Les partis politiques demandent la dépénalisation du cannabis

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Appelons-le Mohand,  un prénom très commun  dans la région  du Rif, dans le Nord  du Maroc. Mohand a  sans doute depuis plusieurs décennies  passé l’âge de la retraite, de 60  ans au Maroc. A sa naissance, il n’y  avait pas encore d’état civil.


Après une vie de labeur, Mohand  décide qu’il est temps de faire le  Hajj, cinquième et dernier pilier  de l’islam. Il rassemble le peu  d’énergie qu’il lui reste ainsi que  de maigres économies épargnées  de longues années durant et s’inscrit  dans une agence de voyage. Ses  enfants, une bonne dizaine installés  pour la plupart en ville, passent  également à la caisse.


En septembre 2014, il s’apprête  à prendre son envol. Mais sur le  point d’embarquer, des éléments  de la police judiciaire l’interpellent.  Stupeur, tant chez les policiers que  chez le brave Mohand. Ce dernier  était, et sans même qu’il n’en ait  jamais eu connaissance, recherché.  Il doit, au soir de sa vie, renoncer  au besoin qu’il avait ressenti de répondre à l’appel de Dieu et de  son prophète.


Mais qu’a donc fait Mohand?  Mohand est cultivateur. Mais pas  de n’importe quelle culture. Aussi  loin qu’il s’en souvienne, il a toujours  planté du cannabis. Comme  son père. Comme son grand-père.  Depuis la nuit des temps, depuis,  paraît-il, qu’Adam a foulé la Terre,  le Rif cultiverait du cannabis. D’antiques  chroniques, aussi vieilles que  Mazigh, l’ancêtre des populations  d’Afrique du Nord, l’attesteraient.  De toute sa misérable vie, Mohand  n’a jamais fumé de kif. Le cannabis,  il en cultive pour vivre. Pour survivre,  plutôt. La terre, dans le Rif,  ne produit rien d’autre. L’olivier,  essayé quelques années auparavant,  n’a rien donné. Pas assez de  quoi manger. Mais rien n’y fait.


Barons de la drogue
Mohand écope de six mois de prison.  Des Mohand, le Rif en compte  sans doute des dizaines de milliers.  Quatre-vingt mille cultivateurs  seraient concernés, d’après Nourdin  Moudiane, président du groupe  istiqlalien de l’unité et de l’égalitarisme,  groupe parlementaire du  Parti de l’Istiqlal (PI) à la chambre  des représentants, chambre basse  du parlement. «Le Rif est en liberté  provisoire», résume-t-il.


M. Moudiane fait partie des premiers  hommes politiques nationaux  à ouvertement demander la dépénalisation de la culture du  cannabis. En 1998, il adresse une  demande au ministre de l’Intérieur  de l’époque, Driss Basri. «Basri  m’avait ri au nez», se souvient-il.  M. Moudiane est originaire de la  même région que les cultivateurs.  C’est dans la commune rurale de  Beni Ammart, non loin de la ville  de Targuist, qu’il a vu le jour.  Depuis 2012, il représente pour la  quatrième fois consécutive la province  d’Al-Hoceïma au parlement.  «Contrairement à ce que l’on  croit, les cultivateurs ne gagnent  qu’une misère», nous assure-t-il. Il  explique: «Je connais personnellement  des cas de familles de cultivateurs  qui ne subsistent qu’avec  20.000 à 30.000 dirhams par an.  Imaginez-vous? 30.000 dirhams? Ce  serait impensable dans une autre  région».


Dans la région d’Al-Hoceïma notamment,  les exploitations «familiales»  de certains cultivateurs ne dépasseraient  pas «quelques mètres  carré». «Les grands barons de la  drogue se sucrent pleinement sur  le dos des cultivateurs», regrette  M. Moudiane.


Cultures illégales
Fin 2013, le PI avait déposé à la  chambre des représentants une  proposition de loi relative à la  culture, la fabrication et la commercialisation  de la plante du kif.  Quelques mois plus tard, mi-2014, il  avait demandé, dans une deuxième  proposition de loi, l’amnistie générale  des personnes condamnées  et poursuivies dans les crimes de  culture de kif. Mais les deux textes  sont restés lettre morte.


Pas plus que le mémorandum  adressé par le groupe parlementaire  du PI au ministre de l’Intérieur,  Mohamed Hassad, dans la foulée  de son passage le 30 juin 2015 à la  chambre des conseillers, chambre  haute du parlement, demandant l’amnistie des cultivateurs. M. Hassad  avait affirmé, en réponse à une  question du conseiller PAM (Parti  authenticité et modernité) Larbi  Mharchi, que la «culture du kif et sa  commercialisation sont illégales»  et qu’«elles le resteront».


Pour sa part, le chef du gouvernement,  Abdelilah Benkirane, s’adressant  aux députés mardi 7 juillet  2015, a rappelé que la culture du  cannabis ne faisait pas d’après lui  partie de la «politique de l’Etat».  Il a toutefois révélé que les cultivateurs  actifs depuis quatre ans et  plus ne font plus l’objet de poursuites  judiciaires.


«Le débat doit se poser en termes  économiques, car c’est d’un débat  économique qu’il s’agit», croit  savoir M. Moudiane. «Je trouve l’attitude  de l’Union européenne (UE) d’un cynisme sans pareil. D’une  part, elle cultive du cannabis, en  France, aux Pays-Bas et je ne sais  où encore. Les Pays-Bas permettent  même d’en vendre dans des cafés.  Mais à nous Marocains, chez nous  où la culture du cannabis est plus  que millénaire, on nous l’interdit.  C’est une position hypocrite, à mon  sens. On peut interdire l’usage  récréatif, bien que celui-ci ait, pour  information, été toléré jusqu’en  1974, tout en produisant du cannabis  à des fins plus «légales», en  l’état».


Ce combat, c’est celui de la Coalition  marocaine pour l’usage  médical et industriel du kif. Son  coordinateur, Chakib Alkhayari,  nous explique que d’après lui, ce  n’est qu’«une question de temps» avant que la culture du cannabis ne  soit légalisée. «C’est l’Etat qui veut  la légalisation», nous affirme-t-il.  Il cite l’expérimentation en 2010,  par le Laboratoire de recherches  et d’analyses techniques et scientifiques  (LARATES), dépendant de  la gendarmerie royale, et l’Institut  national de recherches agronomiques  (INRA), de la culture  de chanvre industriel à fibres au  Maroc.


Contrôle des stupéfiants
L’expérimentation avait été réalisée  dans quatre régions du pays et avait  concerné trois variétés de chanvre à  fibre autorisées en Europe. «C’était  clairement dans la perspective de  la légalisation», nous explique M.  Alkhayari. Pour lui, MM. Hassad et  Benkirane chercheraient «à faire montre de leur neutralité».  Aux Etats-Unis, quatre Etats, dont le  dernier en date l’Oregon en juillet  2014, ont légalisé l’usage non seulement  médical et industriel mais  également récréatif du cannabis.


Au niveau international, l’Organe  international de contrôle des stupéfiants  (OICS), un organe de l’Organisation  des Nations unies (ONU),  a assoupli ses positions. «L’OICS  encourage désormais l’usage  médical du cannabis tant que cela  respecte les termes des conventions  de l’ONU, notamment la  convention unique des stupéfiants  de 1961», d’après M. Alkhayari. «La  légalisation permettra au cultivateur  et sa famille de sortir du cercle  de la commercialisation illégale du  cannabis», nous affirme-t-il.


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