du Français  Emmanuel Todd, qui d’ailleurs  en 2006 avait consacré en  collaboration avec le Libanais Youssef Courbage une étude sur  la “transition” démographique  au Maroc, la baisse du taux de  natalité pourrait être interprété  ecomme un bon signe; celui  d’une entrée réussie dans la  modernité, puisqu’un nivellement  par le bas de l’ISF pourrait  refléter un degré de conscience  plus ancré chez les couples en  question. Néanmoins, la situation  n’est pas aussi idyllique qu’il  paraît: l’on remarque, comme  ne manque pas de le préciser à  juste titre le HCP, que seule une  petite partie de la population est  vraiment qualifiée; 45% ne disposant,  même, d’aucun niveau  d’instruction.


Dans le détail, 21,2% de la population  disposent d’une qualification  primaire, 12,3% du collège,  10,2% du lycée et 8% du supérieur.  A cela, il faut ajouter le  taux de chômage, qui demeure, dans l’acception où l’entend le  RGPH, encore important: il était,  déjà, de 16,7% en septembre  2004; dix ans plus tard, en septembre  2014, il était de 15,7%.


Exode rural
L’interprétation que l’on pourrait  donner de ces chiffres est double: d’une part, ceux-là signifient  que le Maroc ne parviendra  sans doute jamais à profiter du  dividende démographique qu’il  aurait pu mettre, à cet instant  précis de son Histoire, à contribution;  par ailleurs, il reflète  que la situation pourrait, bon  gré, mal gré, devenir explosive, surtout que dans les villes se  constitue ce que Karl Marx appelait  une “armée de réserve industrielle”.  C’est cette “armée”,  jeune pour la plupart, entièrement  livrée à elle-même, qui à  plusieurs moments de l’Histoire  du pays, en 1965, en 1981, en  1984, avait été à l’origine de plusieurs  soulèvements populaires  ayant, depuis lors, fait date. L’on  n’en est, sans doute, pas encore  là, mais la menace n’en continue  pas moins de sourdre, d’autant  que l’exode rural ajoute, lui aussi,  à la dangerosité de la situation:  en l’état, le taux d’urbanisation  dépasse largement les 60%,  d’après le HCP. Les campagnes,  pour leur part, connaissent une  quasi stagnation de leur population.


Le Maroc est-il pour autant  condamné? Des solutions  existent sans doute, et M. Lahlimi  Alami y avait lui-même fait  allusion dans un long article  que vient de lui consacrer notre confrère La Vie éco, publié sur le  site web de l’hebdomadaire lundi  12 octobre 2015. D’abord, il est  indéniable qu’un modèle social  à la marocaine doit être mis en  place. Le Royaume n’a bien sûr  pas les moyens d’un pays développé  comme la France, qu’il a longtemps  cherché à copier; cependant,  des actions à l’instar de l’Initiative  nationale pour le développement  humain (INDH) sont nécessairement  à mener. «Bien entendu,  il faut en améliorer la gestion,  auditer, évaluer, rectifier afin de  permettre un plein déploiement  de l’initiative», note, toutefois, le  Haut commissaire au plan. Il faut  rappeler que l’évaluation de l’impact  de l’INDH, réalisée par l’Observatoire  national du développement  humain (ONDH), dépendant directement  du chef du gouvernement,  est longtemps demeurée confidentielle.


Un voeu pieux
L’initiative continue toutefois de  jouir de l’appui financier de plusieurs  partenaires internationaux,  notamment la Banque mondiale  (BM), le Millenium Challenge Corporation  (MCC) ou encore le Programme  des Nations unies pour le  développement (PNUD). En juillet  2015, la BM l’avait même classée  troisième meilleur programme de  sécurité sociale dans le monde. Par  ailleurs, M. Lahlimi met également  l’accent sur la nécessité de «lutter  contre l’inégalité des chances».


«Au lieu de distribuer des subsides  », explique-t-il, «il importe  de doter le pays des institutions  et des équipements nécessaires  pour que les citoyens, hommes  et femmes, urbains et ruraux,  puissent accéder de manière égale  au savoir, à l’avoir et au pouvoir  ». Un voeu pieux, peut-être,  mais une impérieuse nécessité  au vu du virage décisif que s’apprête  désormais à entreprendre  le Maroc.


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